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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Il fut plus malaisé d’en sortir que d’y entrer. Le petit ravin, devenu très étroit à son extrémité supérieure, se termina cent pas plus loin, à notre grand étonnement, devant une paroi rocheuse dénudée qui se dressait à la verticale aussi haut que portait le regard. Kilarion, qui n’était pas allé jusque-là la veille au soir, lorsqu’il avait reconnu les lieux pour notre bivouac, était blême de dépit. Il lui apparaissait clairement qu’il n’y avait pas de chemin pour nous permettre de poursuivre l’ascension et il trépignait en crachant de rage, comme s’il avait été piqué par un essaim de palibozos.

— Attendez ! s’écria-t-il. Attendez-moi tous ici !

Il repartit en courant vers l’entrée de la gorge et se débarrassa de son sac en route.

Nous le revîmes quelques minutes plus tard. Il nous faisait des signes en se penchant par-dessus l’un des étroits parapets d’où les singes de rocher nous avaient conspués au crépuscule. Il avait trouvé un passage. Nous rebroussâmes chemin pour suivre la direction qu’il avait prise. Il nous attendait à l’ouverture du passage, un éboulis rebutant de roches, qui donnait l’impression de descendre plutôt que de monter. À quelle impulsion avait-il obéi pour s’y engager ? Rien ne pouvait être moins prometteur. Mais c’était le bon chemin et Kilarion rayonnait de satisfaction en nous indiquant comment contourner une petite cheminée aux bords déchiquetés qui marquait le véritable commencement du sentier. Il se tourna vers moi pour quêter mon approbation, comme pour me dire : tu vois ? Tu vois ? Je suis quand même bon à quelque chose ! Je lui fis un petit signe de tête. Il fallait reconnaître son mérite.

Les singes de rocher réapparurent en milieu de matinée, galopant le long d’une rangée d’élégants parapets de pierre rose érodée, juste au-dessus du sentier que nous suivions. Ils se retenaient d’une main à des saillies en forme d’aiguille et se balançaient dans le vide en nous assommant de leur babil moqueur et en nous bombardant de pierres et d’excréments d’un jaune vif. Un de ces projectiles atteignit Kilarion à l’épaule, juste à l’endroit où elle avait été labourée par la serre de l’un des faucons du Mur. Il poussa un rugissement de rage, ramassa une pierre tranchante et fit mine de la lancer sur ses assaillants. Mais il dut changer d’avis, car il arrêta son geste et tourna la tête vers moi avec un sourire niais, comme pour solliciter ma permission.

Je hochai la tête en souriant à mon tour et il lança la pierre, mais manqua sa cible. Le singe poussa un rire strident et lui envoya une grêle de petits cailloux. Kilarion siffla de rage, jura et lança une autre pierre, aussi inefficace que la première. Au bout d’un moment, les singes se désintéressèrent de nous et nous ne les vîmes plus pendant le reste de la matinée.

Il n’y avait plus rien qui ressemblât à une route, ni même à un véritable sentier de montagne. Il nous fallait ouvrir notre propre piste au fur et à mesure de l’ascension. Nous étions parfois obligés de nous hisser au faîte d’escarpements semblables à des escaliers faits pour des géants, constitués de blocs de pierre du double de la hauteur d’un homme, qu’il fallait franchir avec cordes et crampons. Il nous fallut traverser un éboulis de rochers aux arêtes tranchantes, provoqué par l’effondrement d’une corniche. Je vis Traiben se démener en ahanant pour gravir ce périlleux amas rocheux. À un moment, il tomba et je m’arrêtai près de lui pour le soutenir pendant qu’il reprenait son souffle, puis je gardai le bras autour de ses épaules jusqu’à ce qu’il soit en mesure de continuer seul.

Mais, dans l’ensemble, la montagne était à cette altitude plus facile à escalader que nous ne l’avions imaginé et ce qui, du pied du Mur, paraissait être une muraille de pierre verticale se présentait en réalité comme une suite de larges replats rocheux, pentus, certes, mais pas aussi abrupts qu’on ne l’aurait cru de loin. Au total, la déclivité était forte, mais, pris l’un après l’autre, ces replats n’exigeaient qu’une marche lente et régulière.

Je ne voudrais pas vous laisser croire que nous progressions avec facilité. Quand il y avait une piste que nous pouvions suivre sans utiliser les cordes, elle était de pierre effritée, comme l’est une grande partie de la surface de Kosa Saag, et nous dérapions et glissions constamment sur ce sol caillouteux, risquant à chaque pas de nous tordre une cheville. Nos sacs étaient très lourds et le soleil tapait fort. L’insoutenable éclat blanc d’Ekmelios nous éblouissait, nous brûlait le visage et le cou et transformait les replats de roche que nous traversions en miroirs aveuglants. Nous avions l’impression de griller avec cette chaleur au lieu de mijoter, de cuire à petit feu comme dans les basses terres. Nous avions l’habitude de cette autre sorte de chaleur qui nous enveloppait comme un manteau humide et nous la regrettions vivement. Il n’y avait plus à cette altitude d’épaisses brumes chaudes pour faire écran à l’ardeur du soleil éclatant, plus de ces nappes humides et cotonneuses. La moiteur étouffante de notre village nous paraissait maintenant très loin.

L’air n’était pas seulement beaucoup plus limpide ; il paraissait aussi moins riche : sec, raréfié, pénétrant, désagréable. Il nous fallait respirer deux fois plus profondément qu’à l’accoutumée afin d’emplir nos poumons, ce qui nous faisait mal à la tête et nous irritait la gorge et les narines. Nos corps s’adaptaient à la raréfaction de l’air à mesure que nous montions et je percevais de légères modifications dans mon organisme : dilatation des conduits respiratoires, augmentation du volume des poumons, accélération de la circulation du sang. Au bout d’un certain temps, j’eus la certitude d’avoir réussi, au moins partiellement, à m’adapter à cette nouvelle atmosphère. Mais je n’avais encore jamais soupçonné à quel point l’air de la plaine est un fluide riche et grisant. Comme un vin capiteux en comparaison de l’air sec de la montagne.

En revanche, l’eau était à cette altitude beaucoup plus pure et bien meilleure que celle du village. Elle avait une limpidité magique et était toujours fraîche et pétillante. Mais il n’y en avait pas beaucoup. Sources et cours d’eau étaient rares et espacés sur ces pentes. Chaque fois que nous en trouvions un, nous nous débarrassions de nos sacs pour nous agenouiller au bord et boire avidement. Puis nous remplissions nos récipients, car nous ne savions pas combien de temps il nous faudrait attendre avant de trouver un autre point d’eau.

Il nous était maintenant impossible de distinguer le territoire de notre village. En contrebas, tout était enseveli sous un épais brouillard blanc. Comme si un grand manteau de fourrure blanche avait été jeté sur notre vallée familière. De loin en loin une trouée nous permettait d’apercevoir de la verdure, mais pas question de reconnaître quoi que ce fût. Il n’y avait donc plus rien en bas pour nous ; il ne nous restait plus qu’à grimper, à grimper toujours plus haut.

Kosa Saag était devenue notre monde, notre unique univers. Nous avions commencé à découvrir que la grande montagne que nous avions baptisée le Mur n’était pas en réalité une seule montagne, mais un grand nombre, un océan de montagnes, chacune s’appuyant sur ses voisines à la manière des grosses vagues qui s’élèvent au cœur d’une mer démontée. Nous n’avions aucune idée de l’endroit où se trouvait le sommet. Nous avions parfois l’impression d’avoir atteint le pic le plus élevé, car il n’y avait plus au-dessus de lui qu’un ciel dégagé, mais il n’en était rien, car, lorsque nous arrivions en haut, c’était pour découvrir d’autres sommets qui se dressaient plus loin. Un pic conduisait à un autre et encore à un autre. En levant les yeux, nous découvrions un spectacle d’une déroutante complexité : flèches et gorges, parapets et boucliers de roche rose. Un ensemble qui semblait s’élever jusqu’au Ciel. Il n’y avait pas de sommet. Rien que la montagne aux flancs sans fin qui se dressait à perte de vue au-dessus de nos têtes, tandis que nous cheminions patiemment, à la file, comme des fourmis, sur ses premières pentes.

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