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Contes pour les bibliophiles

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Contes pour les bibliophiles
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« L'art sera appelé à exprimer les choses qui semblent intraduisibles, à éveiller en nous, par la gamme des couleurs, des sensations musicales, à atteindre notre appareil cérébral renverser quelques-unes de ces barrières matérielles qui emprisonnent notre intelligence, esclave des sens qui la font vivre,

« L'art sera alors une aristocratie fermée; la production sera rare, mystique, dévote, supérieurement personnelle. Cet art comprendra peut-être dix à douze apôtres par chaque génération et, qui saiti une centaine au plus de disciples fervents.

« En dehors de là, la photographie en couleur, la photogravure, l'illustration documentée suffiront à la satisfaction populaire. Mais les salons étant interdits, les paysagistes ruinés par la photopeinture, les sujets d'histoire étant posés désormais par des modèles suggestionnés, exprimant à la volonté de l'opérateur la douleur, l'étonnement, l'accablemcnt, la terreur ou la mort, toute la peinturographîe en un mot devenant une question de procédés mécaniques très divers et très exacts, comme une nouvelle branche commerciale, il n'y aura plus de peintres au xxi^ siècle, il y aura seulement quelques saints hommes, véritables fakirs de Tidée et du beau qui, dans le silence et l'incompréhension des masses, produiront des chefs-d'œuvre dignes de ce nom. »

Arthur Blackcross développa lentement et minutieusement sa vision d'avenir, non sans succès, car notre visite à la Royale Académie n'avait guère été, cette année-là, plus réconfortante que celles faites à Paris à nos deux grands bazars de peinture nationale, soit au Champ de Mars, soit aux Champs-Elysées. On épilogua quelque temps sur les idées générales exposées par notre convive symboliste, et ce fut le fondateur lui-même de l'École des Esthètes de demain qui changea le cours de la conversation en m'apostrophant brusquement :

« Eh bien! mon cher bibliophile, ne parlez-vous pas à votre tour; ne nous direz-vous pas ce qu'il adviendra des lettres, des littérateurs et des livres d'ici quelque cent ans? — Puisque nous réformons ce soir à notre guise la société future, apportant chacun un rayon lumineux dans la sombre nuit des siècles à venir, éclairez-nous de votre propre phare tournant, projetez votre lueur à l'horizon. »

Ce furent des : a Oui! oui... d des sollicitations pressantes et cordiales, et, comme nous étions en petit comité, qu'il faisait bon s'écouter penser et que l'atmosphère de ce coin de club était chaude, sympathique et agréable, je n'hésitai pas à improviser ma conférence.

La voici :

« Ce que je pense de la destinée des livres, mes chers amis.

« La question est intéressante et me passionne d'autant plus que je ne me l'étais jamais posée jusqu'à cette heure précise de notre réunion.

« Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le titre de l'ouvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois point, — et que les progrès de l'électricité et de la mécanique moderne m'interdisent de croire, — que l'invention de Gutenberg puisse ne pas tomber plus ou moins prochainement en désuétude comme interprète de nos productions intellectuelles.

« L'imprimerie que Rivarol appelait si judicieusement « l'artillerie de « la pensée » et dont Luther disait qu'elle est le dernier et le suprême don par lequel Dieu avance les choses de l'Evangile, l'Imprimerie qui a changé le sort de l'Europe et qui, surtout depuis deux siècles, gouverne l'opinion, par le livre, la brochure et le journal; l'imprimerie qui, à dater de 1436, régna si despotiquement sur nos esprits, me semble menacée de mort, à mon avis, par les divers enregistreurs du son qui ont été récemment découverts et qui peu à peu vont largement se perfectionner.

« Malgré les progrès énormes apponës successivement dans la science des presses, en dépit des machines à composer faciles à conduire et qui fournissent des caractères neufs fratctiement moulés dans des matrices mobiles, il me parait que l'art où excellèrent successivement Fuster, Schceffer, Estienne et Vascosan, Aide Manuce et Nicolas Jensoa, a atteint & son apogée de perfection, et que nos petits-neveux ne confieront plus leurs ouvrages à ce procédé assez vieillot et en réalité facile à remplacer parla phonographie encore à ses débuis. >

Ce fut un toile d'imerruptions et d'interpellations parmi mes amis et auditeurs, des: ohl étonnés, des: ah! ironiques, des: eh! eht remplis de doute et, se croisant, de furieuses dénégations : a Mais c'est impossible!... Qu'entendez-Tous par là? J'eus quelque peine à reprendre la parole pour m'expliquer plus à loisir,

« Laissez-moi vous dire, très impétueux auditeurs, que les idées que je vais vous exposer sont d'autant moins affirmatives qu'elles ne sont aucunement mûries par la réflexion et que je tous les sers telles qu^elles m'ar-rivent, avec une apparence de paradoxe ; mais il n'y a guère que les paradoxes qui contiennent des vérités, et les plus folles prophéties des philosophes du xvm' siècle se sont aujourd'hui déjà en partie réalisées.

Je me base sur cette constatation indéniable que l'homme de loisir repousse chaque jour davantage la fatigue et qu'il recherche avidement ce qu'il appelle le confonable, c'est-à-dire toutes les occasions de ménager autant que possible la dépense et le jeu de ses organes. Vous admettrez bien avec moi que la lecture, telle que nous la pratiquons aujourd'hui, amène vivement une grande lassitude, car non seulement elle exige de notre cerveau une attention soutenue qui consomme une fone partie de nos phosphates cérébraux, mais encore elle ploie notre corps en diverses attitudes lassantes. Elle nous force, si nous lisons un de vos grands journaux, format du Times, à déployer une certaine habileté dans l'art de retourner et de plier les feuilles; elle surmène nos muscles tenseurs, si nous tenons le papier largement ouvert; enfin, si c'vt au livre que nous nous adressons, la nécessité de couper les feuillets, de les chasser tour à tour l'un sur l'autre produit, par menus heurts successifs, un énervement très troublant à la longue.

o Or, l'art de se pénétrer de l'esprit, de la gaieté et des idées d'autrui demanderait plus de passivité; c'est ainsi que dans la conversation notre cerveau conserve plus d'élasticité, plus de netteté de perception, plus de béatitude et de repos que dans la lecture, car les paroles qui nous sont transmises par le tube auditif nous donnent une vibrance spéciale des cellules qui, par un effet constaté par tous les physiologistes actuels et passés, excite nos propres pensées.

<c Je crois donc au succès de tout ce qui flattera et entretiendra la paresse et Tégolsme de Phomme; l'ascenseur a tué les ascensions dans les maisons; le phonographe détruira probablement l'imprimerie. Nos yeux sont faits pour voir et refléter les beautés de la nature et non pas pour s'user à la lecture des textes; il y a trop longtemps qu^on en abuse, et il n^est pas besoin d^étre un savant ophtalmologiste pour connaître la série des maladies qui accablent notre vision et nous astreignent à emprunter les artifices de la science optique.

a Nos oreilles, au contraire, sont moins souvent mises à contribution; elles s^ouvrent à tous les bruits de la vie, mais nos tympans demeurent moins irrités; nous ne donnons pas une excessive hospitalité dans ces golfes ouverts sur les sphères de notre intelligence, et il me plaît d^ima-giner qu'on découvrira bientôt la nécessité de décharger nos yeux pour charger davantage nos oreilles. Ce sera une équitable compensation apportée dans notre économie physique générale. »

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