Contes pour les bibliophiles
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Contes pour les bibliophiles». Краткое содержание книги:
Grande bataille à léna. Ennemi en déroute laissant 20,000 morts, 40,000 blessés et peut-être autant de prisonniers. Cavalerie poursuit.
Après la bataille, envoyé un exprès au chflteau de X... pour rassurer la comtesse. Dépêche pour Joséphine.
Le 14 au matin, réveillé avec migraine. Mal dormi. Non, ce n^est pas une existence. Couché en plein air sur le petit plateau en avant dUéaa que balaye une petite bise sëchel Brrr! Heureusement qu'on va se réchauffer en tapant sur l'ennemi. Ça m'indigne à la fin de penser qu'un tas de rois et de diplomates, un tas de princes et d'intrigants s'obstinent à m'empécher de vivre comme je le désirerais !
Et j'ai peut-être gagné un rhume sur ce sapristi de plateau ! J'avais bien envie, pour me réchouffer, de prendre la pioche comme les hommes qui creusent dans le roc un chemin pour hisser là-haut notre artillerie, mais, à cause de ma position, je ne pouvais pas et ça m'ennuyait ferme. Et des ordres! des ordres à donner! Des mouvements à combiner! Tout prévoiri tout arranger! C'est à peine si j'eus le temps de dormir trois quans d'heure vers le matin. Je rêvassais, lorsque tout à coup, à cinq heures, mon mameluck Roustan, suivant sa consigne, vint me réveiller. Il dut me tirer par les jambes. Enfin je fus debout tout engourdi.
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Il est cinq heures et l'ennemi bouge !
Allons, reprenons le collier! Tout en bâillant je fais filer les ofHciers d'état-major. Le corps de Lannes et la garde se mettent en mouvement dans un brouillard à couper au couteau. Si je n'avais pas prévu ce brouillard humide, quel gâchis, quel désordre ! mais je l'avais prévu et tout marche bien. J'ai un cor qui ne me trompe pas ! Quel cassement de tête, mon Dieu!
Nous dégringolons du plateau, et, aussitôt arrivées en plaine, les troupes prennent rapidement leurs formations.
Sur la gauche, des masses d'infanterie et de cavalerie disparaissaient le long d'un bois; c'était le corps d'Augereau, tandis qu'à droite le corps de Soult s'étendait sur un terrain mamelonné, vers un point où brillaient encore en grand nombre les feux de bivac de l'ennemi. Toutes ces colonnes avançaient, se tassaient sur des arrêts soudains causés par l'encombrement; les rangs s'ouvraient pour laisser passer l'artillerie, un énorme bruit de ferraille secouée couvrait tous les bruits et s'éteignait ensuite dans le brouillard, puis, au milieu des jurements, la marche reprenait.
Avec tout ça, je n'ai rien trouvé à me mettre sous la dent. Mes cantines se sont égarées dans la nuit, et quand j'ai voulu recourir à la provision de tablettes de chocolat que Joséphine avait entassées dans les fontes de ma selle avec des foulards pour la nuit, plus rien ! Par la faute de Roustan sans doute, les fontes ont été bousculées cette nuit et les tablettes perdues dans la boue.
Heureusement, comme je marronnais en marchant, je rencontre le 2* grenadiers, massé l'arme au pied dans un champ, pour livrer passage à une division de cuirassiers, et je vois le tambour-major Sénot, un ancien d'Italie, en train de humer un coup de sa gourde en faisant claquer sa langue.
Ce claquement de langue retentit délicieusement dans mon cœur.
— Ne bois pas tout, Sénot, laisse-m'en un peu!
— A votre service, mon Empereur; allez-y sans crainte, c'est un schnaps soigné!
En effet, c'était du schnaps soigné; avec un croûton que Sénot gardait dans sa giberne, et un oignon qu'un grenadier tira de son bonnet à poils, je fis un déjeuner frugal, mais ravigotant.
— Je te rendrai ça aux Tuileries, Sénot, lui dis-je en remontant à cheval.
— C'est entendu, mon Empereur, me crie Sénot, à tantôt, après l'ouvrage !
En cet instant, le brouillard commençant à se dissiper; une volée de coups de canon part d'une des batteries d'Augereau, un sans-patience qui veut toujours ouvrir le premier la conversation, et le tremblement commence. Je vois Sénot lever sa canne, j'entends ronfler la peau d'âne et les grenadiers poussent
Un coup de soleil traverse la plaine et voilà que toute la campagne s'aperçoit à perte de vue couverte de troupes. Sur les hauteurs, en avant de nous, les Prussiens, appuyés à des bois, garnissent les villages en bel ordre... Des batteries en position partout, des divisions couvrant les défilés à emporter, une quantité de cavalerie en arrière, des escadrons et des régiments en colonnes... J'ai à peine le temps de me dire que ça va être dur d'enlever toutes ces positions et de passer sur le corps de tous ces gaillards qui vous ont une allure respirant la confiance, j'ai à peine le temps de jeter un coup d'œil sur nos troupes que l'affaire s'engage sur toute la ligne. En un clin d'œil la fumée couvre tout, nos batteries en retard se portent au grand galop sur la crête de la colline et ouvrent le feu l'une après l'autre.
Je ne vois plus rien. Je traverse un village enlevé par l'infanterie de Soult, parmi des tas de morts et de blessés entassés dans toutes les ruelles et dans tous les jardins, je suis une plaine oU cette infanterie a été engagée contre des hulans et dragons prussiens et en a couché par ses feux de (île plusieurs centaines dans les sillons, et je rencontre un hameau enflammes. Impossible d'aller plus avant, les Prussiens se cramponnent à un bois d'où le corps de Soult s'efforce de les chasser. Un tapage infernal. Six batteries sur les pentes fouillent le bois et criblent un creux par lequel des colonnes ennemies descendent dans le bois. Onze heures! Et je n^ai toujours rien pris depuis hier soir, que le croûton et l'oignon de tout à l'heure. Oh! l'intendance! Nous sommes obligés de marcher, nous, et de cogner sans rien dans le ventre, pendant que les Riz-pain-sel flânent la plume à l'oreille. Et l'on s'étonne que le soldat soit quelquefois de mauvaise humeur !
Comme je retournais en maugréant, j'avise, en arrière des batteries,
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un moulin à vent. J'aime les moulins à vent, ils font bien dans le paysage. Celui-ci, les ailes immobiles et comme collées à son flanc, semblait un pauvre oiseau effarouché par l'effroyable tapage qui se faisait autour de lui. Des officiers d'ordonnance galopaient dans la plaine, des masses de troupes défilaient au-dessous de la petite éminence, pendant que des files de blessés sortaient du bois et passaient en arrière de nos lignes.
J'entends un âne braire, une femme crier, des soldats jurer. C'était l'âne du meunier qu'un vivandier voulait attacher à sa charette... Tiens, tiens, la meunière est encore là... Voyons donc s'il n'y a pas quelque morceau de jambon à se mettre sous la dent. Je saute à terre avec quel-
NAPOLÉON CHEZ LA MEUNIÈRE (Bataille d'Iëna)
ques-UQS de mon état-major et, pour gagner les bonnes grAces de la meunière, je commence par lui faire rendre son âne.
Ah! je vois bien tout de suite qu'il ne reste pas grand'chose dans le moulin, les voltigeurs ont passé ici, mais la meunière reconnaissante me fait signe d'attendre et tire d'une cachette deux galettes appétissantes, un quarteron d'œufset un gros morceau de lard. C'est une maîtresse femme! En cinq minutes une omelette est confectionnée et nous sommes à table. J'ai trois invités aussi affamés que moi, les autres restent dehors; pour qu'ils ne se doutent de rien et ne bougonnent pas trop, je parais de temps en temps à la fenêtre avec ma longue-vue, je regarde les progrès de l'attaque de Soult et je donne un ordre quelconque, un aide de camp part au galop et je me remets à table. Quelle satisfaction ! Nous autres, soldats, nous ne savons jamais où nous souperons le soir et si nous souperons, nous devons donc saisir aux cheveux toutes les occasions de nous donner du bien-être.
Le meunier a disparu, la meunière n'a pas eu le temps de se sauver. Elle est vraiment gentille avec ses jupons courts et ses bas rouges. Tout en causant après cette tine omelette qui a dissipé notre mauvaise humeur, je lui pince le menton, et je lui rime un petit impromptu :