Contes pour les bibliophiles
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Contes pour les bibliophiles». Краткое содержание книги:
Devant un auditoire brillant de savants et de gens du monde, sir William Thompson avait annoncé Se basant sur les théories de Helmholtz que le soleil est une vaste sphère en train de se refroidir, c'est-à-dire de se contracter par l'efTet de la gravité sur la masse à mesure que ce refroidissement se produit, sir William, après avoir estimé la chaleur solaire à celle qui serait nécessaire pour développer une force de 476,000 millions de chevaux-vapeur par mètre carré superficiel de sa photosphère, avait établi que le rayon de la photosphère se raccourcit d'un centième environ en 2,000 ans et que Ton pouvait fixer l'heure précise oU la température deviendrait insuffisante pour entretenir la vie sur notre plaiiète.
Le maître physicien nous avait non moins surpris en abordant la question de l'ancienneté de la terre, dont il développait la thèse ainsi qu'un problème de mécanique pure; il ne lui attribuait point un passé supérieur à une vingtaine de millions d^années, en dépit des géologues et des naturalistes, et il montrait la vie venant à la terre dès la naissance du soleil, quelle qu^aît été l'origine de cet astre fécondant, soit par le résultat de réclatement d'un inonde préexistant, soit par celui de la condensation de nébuleuses antérieurement diffuses.
Nous étions sortis de la Royale Institution très émus par les grands problèmes que le savant professeur de Glascow s'était efforcé de résoudre scientifiquement devant son auditoire, et, l'esprit endolori, presque écrasé par l'énor-mité des chiffres avec lesquels sir William Thompson avait jonglé, nous revenions, silencieux, en un groupe de huit personnages différents, philologues, historiens, journalistes, statisticiens et simples curieux mondains, marchant deux par deux, le long d'Albemarle street et de Piccadilly.
L'un de nous, Edward Lem-broke, nousentrainaà souper au Junior Athenceum Club et, dès que le Champagne eut dégourdi les cerveaux songeurs, ce fut à qui parlerait de la conférence de sir William Thompson et des destinées futures de l'humanité.
James Wittmore se préoccupa longuement de la prédominance intellectuelle et morale des jeunes continents sur les anciens, vers la fin du siècle prochain. Il laissa entendre que le vieux monde abdiquerait peu à peu son omnipotence et que l'Amérique prendrait la tête du mouvement dans la marche du progrès, tandis que l'Océanie, à peine née d'hier,se développerait superbement, démasquerait ses ambitions et occuperait une des premières places dans le concert universel des peuples. L'Afrique, ajoutait-il, cette Afrique toujours explorée et toujours mystérieuse, dont on découvre à chaque instant des contrées de milliers de milles carrés, conquise, si péniblement à la civilisation, malgré son immense réservoir d'hommes, ne semble pas appelée à jouer un rôle proéminent; ce sera le grenier d'abondance des autres continents, il se jouera sur son sol, tour à tour envahi par différents peuples, des parties peu décisives. Les masses d'hommes, dans leur violente envie de posséder cette terre vierge, s'y rencontreront, s'y battront et y mourront, mais la civilisation et le progrès ne s^y installeront que dans des milliers d^années, alors que la prospérité des États-Unis sera sur son déclin et que de nouvelles et fatales évolutions assigneront un nouvel habitat aux ensemencements du génie humain.
Julius PoUok, un doux végétarien et savant naturaliste, se plut à imaginer ce quMl adviendrait des mœurs humaines, quand, grâce à la chimie et à la réalisation des recherches actuelles, Pétat de notre vie ; sociale sera transformé et que notre nourriture, dosée sous forme de I poudres, de sirops, d^opiats, de biscuits, tiendra en un petit volume. Alors plus de boulangers, de bouchers, de marchands de vin, plus de restaurants, plus d^épiciers, quelques droguistes, et chacun libre, heureux, susceptible de subvenir à ses besoins pour quelques sous; la faim biffée du registre de nos misères, la nature rendue à elle-même, toute la surface de notre planète verdoyante ainsi qu'un immense jardin rempli d'ombrages, de fleurs et de gazons, au milieu duquel les océans seront comparables à de vastes pièces d'eau d'agrément que d'énormes steamers hérissés de roues et d'hélices parcourront à des vitesses de cinquante et soixante nœuds, sans crainte de tangage ou de roulis.
Le cher rêveur, poète en sa manière, nous annonçait ce retour à l'âge d'or et aux mœurs primitives, cette universelle résurrection de l'antique vallée de Tempe pour la fin du xx"" siècle ou le début du xxi®. Selon lui, les idées chères à lady Tennyson triompheraient à brève échéance, le monde cesserait d'être un immonde abattoir de bêtes paisibles, un affreux charnier dressé pour notre gloutonnerie et deviendrait un jardin délicieux consacré à l'hygiène et aux plaisirs des yeux. La vie serait respectée dans les êtres et dans les plantes, et dans ce nouveau paradis retrouvé ainsi qu'en un Musée des Créations de Dieu, on pourrait inscrire partout cet avis au promeneur : Prière de ne pas toucher.
La prédiction idéaliste de notre ami Julius Pollok n'eut qu'un succès relatif; on reprocha à son programme un peu de monotonie et un excès de religiosité panthéiste; il sembla à quelques-uns qu'on s'ennuierait ferme dans son Eden reconstruit, au bénéfice du capital social de tout l'Univers, et l'on vida quelques verres de Champagne de plus afin de dissiper la vision de cet avenir lacté rendu aux pastorales, aux géorgiques, à toutes les horreurs de la vie inactive et sans lutte.
<i Utopie que tout celai s'écria même l'humoriste John Pool; les animaux, mon cher Pollok, ne suivront pas votre progrès de chimiste et continueront à s'entre-dévorer selon les lois mystérieuses de la création; la mouche sera toujours le vautour du microbe, de même que l'oiseau le plus inoffensif est l'aigle de la mouche, le loup s'offrira encore des gigots de moutons et la paisible brebis continuera comme par le passé à être la panthère de l'herbe. Suivons la loi commune qui régit l'évolution du monde et, en attendant que nous soyons dévorés, dévorons. »
Arthur Blackcross, peintre et critique d'art mystique, êsotérique et symboliste, esprit très délicat et fondateur de la déjù célèbre École des Esthètes de demain^ fut sollicité de nous exprimer ce qu'il pensait devoir advenir de la peinture d'ici un siècle et plus. Je crois pouvoir résumer exactement son petit discours dans les quelques lignes qui suivent :
a Ce que nous appelons VArt moderne est-Il vraiment un art, et le nombre d'artistes sans vocation qui l'exercent médiocrement avec apparence de talent ne démontre-t-il pas suffisamment qu'il est plutôt un métier où Tâme créatrice fait défaut ainsi que la vision? — Peut-on donner le nom d'œuvres d'art aux cinq-sixîèmes des tableaux et statues qui encombrent nos salons annuels, et compte-t-on vraiment beaucoup de peintres ou de statuaires qui soient des créateurs originaux?
a Nous ne voyons que des copies de toute sorte : copies des vieux maîtres accommodés au goût moderne, reconstitutions toujours fausses d'époques â jamais disparues, copies banales de la nature vue avec unœil de photographe, copies méticuleuses et mosaiquées fournissant ces affreux petits sujets de genre qui ont illustré Meissonier, rien de neuf, rien qui nous sorte de notre humanité! Le devoirde l'art, cependant, que ce soit par la musique, la poésie ou la peinture, est de nous en sortir à tout prix et de nous faire planer un ins-une cure d^aërotbérapie idéaliste, ï Je crois donc, continua Blackcross,que Theure est proche où l'Univers entier sera saturé de tableaux, paysages mornes, figures mythologiques, épisodeshistoriques, natures mortes et autres œuvres quelconques dont les nègres mêmes ne voudront plus; ce sera le moment béni où la peinture mourra de faim; les gouvernements comprendront peut-être enfin la lourde folie qu'ils ont commise en ne décourageant pas systématiquement les arts, ce qui est la seule bçon pratique de les protéger en les exaltant. Dans quelques pays résolus à une réforme générale, les idées des iconoclastes prévaudront ; on brûlera les musées pour ne pas influencer les génies naissants, on proscrira la banalité sous toutes ses formes, c'est-à-dîre la reproduction de tout ce qui nous touche, de tout ce que nous voyons, de tout ce que l'illustration, la photographie ou le théâtre peut nous exprimer d'une façon suffisante, et Ton poussera l'an, enfin rendu à sa propre essence, vers les régions élevées où nos rêveries cherchent toujours des voies, des figures et des symboles.