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Contes pour les bibliophiles

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Contes pour les bibliophiles
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Douceur des printemps, ardeur des étés, Vous êtes dépassés Par les doux yeux de ma maîtresse. Vous me mettez moins en détresse, Rigueurs des liivers, Que ces yeux pervers Dont la cruauté follement m'oppresse!

Ces vers ne sont pas mal; je veux les faire chanter demain à la comtesse. J'aurais bien dû amener Méhul à Tarmée avec moi. Mais il m'en faut la musique quand même; à défaut de Méhul, je vais la mettre au concours parmi les chefs de musique des régiments que j'ai sous la main. Je les envoie à Joséphine qui les fera passer dans VAImanach des Mttses.

Pour Joséphine, je fais une petite variante :

Par les doux yeux de mon amante. Et je crains moins la tourmente,

Neige des hivers,

Que ces yeux pervers...

Je ne dis point que par moments en attendant que le goujon daignât mordre à ma ligne, je ne me fis pas quelques vagues reproches. Je me disais : s Napoléon, pendant que tu t'amuses, que tu te laisses aller à la douceur de tes penchants naturels, sais-tu bien ce que fait l'ennemi ? Ce vieil enragé de BlUcher ne doit pas se reposer, lui; Pitt et Cobourg doivent méditer un coupi En voilà par exemple qui se moquent delà nature!

Excellente, cette friture! J'en ai fait goûter à Berthier et à Ney pour les empêcher de bougonner.

Ce soir j'ai fait avec la comtesse une partie de drogue; la comtesse ne connaissait pas ce jeu : on ne joue pas à la drogue, dans les salons. Nous nous sommes tr^s amusés.

Ce que nous avons ri en voyant la comtesse avec ses petites chevilles sur son joli nez! Et elle se fâchait, et elle perdait de plus en plus, et les chevilles continuaient à venir pincer ce délicat petit nez! Je me suis arrangé de façon à perdre à mon tour pour la faire rire aussi. Berthier s'est déridé à la fin, et Ney nous faisait des calembours un peu salés que la comtesse ne comprenait pas tout à fait. Bonne soirée. Je me disais cependant : c Attention, tu t'endors dans les roses, comme Annibal; tu fais en ce moment ce qu'Annibal a dû faire à Capoue, attemion ! Mais pour finir la soirée la comtesse a voulu m'apprendre i bîre quelques tours de vslse; Benliier sVst misauclavecÎD.Et en tournant au son d*une langoureuse musique, je me répétais encore : « Prends garde j Annibal a fait toutça... 11 s^est amolli, Annibal, et ça luia coûlécfaerl >>

La comtesse nous avait gentiment souhaité le bonsoir; moi, à la campagne, j'aime i faire comme les paysans, j'aime à me coucher de bonne heure. Lever à six, coucher à dix, font vivre d'ans dix fois dix. On dit la même chose chez nous en Corse. Rien de plus sain. (Note. Faire mettre au concours par l'Académie, mémoire en prose sur ce sujet, idem poème. Écrire à Fontane).

Je me croyais débarrassé de Berthier, mais, va te faire lanlalrel Tarare pompon !

— Sire, accordez-moi deux minutes, me dit Benhîer en me retenant, j'ai quelques rapports, etc., etc., quelques signamres, etc., etc.

Poveromio! Deux minutes! Elles élaient de taille, ses deux minutes! L'anima] me retint jusqu'à trois heures du malin. Un travail de cheval!...

Pendant que les derniers des fusiliers dormaient au bivac, sauf naturellement ceux qui se trouvaient de garde, moi, leur Empereur, je trimais avec Berthier!...

13 octobre. — Encore une journée de travail! Les corps d'armée, pivount sur Paile gauche, avancent et se développent sur la droite. Ordres sur ordres. L^artillcrie, les parcs, les ambulances, l'intendance... Quel tracas!

Je n'ai pas perdu ma journée. Ce matin, avec la comtesse, j'ai fait réunir les anciens du village eij'ai annoncé à ces braves gens que leur châtelaine m'ayant fait connaître et apprécier toutes leurs bonnes qualités, j'avais l'intention d'assurer le bonheur de la population entière du village, qu'en conséquence je faisais remise de tous les termes de contributions non payés et que je les exemptais à tout jamais, eux et les générations futures, des impôts et gabelles, etc.. et que j'en faisais mon affaire avec le roi de Prusse, qui bientôt n'aurait rien à me refuser.

Voilà mes gens qui me regardent ébahis. Je continue : Et que, de plus, désirant laisser dans leurs cœurs un doux souvenir de mon passage, je fondais un certain nombre de prix de vertu pour les jeunes gens, pour la jeune fille qui se sera signalée entre toutes parles plus douces qualités, pour les ménages vertueux et pour les vieillards!... etc., etc.

Toute cette aimable population accueillit mes paroles avec transport; le vénérable pasteur me bénit solennellement, des mères me montraient à leurs tendres rejetons, de douces larmes coulaient de tous les yeux. Moi aussi, j'étais ému ! J'espère bien que les vertus patriarcales vont, grâce à moi, fleurir de plus belle dans cette gracieuse vallée.

L'après-midi j'ai couronné de mes mains la jeune fille choisie parmi les plus sages et je lui ai remis une somme de six cents livres qui lui servira de dot.

13 octobre. — J'en ai assez. Ce soir encore, après conseil des maré-cliaux, Berthier est revenu avec un tas de rapports et d'ordres à me soumettre : Nécessité de faire avancer le grand parc de siège et ordres nécessaires. Rapports sur les combats de la semaine dernière, propositions d'avancement. État général des pertes des 3® et 4^ corps à ce jour. États fournis par l'artillerie, gargousses, obus et boulets. Demandes diverses de matériel formulées par les ambulances. Comme il leur en faut, aux ambulances!... Rapports divers sur les positions de Tennemi...

C'est trop, j'en ai assez I J'ai fait une proposition à la comtesse : Je donne ma démission et nous allons vivre loin du vain théâtre de la gloire et loin de ses absorbants soucis, dans une heureuse médiocrité. Nous allons goûter au sein de la nature, sous les orangers de mon beau pays, tous les calmes bonheurs que le ciel réserve aux mortels obscurs.

J'ai toujours été dépourvu d'ambition, ce sont les circonstances qui m'ont amené au poste que j'occupe, eh bien ! je suis disposé à le quitter, à tout rejeter des vanités de ce monde et à m'en aller vivre chez nous avec la comtesse, si elle y consent. Je me rappelle un de nos cousins qui était curé dans un petit village en montagne et en vue de la mer; je fus souvent, quand j'étais petit, le voir aux beaux jours d'automne; c'était un brave homme, un peu porté sur sa bouche, mais quel presbytère délicieux I un jardin où tous les fruits poussaient, où toutes les fleurs de la création répandaient leurs parfums! Avec trois mille écus de rentes et cette maison, nous connaîtrions le bonheur! l'âge d'or!... Mais, que dis-je? quels rêves vais-je ébaucher? Et Joséphine que j'oubliais!... Mon Dieu, si elle y consent aussi, tout peut s'arranger; je lui louerai une petite maison avec un grand jardin à la ville, à deux lieues de chez nous, et j'irai la voir deux fois par semaine... Je vais parler sérieusement à la comtesse!

15 octobre. — Bien des ennuis et de la fatigue depuis deux jours. Obligé de remettre à plus tard mes rêves de tranquillité. Tout le temps à cheval et du travail par-dessus la tête!

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