Contes pour les bibliophiles
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Contes pour les bibliophiles». Краткое содержание книги:
— Et le journal quotidien, me direz-vous, la Presse si considérable en Angleterre et en Amérique, qu'en ferez-vous?
— N'ayez crainte, elle suivra la voie générale, car la curiosité du public ira toujours grandissant et on ne se contentera bientôt plus des interviews imprimées et rapportées plus ou moins exactement; on voudra entendre l'intervtéiyéj ouïr le discours de l'orateur à la mode, connaître la chansonnette actuelle, apprécier la voix des divas qui ont débuté la vetlle, etc.
K Qui dira mieux tout cela que le futur grand journal phonographique?
K Ce seront des voix du inonde entier qui se trouveront centralisées dans les rouleaux de celluloïd que la poste apportera chaque r aux auditeurs abonnés; les % de chambre et les chambrière: ront rhabitude de les disposer leur axe sur Us deux paliers machine motrice et ils apporteront les nouvelles au maître ou k la maîtresse, à l'heuredu réveil : télégrammes de l'Étranger, cours de la Bourse, articles fantaisistes, revues de la veille, on pourra tout entendre en rêvant encore sur la tiédeur de son oreiller, j ;
s Le journalisme l sera naturellement |{ transformé, les hautes !' Bwm situations seront réservées aux jeunes hommes solides, à la voix fon chaudement timbrée, dont Vi de dire sera plutôt dans prononciation que dans la i cherche des mots ou la forme <. phrases. Le mandarinisme littéraire disparaîtra, les lettrés n'occuperont plus qu'un petit nombre inâme d'auditeurs; mais le point important sera d'être vite renseigné enquelques mots sans commentaires. Il y aura dans tous les olfices de journaux des halls énormes, des spoking-halls où les rédacteurs enregistreront à haute voix les nouvelles reçues: les dépêches arrivées téléphonîquement se trouveront immédiatement inscrites par un ingénieux appareil établi dans le récepteur de l'acoustique. Les cylindres obtenus seront clichés à grand nombre et mis à la poste en petites boites avant trois heures du matin, à moins que, par suite d'une entente avec la compagnie des téléphones, l'audition du journal ne puisse être portée à domicile par les fils particuliers des abonnés, ainsi que cela se pratique déjà pour les théâtrophones. »
William Blacltcross, Taimable critique et esthète qui jusque-là avait bien voulu prêter attention à mon fantaisiste bavardage sans m'interrompre, jugea le moment opportun de mUnterroger :
a Permettez-moi de vous demander, dit-il, comment vous remplacerez l'illustration des livres? L'homme, qui est un éternel grand enfant, réclamera toujours des images et aimera à voir la représentation des choses qu'il imagine ou qu'on lui raconte. — Votre objection, repris-j'e, ne me démonte pas; l'illustration sera abondante et réaliste; elle pourra satisfaire les plus exigeants. Vous ignorez peut-être la grande découverte de demain, celle qui bientôt nous
Stupéfiera. Je veux parler du Kinétographe de Thomas Edison, dont j'ai pu voir les premiers essais à Orange-Park dans une récente visite faîte au grand électricien près de New-Jersey,
« Le KiNiTOGRAPHE enregistrera le tnouvement de Thomme et le reproduira exactement comme le phonographe enregistre et reproduit sa voix. D'ici cinq ou six ans, vous apprécierez celte merveille basée sur la composition des gestes par la photographie instantanée-, le lùnétographe sera donc l'illustrateur de la vie quotidienne. Non seulement nous le verrons fonctionner dans sa boîte, mais, par un système de glaces et de réflecteurs, toutes les Bgures actives qu'il représentera en photo-chromos pourront être projetées dans nos demeures sur de grands tableaux blancs. Les scènes des ouvrages Bctifs et des romans d'aventures seront mimées par des figurants bien costumés et aussitôt reproduites; nous aurons également, comme complément au journal phonographique, les illustrations de chaque jour, des Tranches de vie active, comme nous disons aujourd'hui, fraîchement découpées dans l'actualité. On verra les pièces nouvelles, le théâtre et les acteurs aussi facilement qu'on les entend déjà chez soi ; on aura le portrait et, mieux encore, la physionomie mouvante des hommes célèbres, des criminels, des jolies femmes; ce ne sera pas de l'art, il est vrai, mais au moins ce sera la vie elle-même, naturelle, sans maquillage, nette, précise et le plus souvent même cruelle.
1 Je vous répète, mes amis, que je ne conçois ici que d'incertaines possibilités. — Qui peut se vanter, en effet, parmi les plus subtils d'entre nous de prophétiser avec sagesse? Les écrivains de ce temps, disait déjà notre cher Balzac, sont les manœuvres d^un avenir caché par un rideau de plomb. Si Voltaire et Rousseau revoyaient la France actuelle, ils ne souptfonneraient guère les douze années qui furent, de 1789 à 1800, les langes de Napoléon.
B II est donc évident, dis-je, en terminant ce trop vague aperçu de la vieiniellectuelle de demain, qu'il y aurait dans le résultat de ma fantaisie des côtés sombres encore imprévus. De même que les oculistes se sont multipliés depuis l'invention du Journalisme, de même avec la phonographie à venir, les médecins auristes foisonneront; on trouvera moyen de noter toutes les sensibilités de Toreille et de découvrir plus de noms de maladies auriculaires qu'il n'en existera réellement, mais aucun progrès ne s'est jamais accompli sans déplacer quelques-uns de nos maux; la médecine n'avance guère, elle spécule sur des modes et des idées nouvelles qu'elle condamne lorsque des générations en sont mortes dans l'amour du changement. En tout cas, pour revenir dans les limites mêmes de notre sujet, je crois que si les livres ont leur destinée, cette destinée, plus que jamais, est à la veille de s'accomplir, le livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que déjà ses excès le condamnent ? Après nous la fin des livres ! »
Cette boutade faite pour amuser notre souper eut quelque succès parmi mes indulgents auditeurs; les plus sceptiques pensaient quUl pouvait bien y avoir quelque vérité dans cette prédiction instantanée, et John Pool obtint un hourra de gaieté et d'approbation lorsqu'il s'écria, au moment de nous séparer :
a II faut que les livres disparaissent ou qu'ils nous engloutissent; j'ai calculé qu'il paraît dans le monde entier quatre-vingts à cent mille ouvrages par an, qui tirés à mille en moyenne font plus de cent millions d'exemplaires, dont la plupart ne contiennent que les plus grandes extravagances et les plus folles chimères et ne propagent que préjugés et erreurs. Par notre état social, nous sommes obligés d'entendre tous les jours bien des sottises; un peu plus, un peu moins, ce ne sera pas dans la suite un bien gros excédent de souffrance, mais quel bonheur de n'avoir plus à en lire et de pouvoir enfin fermer ses yeux sur le néant des imprimés ! »
Jamais l'Hamlet de notre grand Will n'aura mieux dit : Words! Words! Words! Des mots!... des mots qui passent et qu'on ne lira plus.
POUDRIÈRE ET BIBLIOTHÈQ.UE
num oc 1 cire su^ircmc, uppciczmoi mon cher citoyen Caius-Gracchus Picolet!
- Nous sommes seuls ici, entre amis, mais à deux pas il y a des oreilles de sans-culottes, assez longues ma foi, qui pourraient nous entendre... Je vous disais donc, citoyen Poirier, citoyen bibliothécaire, qu'est-ce qu'il y a encore?