Contes pour les bibliophiles
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Contes pour les bibliophiles». Краткое содержание книги:
Je viens d'avoir une pique avec Ney, précisément à propos de Ricou. Nous nous sommes chamaillés en dînant. II m'était revenu que Ney ne se gênait pas pour dire que mes plans de campagne et jusqu'à mes mouvements dans les batailles me sont dictés par Ricou, en un mot que Ricou est mon inspirateur caché; il a même dit « mon Égérie guerrière! » et que sans Ricou je ne suis rien de plus qu'un bon chef de bataillon, et encore !
Ricou est mon ancien professeur de latin à Brienne; je l'ai retrouvé en 99, écrivaillant aux gages des libraires, à Paris, c'est-à-dire crevant de faim, et me souvenant qu'il réussissait jadis admirablement l'allocution de Scipion aux légions, je l'ai attaché à ma personne, en qualité d'homme de lettres, pour m'arranger mes ordres du jour et mes proclamations.
Et voilà mes ennemis en Europe, — qui n'en a pas, — des misérables soudoyés par Pitt et Cobourg, et même quelques malveillants de mes armées, les voilà qui prétendent que Ricou, mon ancien professeur à Brienne, — ils ne disent pas de quoi — est un admirable tacticien, un génie militaire comme le monde jusqu'à lui n'en a pas connu, un César, un Annibal, un Alexandre réunis avec un Gustave-Adolphe et un
C 'est pour Joséphine. !
Turenne dans la peau d^un seul homme, un chef d^armée merveilleux, joignant au coup d^œil de Paigle une foudroyante rapidité de conception!... Par malheur, ce grand homme de guerre serait poltron comme un lièvre, et par là ses qualités seraient à jamais restées inutiles, si je ne mutais trouvé tout à point pour les exploiter à mon profit. Et alors Ricou, que je tiens par on ne sait quels moyens sous ma domination, que je traîne à ma suite comme un esclave et que je force à travailler, serait la tête qui conçoit et moi seulement le bras qui exécute. Mes batailles sont de lui, je ne fais que suivre ses inspirations ; à moi les dangers, mais aussi à moi la gloire et à lui rien, ou de maigres appointements que je lui marchande! C'est ridicule! Le vrai, c^est que, en effet, Ricou n^aime pas les coups, c^est un pacifique homme de lettres, et j^ai beaucoup de peine à lui faire suivre d^assez près les opérations de Bellone pour quMl puisse distinguer quelque peu les mouvements dont il doit parler dans mes ordres du jour...
En attendant, si Ricou me fait la mauvaise farce d^etre vraiment malade, je lui supprime ses appointements !
10 octobre. — J^ai eu depuis huit jours des séries de maux de tête et de malaises. Et il me faut travailler comme un nègre en ce moment.
On ne peut compter vraiment que sur soi, les gens sont si négligents aujourd'hui; toujours travailler, étudier, surveiller, donner des ordres, faire rouler la machine, quel souci, bon Dieu, quels tracas! Ah! la vie tranquille, le repos, une simple maison à la campagne, Joséphine faisant son petit train-train autour de moi!.. Et une rivière... Je lirais Tabbé Delille sous les saules et je pécherais à la ligne! Ah! oui, il s'agit bien de tranquillité quand les intrigues de la perfide Albion et de la reine de Prusse viennent me susciter à tout bout de champ des ennemis..., et ceci et cela! et l'Autriche et la Russie qu'il faut contenir, et les armées prussiennes qu'il faut écraser!...
Décidément ça ne va pas, c'est l'estomac... Je vais écrire à Larrey; il doit être du côté de Schleiz, avec la grande ambulance. Je n'aime pas les médecins, mais j'ai un peu plus de confiance en celui-là que dans les autres : il y a si longtemps que nous travaillons ensemble !
Ma dépêche pour Larrey est partie; je l'ai envoyée par six officiers d'état-major, chacun par une route différente.
J'ai des nouvelles de M"® J. Il paraît qu'elle est tombée entre les mains de Tennemi. ue maréchal des logis de l'escorte est arrivé tout seul, ayant eu grand'peine à s'échapper. C'est ce Blûcher qui m'a fait cette farce! Je le rattraperai ! Ça m'ennuie, M^^® J. a de faux airs de Joséphine, avec elle il n'y aurait que demi-infidélité..., je pouvais penser quand même à Joséphine... Qu'est-ce qu'elle peut rappeler à ce soudard de Blûcher?
11 octobre. — Le soldat en campagne a quelquefois de bonnes aubaines. Nous étions arrivés trempés comme des soupes dans un de ces villages à noms si difficiles à prononcer et encore plus difficiles à écrire. De l'eau toute la journée! j'avais le Danube dans ma botte gauche et la Vistule dans ma botte droite! Flic! Floc! Parlez-moi de riialîe pour notre métier, du soleil au moins! J'étais d'une humeur massacrante. Pendant que les soldats essayaient d'allumer leurs feux de bivac en plaine, je prenais mes quartiers dans un petit château, une bicoque... Admirablement reçu; du feu à rôtir un bœuf, du vin chaud et une satanée comtesse de la Pologne allemande qui vous avait des yeux, mais des yeux à faire flamber des feux de bivac de conscrits rien qu'à les regarder. La comtesse polonaise se montra vraiment charmante, il n'y a pas à dire; elle envoya ses femmes de chambre pour me retirer mes bottes et m'apporta elle-même les pantoufles de son mari, avec un bouillon servi par ses mains et une bouteille de Champagne. Son mari est un vieux conseiller à la Cour, il est à Berlin! Bravo, autant de pris sur l'ennemi! très gentille, cette dame, très gentille! Je ne dois ma conquête qu'à mon prestige personnel; la comtesse' me prenait pour un simple maréchal. Je vais écrire à Sèvres
1. Nous supprimons par convenance iusqu'i ':
l'initiale du nom de ta comteHe. Chacun connaît ce nom dans la haute société beriinoiie. La com- "Z^ letie a laisié plusieuri enfants. L'un d'eux, général en retraite aujourd'hui, se distingua dans n^ la campagne de itJ6C contre l'Autriche, et fut, par ces habiles manœuvres et son audsce, le véritable vainqueur de Sadowa. Il ressemblait beaucoup A l'hâte du chiteau de *** en t8o6 et il lui fut même, après Sadowa, défendu de paraître II l'armée le mencun rasé, comme il en avait l'habitude.
pour qu'on lui envoie un petit souvenir, le service que j'ai fait faire spécialement pour cette sorte de cadeaux.
12 octobre. —J'ai la réponse de Larrey. Des six officiers envoyas, il en est revenu deux. L'un des deux revenus, sur le point d'être pris par l'ennemi, a avalé sa dépêche, deux sont tombés dans des partis de cavalerie prussienne, le cinquième s'est égaré et galope encore du côté de Bamberg, et le sixième est blessé.
ARMÉE DE PRUSSE
Direction dti Ambulances
Sire,
Comme j'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre Majesté, soir et matin aloës en poudre.
Baron Larrey.
La comtesse est tout simplement délicieuse; il faut que je m'attache son mari. Je lui ai fait proposer d'entrer dans mon Conseil d'État avec de l'avancement, un poste supérieur à celui de simple Hof-Conseiller. J'ai appris que c'était lui qui avait décidé sa femme à rester ici pour protéger ses propriétés. Cet homme est une nature délicate. Je veux qu'on me le présente ! Le teiiips est au beau maintenant, l'armée se masse. Jouissons de la vie, â douceur!
Ricou a été enlevé par des cavaliers de BlQcher, en arrière de nos lignes, comme il me rejoignait sur mon ordre, pour me rédiger quelques bulletins et proclamations en retard. CeBlUcheràla tin m'exaspère: après M""J.,il me prend Ricou 1 C'est trop, je vais lui jeter une ou deux divisions de cavalerie avec Murât, mon sabreur. Gare à lui! Passe pour M"' J., — j'avais peut être eu tort de l'appeler ici, Joséphine le saura et me fera des scènes; — mais Rîcou, sapristi !
On est bien ici, nous autres soldats,'nous aimons |ce3 petites douceurs après les étapes dures ; il y a là-dessus une chanson que je chantais hier soir & la comtesse :
Et c'est tout autant De pris en passant 1
Je réalise en ce moment l'un de mes rêves! Oh! la vie! Depuis que je suis au service je n*avais jamais eu le temps et je me disais : Napoléon, mon pauvre, tu ne connaîtras donc jamais les joies pures de la nature, tu ne goûteras donc jamais tran quillcmeat le charme des belles matinées à la campagne, le parfum de la âeur, le chant de Toiseau et le bourdonnement de Tabeillel Un simple laboureur peut se donner tout ça, mais toi, jamais! Non, jamais ! Toujours des coups de canon et le bruit des trompenes de Mars! Jamais tu ne pécheras à la ligne, mon pauvre Napoléon ! Le plus petit employé à douze cents livres d'un de tes ministères est plus heureux que toi... Il vit dans la tranquillité, tandis que toi tu t^en vas au loin risquer des coups pour lui assurer cette tranquillité... « Eh bien, je me trompais! je goûte la joie des champs et je pécbe it la ligne ! Nous avons ici une petite rivière absolument ravis5ante,qui file sous les saules et les peupliers; il y a ^ du goujon, et je pêche avec la comtesse ! Hier on m'a cherché toute l'après-midi. C'est encore Berthier qui m'ennuie pour des séries d'ordres à donner. Tant pis! qu'il me cherche! Je suis revenu avec une friture que la comtesse a fait peser à la cuisine. Six livres et demie et tout beau poisson! quelle journée! J'ai rimé sous les saules quelques vers à l'intention de la comtesse :