Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1993
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-07450-5
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
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Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entreprennent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescendus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affronter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
Tandis que nous demeurions en admiration devant tant de splendeur, Dorn le Clown s’approcha de moi et se pencha pour me parler doucement.
— Poilar, la piste se termine à une centaine de pas devant nous.
— Ce n’est pas le moment de plaisanter, Dorn.
— Ce n’est pas une plaisanterie. La piste s’arrête net, je viens d’aller voir. D’ici, nous n’avons plus aucun moyen de poursuivre notre route.
Il avait dit vrai. Notre petite piste à flanc de montagne s’engageait dans la vallée en se rétrécissant avant de disparaître purement et simplement à quelques pas de là. Je la suivis jusqu’à son extrémité et finis par arriver à un endroit où elle n’était guère plus large que mes deux pieds et où, me retenant à la surface ridée de la montagne, je plongeai des yeux pleins d’effroi dans l’abîme balayé par les vents. Il n’y avait rien, absolument rien devant moi que le vide de la vallée immense. D’un côté, j’avais le Mur, de l’autre, le vide. Il ne restait plus qu’une seule solution : faire demi-tour, reprendre la piste par laquelle j’étais arrivé. Nous étions pris au piège dans cette poche rocheuse. Nous avions perdu plusieurs jours, peut-être même des semaines. Il me semblait que nous n’avions pas d’autre choix que de rebrousser chemin, de repartir sur la piste à la pente douce et trompeuse que nous avions suivie jusqu’à ce que s’offre à nous une voie permettant de reprendre l’ascension.
— Non, dit Kilarion. Nous allons escalader le Mur.
— Comment ? m’écriai-je. Tu veux grimper directement ?
Tout le monde se mit à rire du pauvre Kilarion qui demeura impassible.
— Directement, répéta-t-il. C’est possible. Je sais que nous pouvons réussir. J’ai remarqué, juste derrière nous, un endroit où la paroi présente des crevasses et des protubérances qui nous fourniront des prises. Les dieux nous ont déjà donné des ventouses. En utilisant les unes et les autres, nous réussirons.
Je me retournai pour regarder derrière moi. Tout ce que je vis fut une paroi rocheuse nue et verticale s’élevant si haut que je me tordis le cou pour en apercevoir le sommet. Très haut, au milieu des ombres du soir, je discernai quelques aspérités saillant de la roche.
— Personne ne peut escalader cette paroi, Kilarion.
— Si, moi. Toi aussi. Tout le monde peut le faire. Elle n’est pas aussi haute qu’elle en a l’air. Je vais y aller pour te montrer. Puis nous grimperons tous. Sinon, il nous faudrait peut-être repartir jusqu’à l’endroit où Stapp est mort avant de trouver un autre passage. Je préfère escalader cette falaise que de revoir la tombe de Stapp.
Kilarion nous avait déjà montré qu’il excellait à trouver des pistes, qu’il avait en fait un don pour découvrir les voies de la conquête de Kosa Saag. Peut-être était-il encore dans le vrai. Mais la journée était bien trop avancée pour entreprendre l’escalade, en admettant qu’elle soit possible.
— Nous allons faire demi-tour et trouver un endroit pour bivouaquer. Nous y passerons la nuit et, demain matin, Kilarion, nous attaquerons tous les deux cette paroi.
— Je sais que nous pouvons réussir.
— Tu sais que tu peux réussir. Je veux voir si les autres le peuvent aussi.
C’est ainsi que nous rebroussâmes chemin dans l’obscurité naissante pour nous mettre en quête d’un lieu propice au bivouac. Dans l’euphorie de la marche, aucun de nous n’avait remarqué que la piste se resserrait ; en revenant sur nos pas, je crus pendant un certain temps que, pour trouver un endroit assez dégagé pour nous permettre de passer la nuit en sécurité, il nous faudrait retourner jusqu’au bivouac de la nuit précédente en effectuant dans l’obscurité un périlleux trajet de plusieurs heures. Mais ce ne fut pas nécessaire. Il y avait, à une heure de marche du bout de la piste, un autre emplacement que nous n’avions pas remarqué à l’aller, près d’un ruisseau à l’onde fraîche. Nous étions un peu à l’étroit, mais nous nous tassâmes de notre mieux en écoutant les mugissements du vent dans les hauteurs.
Le matin venu, je partis avec Kilarion tenter l’escalade de la paroi abrupte.
Nous avions emporté tout notre barda. Sinon l’expérience n’eût pas été probante. Kilarion choisit l’endroit où nous allions entreprendre l’ascension après avoir marché le long de la piste pendant près d’une heure sans pouvoir se décider.
— Ici, annonça-t-il enfin.
Je levai les yeux. Le Mur à cet endroit semblait parfaitement lisse et vertical.
— Il y a de l’eau qui suinte, reprit Kilarion. Tu vois ? Nous trouverons des fissures dans la roche.
Nous sortîmes les cordes pour les attacher autour de notre taille. Puis nous nous tournâmes le dos afin de transformer notre main gauche pour l’ascension. Comme la plupart des hommes, je me sens mal à l’aise pour effectuer n’importe quel changement de forme devant quelqu’un de mon propre sexe et Kilarion semblait éprouver la même chose. Quand nous nous retournâmes, nous avions fait apparaître nos ventouses. Je vis le regard interrogateur de Kilarion se poser fugitivement sur ma jambe torse, comme s’il se demandait pourquoi je ne l’avais pas changée, elle aussi, pendant que j’y étais. Mais il ne dit rien. Je lui lançai un regard dur pour lui faire comprendre que je ne pouvais rien faire pour ma jambe et que, de toute façon, ce n’était pas un handicap. Puis je cherchai dans mon sac la petite idole de Sandu Sando que Streltsa m’avait forcé à emporter le jour du Départ et la frottai à deux reprises pour me porter chance.
— Prêt ? demandai-je.
Kilarion ficha son crampon dans la roche, se hissa à la force des bras et commença à grimper le long de la paroi abrupte.
Quand la corde qui nous attachait n’eut presque plus de mou, je le suivis. J’avais grimpé nombre de parois rocheuses pendant mes années de formation, mais aucune aussi abrupte que celle-ci ; je me répétai qu’il s’agissait seulement de se concentrer sur chaque moment de l’escalade au lieu de songer à la totalité de ce qu’il fallait effectuer. Kilarion progressait rapidement et adroitement au-dessus de moi, zigzaguant sur la roche pour trouver les meilleures prises. Comme il l’avait pressenti, la paroi était sillonnée de fissures, il y avait des aspérités et même quelques saillies étroites, invisibles du pied de la falaise. Je m’agrippais aux protubérances ; je coinçais la main et parfois le bras tout entier dans les fissures ; j’utilisais mon crampon et ma ventouse pour me hisser au-delà des portions lisses. Et je m’élevais rapidement, efficacement, suivant aisément le rythme de Kilarion qui ne ralentissait pas son allure.
L’essentiel dans ce type d’escalade est de ne pas oublier de laisser les jambes faire tout le travail. Les bras sont agiles et souples, mais ils se fatiguent rapidement si on leur demande de soutenir une grande partie du poids. C’est pour cette raison que Kilarion avait considéré ma jambe d’un air dubitatif. Comme il était parti le premier, c’est à moi qu’il incomberait de nous retenir s’il devait tomber ; et il avait dû se demander si mon pied tordu aurait la force nécessaire pour le faire.
J’allais lui montrer. J’avais vécu avec ce pied, et la jambe tordue à laquelle il appartenait, depuis maintenant deux dizaines d’années. Il m’avait mené jusqu’à cette altitude, sur les pentes de Kosa Saag. Il me mènerait au sommet de cette paroi rocheuse et jusqu’au faîte de la montagne.
Je calais adroitement mes orteils dans une fissure de la roche tout en levant les bras pour atteindre une prise. J’assurais mes appuis jusqu’à ce que je me sente prêt à me hisser jusqu’à la prise suivante. À ce petit exercice, ma patte folle n’était pas plus mauvaise que l’autre ; il suffisait que je la cale selon un angle différent.