Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
– On la retrouvera, insinuèrent quelques voix compatissantes.
La Gloriette se raidit dans les bras de Médor et ses yeux lancèrent un grand éclair, mais sa voix resta faible et brisée, tandis qu’elle disait:
– Que veut-on pour la retrouver? Je donnerai tout ce qu’on voudra, mon sang, ma chair… Ah! les ongles de mes doigts, et mes cheveux et mes yeux, et mon âme!
– En route, ordonna un des deux hommes sans uniforme, qui ajouta entre ses dents: Ça vous retourne, parole d’honneur!
Ils se dirigèrent, lui et son compagnon, vers la sortie. On ne les regarda pas. Le sergent de ville dit:
– Celles qui crient, ce n’est rien, mais de l’entendre plaindre si doucement, j’en ai le cœur étouffé.
Et c’était l’impression de tout le monde. Désormais ce n’était plus l’émotion théâtrale, la curiosité elle-même tombait devant cette déchirante douleur. La foule était comme la jeune mère, elle avait le cœur étouffé.
L’étranger que le sergent de ville avait appelé monsieur le duc et qui avait excité un instant les violents soupçons de la cohue n’avait point profité de la liberté qui lui était donnée. Il restait toujours à la même place et toujours regardant.
Au moment où l’on se mettait en marche, il fit quelques pas vers le groupe principal et aborda les représentants de l’autorité.
– Ce jeune homme a dit vrai, prononça-t-il avec une extrême difficulté en désignant du doigt Médor. J’ai vu la voleuse d’enfants, je lui ai parlé. Conduisez-moi chez le magistrat.
– Vous êtes donc un brave homme, vous! s’écria Médor chaudement.
Il traduisait ainsi avec tant de naïveté la surprise qui était sur tous les visages que l’étranger eut un grave sourire.
– Oui, répondit-il, je suis un brave homme.
Quand il souriait, sa physionomie était remarquablement belle. Il prit avec les sergents de ville la tête de la nombreuse colonne qui descendait vers la place Valhubert.
Les opinions de la foule sont changeantes: elle est femme. La foule n’était pas éloignée maintenant de voir en cet homme, atteint et convaincu naguère de vampirisme, un héros de roman ou même un ange sauveur.
Le premier sergent de ville aidait Lily à droite, pendant que Médor la soutenait à gauche, puis venait la Bergère avec son troupeau, puis la masse du public qui n’avait pas sensiblement diminué.
La Bergère faisait remarquer, autant qu’elle le pouvait, le bon ordre de son petit bataillon.
Comme on dépassait la grande grille, Lily, qui, en apparence, était restée insensible depuis ses dernières paroles, étendit ses bras vers la marchande de jouets et de gâteaux, établie à droite de l’entrée, et un profond sanglot souleva son sein.
– Est-ce vrai, vraiment, ce qu’on dit? demanda la marchande. A-t-on détourné ce joli bijou de Petite-Reine?
– C’est vrai, balbutia Lily, vrai, vrai!… Hier elle s’est arrêtée ici, elle a voulu une bouteille de dragées…
– Et tout ce qu’elle voulait, elle l’avait, dit la marchande. Quand vous n’aviez pas d’argent, je vous faisais crédit de si bon cœur!
– Je l’ai quittée, toute la moitié d’un jour… et on me l’a volée!… Ah! c’est vrai, vrai, vrai!
Ses larmes coulaient avec plus d’abondance, et sa parole prenait plus de volubilité. La fièvre venait.
– Allons, du courage! dit le sergent.
– Toute la moitié d’un jour, répéta la Gloriette. Chaque minute peut apporter un malheur. Ah! celles qui sont riches! celles qui n’ont pas besoin de donner leurs petits à garder!
– C’est ça! gronda mère Noblet en passant à son tour devant la marchande. C’est à moi la faute! elle va me demander une rente. Je connais mon affaire… Et la maison est abîmée!… parce qu’on laisse entrer des communiantes, et des collèges, et des tourlourous, la misère! et des nourrices, la grêle! Il sera bientôt permis d’amener des chiens enragés, va comme je te pousse! Ce n’est pas moi qui défendrai le gouvernement, si on fait des barricades!
On marchait. De tous côtés les gens accouraient sur la place pour voir. Voir! la passion des grands et des petits! Et ils voyaient Lily aller, échevelée, admirablement belle dans ses larmes.
Et dès qu’on avait prononcé le nom de Petite-Reine, ils comprenaient. C’était le quartier. La plupart connaissaient Petite-Reine. Vous eussiez dit un deuil public. Il y en avait qui pleuraient, des femmes, des hommes aussi, quand Lily les regardait de ses grands yeux baignés, et en gémissant:
– Je ne l’ai plus! ils me l’ont volée! c’est vrai! c’est vrai! c’est vrai!
IX Bureau de police
À la tête du pont d’Austerlitz, la Gloriette s’arrêta brusquement. Elle se dégagea des deux bras à la fois et essuya ses yeux. Là le terrain se relève; en se retournant elle put voir le Jardin des Plantes par-dessus le flot de têtes qui l’en séparait. Elle murmura, perdant une idée qu’elle avait:
– Tous ceux-là sont ici pour elle. On l’aimait bien. S’ils cherchaient tous, comme je chercherai, le jour, la nuit…
– Moi, je chercherai, prononça une voix à son oreille, le jour, la nuit…
Elle regarda celui qui parlait. La pauvre figure de Médor était toute bouffie de larmes.
– Demain, dit-elle, tous ceux-là auront oublié…
– Moi, interrompit résolument Médor, je n’oublierai jamais!
Lily, au lieu de remercier, haussa les épaules comme un enfant à qui on promet une chose impossible.
– Vous verrez, dit Médor avec simplicité.
Mais l’idée de la Gloriette lui revenait.
– Je veux retourner! je veux retourner s’écria-t-elle, on n’a pas cherché, le jardin est grand, et elle est si petite. Pour la cacher, il suffit d’une touffe de fleurs. Aujourd’hui, tout le monde est avec moi, personne ne refusera de chercher pour l’amour de moi, mais demain…
«Et puis, s’interrompit-elle, résistant à ceux qui la soutenaient, j’ai oublié quelque chose là-bas… Vous ne me croyez pas, mais je vous assure que j’ai oublié quelque chose… Écoutez! mère Noblet me montrera l’endroit où elle l’a vue pour la dernière fois… et je retrouverai la place de son petit pied chéri… et j’emporterai la terre… et je l’aurai… et je la garderai…
Un sanglot la suffoqua.
– Voyons! voyons! dit le sergent, dont la paupière battit.
Et comme Médor faisait mine de se révolter, il ajouta:
– Bonhomme, j’approuve ta sensibilité, mais le temps presse. Monsieur Picard et monsieur Rioux me font signe là-bas… J’ai idée qu’ils veulent battre la foire au pain d’épice, dont c’est le dernier jour, place du Trône. En avant!
Médor comprit et enleva la pauvre Gloriette qui ne résistait plus.
Monsieur Picard et monsieur Rioux, les deux agents, avaient disparu.
La procession continua sa marche. À mesure qu’on approchait de la rue Lacuée, l’intérêt des passants augmentait. Sur la place Mazas, le convoi se recruta de tous les badauds rassemblés autour de la danseuse de corde qui est là en permanence et dont Petite-Reine était une cliente assidue. La danseuse de corde vint elle-même avec ses trois petites filles et ses deux petits garçons qui ne se ressemblaient point entre eux.