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Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]

Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:

Ils sont quatre :
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.

Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
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XX

NED

Nous voilà transformés en détectives. Ratissant Phoenix pour essayer de découvrir la trace du monastère. Je trouve ça amusant : venir de si loin pour être incapable d’opérer la jonction finale. Mais tout ce qu’Eli possède, c’est cette coupure de journal qui situe le monastère « pas très loin au nord de Phoenix ». C’est grand, ça, tout de même, « pas très loin au nord de Phoenix ». Ça couvre tout le territoire entre ici et le Grand Canyon, d’un bout de l’État à l’autre. Nous ne pouvons pas nous en sortir tout seuls. Après le petit déjeuner, ce matin, Timothy est allé montrer la coupure d’Eli à l’employé de la réception. Eli se sentait trop timide, trop étranger, pour y aller lui-même. Le type n’avait jamais entendu parler d’aucun monastère nulle part, mais il nous conseillait de nous adresser aux bureaux du journal, juste en face de l’autre côté de la rue. Ledit journal, paraissant l’après-midi, n’ouvrait pas boutique avant neuf heures, et comme nous vivions encore sur l’heure de l’Est, nous nous étions levés très tôt ce matin. Il n’était que huit heures et quart. Nous musâmes dans les rues de la ville pour tuer les quarante-cinq minutes qui manquaient, regardant les boutiques de barbiers, les kiosques à journaux, les devantures des magasins où l’on vendait des poteries indiennes et des accessoires pour cow-boys. Le soleil était déjà fort, et le thermomètre d’un gratte-ciel bancaire annonçait une température de 22 degrés. La journée s’annonçait étouffante. Le ciel avait cette féroce coloration bleue du désert ; les montagnes juste à la lisière de la ville étaient d’un brun pâle. La ville était silencieuse, à peine quelques voitures dans les rues.

Nous ne parlions guère. Oliver semblait encore bouder à cause du cirque qu’il nous avait fait pour cet autostoppeur. Il se sentait sans doute gêné, avec quelque raison. Timothy jouait au blasé en prenant son air supérieur. Il s’était attendu à trouver un Phoenix beaucoup plus dynamique : la métropole active au centre de l’économie d’un Arizona en pleine expansion, et le calme qui régnait ici le désappointait. (Plus tard, nous devions découvrir que le véritable dynamisme se situe à deux ou trois kilomètres dans le nord de la ville, là où se joue l’expansion.) Eli était tendu et réservé ; sans doute se demandait-il s’il ne nous avait pas fait traverser pour rien la moitié du continent. Et moi ? Nerveux, les lèvres sèches, la gorge aride. Un tiraillement du scrotum qui ne me vient que quand je suis très, très anxieux. Crispant et décrispant mes muscles fessiers. Et si le monastère n’existait pas ? Pis, s’il existait ? La fin de mes oscillations élaborées. J’allais devoir prendre parti enfin, m’insérer dans la réalité de la chose, m’abandonner au rite des Gardiens des Crânes, ou bien alors, sceptique, m’en aller. Comment allais-je réagir ? Toujours, la menace du Neuvième Mystère était tapie dans la coulisse, ténébreuse, sournoise, tentante. Chaque éternité doit être compensée par une extinction. Deux vivent pour l’éternité, deux meurent tout de suite. Cette proposition recèle une musique tendre, vibrante ; je la vois miroiter au loin, je l’entends résonner, séductrice, dans les collines nues. Je la redoute, et cependant je ne puis résister au pari qu’elle offre.

À neuf heures précises, nous étions au bureau du journal. C’est Timothy qui parla ; ses manières aisées, sûres, de la haute société, lui permettent de se tirer de n’importe quelle situation. Il nous présenta comme des étudiants en train de préparer une thèse sur la vie monastique contemporaine, ce qui nous permit de franchir la porte d’une secrétaire et d’un reporter pour être introduits dans le bureau d’un rédacteur qui examina notre coupure de journal et déclara qu’il ignorait tout d’un tel monastère au milieu du désert (découragement !) mais qu’il y avait un type dans son équipe qui était spécialisé dans les communautés, les cultes secrets et autres établissements en marge de la ville (espoir !). Où se trouvait cet homme en ce moment ?

— Oh ! il est en congé, déclara le rédacteur.

(Découragement !)

— Et quand rentrera-t-il ?

— Il n’a pas quitté la ville, à la vérité.

(Re-espoir !)

— Il passe son congé chez lui. Peut-être qu’il acceptera de vous parler.

Sur notre requête, le rédacteur donna un coup de téléphone et nous fit inviter chez ce spécialiste des loufoques en tous genres.

— Il habite derrière Bethany Home Road, tout juste après Central Street, au numéro 64 000. Vous voyez où c’est ? Vous remontez Central Street, vous dépassez Camelback et Bethany Home…

Dix minutes en bagnole. Nous laissâmes derrière nous la ville assoupie, filant au nord par les quartiers industriels, les gratte-ciel tout en verre et les gigantesques centres commerciaux. Nous traversâmes un quartier impressionnant de maisons modernes à moitié dissimulées par leurs jardins exubérants de végétation tropicale. Après cela, une zone résidentielle un peu plus modeste, et nous arrivâmes chez celui qui avait nos réponses. Il s’appelait Gilson. La quarantaine, bronzé, les yeux bleus et le front dégagé et brillant. Type agréable. S’occuper des communautés en marge était pour lui une marotte, et pas une obsession. Ce n’était pas le genre de type à avoir des obsessions. Oui, il avait entendu parler de la Fraternité des Crânes, même s’il ne l’appelait pas comme ça. « Les Pères mexicains », tel était le nom qu’il leur donnait. Il n’y était jamais allé lui-même, mais il avait parlé à quelqu’un qui les avait vus, un visiteur du Massachusetts, peut-être celui-là même qui avait écrit l’article. Timothy demanda si Gilson pouvait nous indiquer l’emplacement du monastère. Gilson nous fit entrer : petite maison coquette, décor typique du Sud-Ouest. Tapisseries navajo accrochées au mur, une demi-douzaine de poteries hopi dans le rouge et le crème occupant des étagères. Il sortit une carte de Phoenix et des environs.

— Voilà où vous êtes, dit-il en tapant du doigt sur la carte. Pour sortir de la ville, vous filez comme ça : Black Canyon Highway, c’est une autoroute ; vous la prenez là et vous roulez vers le nord en suivant les indications pour Prescott, bien que vous n’alliez pas si loin que ça. À cet endroit, vous voyez ? Pas très loin de la limite de la ville, deux ou trois kilomètres, vous quittez l’autoroute — vous avez une carte ? Tenez, je vous fais une croix. Et vous suivez cette route-ci… Ensuite, il faut prendre celle-là, vous voyez, en direction du nord. Vous faites dix kilomètres environ… — Il traça une série de zigzags sur notre carte, puis finalement fit une seconde croix. — Non, dit-il. Ce n’est pas encore là qu’est le monastère. Là, il faut laisser la voiture et continuer à pied. Vous verrez que la route devient un simple sentier où aucune voiture, pas même une jeep, ne pourrait passer. Mais pour des jeunes comme vous ça ne pose aucun problème. Il y a cinq ou six kilomètres à faire, toujours droit vers l’est.

— Et si nous ne trouvons pas ? demanda Timothy. Je ne parle pas de la route, mais du monastère.

— Vous ne risquez rien, répondit Gilson. Mais si vous arrivez à la Réserve indienne du Fort McDowell, vous saurez que vous êtes allés trop loin. Et si vous voyez le lac Roosevelt, c’est que vous serez allés beaucoup, beaucoup trop loin.

Il nous demanda, quand nous prîmes congé, de nous arrêter chez lui en repassant par Phoenix pour lui dire ce que nous aurions découvert là-bas.

— J’aime bien tenir mes petites fiches à jour, expliqua-t-il. Ça fait longtemps que j’ai l’intention d’aller y jeter un coup d’œil, mais vous savez comment c’est, il y a toujours des tas de choses à faire, et on a si peu de temps.

— Bien sûr, répondîmes-nous. On vous racontera tout.

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