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Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]

Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:

Ils sont quatre :
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.

Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
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— Tu vas démarrer ? fit Oliver dans ce qui se rapprochait plus d’un cri que tout ce que je l’avais entendu émettre jusqu’ici. Je lui jetai un coup d’œil dans le rétroviseur. Son visage était rouge et imbibé de sueur, et une veine saillait de façon effrayante sur son front. Le visage d’un psychotique. Il était capable de n’importe quoi. Je ne pouvais pas risquer de tout compromettre pour un auto-stoppeur hippie. Secouant tristement la tête, je mis le pied sur l’accélérateur et, juste au moment où le hippie mettait la main sur la portière arrière du côté d’Oliver, la voiture démarra en trombe, le laissant stupéfait au milieu d’un nuage de fumées d’échappement. À son crédit, je dois dire qu’il ne nous montra pas le poing, il ne cracha même pas par terre, il se contenta de courber un peu plus les épaules et de se remettre à marcher. Peut-être qu’il s’attendait à un mauvais coup depuis le début. Quand le hippie eut disparu dans le rétroviseur, je regardai de nouveau Oliver. Son visage était plus calme maintenant. La veine était rentrée, le rouge du visage avait reflué. Mais il y avait toujours dans son regard une fixité à vous glacer le sang, et, au milieu de sa joue d’éphèbe, un muscle tressaillait de temps à autre.

Nous roulâmes en silence pendant trente kilomètres avant que l’électricité ait fini de craquer à l’intérieur de la voiture. Puis je demandai :

— Pourquoi as-tu fait ça, Oliver ?

— Fait quoi ?

— M’obliger à baiser ce hippie.

— Parce que j’ai envie d’arriver à destination. Est-ce que tu m’as déjà vu m’arrêter pour prendre un auto-stoppeur ? Les auto-stoppeurs signifient les emmerdements. Ils signifient les pertes de temps. Tu l’aurais conduit jusqu’à sa communauté par une petite route, une heure, deux heures de retard sur l’horaire.

— Ce n’est pas vrai ! En outre, tu as fait allusion à son odeur. Tu as eu peur de te faire égorger. Qu’est-ce que ça veut dire, Oliver ? Tu n’as pas entendu suffisamment de conneries de ce genre à propos de tes propres cheveux longs ?

— Je ne devais pas avoir les idées très claires, répondit Oliver, qui n’a jamais eu autre chose que des idées claires de toute sa vie. « Peut-être que je suis si pressé d’arriver que ça m’a fait dire des choses que je ne pense pas », ajouta Oliver, qui ne parle jamais que selon un script tout préparé. « Je ne sais pas. Je n’avais pas envie qu’il monte. Ça m’a pris au ventre comme ça », fit encore Oliver, qu’aucune envie n’avait plus pris au ventre depuis qu’il avait appris à ne plus chier dans ses langes. « Désolé de t’avoir forcé la main, Ned », déclara Oliver.

Dix minutes de silence plus tard, il conclut :

— Il y a une chose sur laquelle on devrait se mettre d’accord. D’ici à la fin du voyage, pas d’auto-stoppeurs. D’accord ? Pas d’auto-stoppeurs.

XVIII

ELI

Comme ils ont eu raison de choisir ce terrain rabougri et ingrat comme site du monastère des Crânes. Les anciens cultes ont besoin d’un décor de mystère et d’inaccessibilité romantiques s’ils veulent se maintenir malgré les résonances bruyantes et discordantes d’un XXe siècle matérialiste et sceptique. Le désert est un lieu idéal. L’air y est d’un bleu douloureux, le sol n’est qu’une mince croûte brûlée sur un socle de roc, les plantes et les arbres sont contournés, épineux, bizarres. Le temps se fige dans un endroit comme celui-ci. Le monde moderne ne peut s’y immiscer pour le souiller. Là prospèrent les anciens dieux. Les vieux cantiques s’élèvent vers le ciel sans craindre le grondement des voitures ou le fracas des machines.

Ned n’est pas du tout d’accord avec moi là-dessus : il trouve le désert théâtral, surfait même. L’endroit idéal pour des survivants de l’Antiquité comme les Gardiens des Crânes, pense-t-il, est le cœur d’une cité moderne, où le contraste entre leur texture et la nôtre est plus fort. Par exemple, un immeuble bourgeois de la 63e Rue Ouest, où les prêtres pourraient complaisamment vaquer à leurs rites entre une galerie d’art et un salon de beauté pour caniches. Une autre possibilité, suggère-t-il, serait un atelier en brique et en verre dans un complexe industriel spécialisé dans la fabrication de climatiseurs et d’équipement de bureaux. C’est le contraste qui fait tout, dit-il. L’incongru est indispensable. Le secret de l’art réside dans le sens des juxtapositions adéquates, et qu’est-ce que la religion sinon une catégorie de l’art ? Mais je crois que Ned me faisait marcher, comme d’habitude. De toute façon, je ne puis souscrire à ses théories du contraste et de la juxtaposition. Ce désert, ces solitudes, c’est pour moi l’emplacement parfait pour la demeure de ceux qui ne vont pas mourir.

Traversant le Nouveau-Mexique et le sud de l’Arizona, nous avions laissé derrière nous les dernières traces de l’hiver. Du côté d’Albuquerque, l’air était frais, même froid, mais l’altitude y est plus grande. Le terrain est en pente jusqu’à la frontière mexicaine, où nous avons amorcé notre virage en direction de Phoenix. La température s’éleva en flèche, de dix à vingt et un degrés, et même davantage. Les montagnes se firent plus basses, elles semblaient formées de particules de terre brunâtre compressées dans des moules et agglutinées avec de la colle ; j’imaginais que je pouvais creuser un trou avec un doigt dans cette sorte de roche. Collines tendres, vulnérables, pratiquement nues. Martiennes. La végétation avait changé aussi. Au lieu de vastes étendues d’armoise et de petits pins noueux, nous traversions maintenant des forêts de cactus largement espacés surgissant ithyphalliquement de la terre écailleuse et brune. Ned se transformait pour nous en professeur de botanique. Voilà les saguaros, nous disait-il, ces cactus aux grands bras plus hauts que des poteaux télégraphiques ; et là, ces arbustes bleu-vert, sans feuilles, aux branches épineuses, qui semblent provenir d’une autre planète, c’est le palo verde ; et ces bouquets de branches verticales, noueuses, ça s’appelle l’ocotillo. Ned connaît ces régions par cœur. Il s’y sent chez lui, ayant passé un certain temps dans le Nouveau-Mexique il y a deux ou trois ans. Il se sent chez lui partout, Ned. Il aime à parler de la fraternité internationale de la pédale. Partout où il va, il est sûr de trouver un gîte et une compagnie chez ceux de son espèce. Je l’envie, parfois. Peut-être que ça compenserait les traumatismes périphériques de savoir qu’il y a partout des endroits où vous serez bien accueilli simplement parce que vous faites partie de la tribu. Ma tribu à moi n’est pas tout à fait aussi hospitalière.

Après avoir traversé la frontière de l’Arizona, nous filâmes vers l’ouest en direction de Phoenix. Le terrain redevint quelque temps montagneux, un peu moins désolé. Pays indien — les Pimas. Nous entrevîmes le barrage de Coolidge : souvenir des leçons de géographie de la classe de quatrième. Nous étions encore à cent cinquante kilomètres à l’est de Phoenix lorsque nous commençâmes à voir des panneaux nous invitant, ou plutôt nous commandant, de descendre dans un motel en ville : « Passez d’agréables vacances dans la vallée du Soleil. » Le soleil déjà s’imposait partout, en cette fin d’après-midi, en suspens au-dessus du pare-brise, dardant des rayons de feu orangé dans nos yeux. Oliver, conduisant comme un robot, sortit une paire de lunettes souples à monture d’argent et continua. Nous traversâmes en coup de vent une ville appelée Miami. Pas de plages, pas de rombières en manteau de vison. L’air était mauve et rose de vapeurs de cheminées ; l’odeur de l’atmosphère était du pur Auschwitz. Qu’est-ce qu’ils faisaient brûler ici ? Juste avant de pénétrer dans la partie centrale de la ville, nous vîmes l’énorme tas en forme de cuirassé de résidus gris d’une mine de cuivre accumulés depuis des années. Juste en face, de l’autre côté de la route, était un énorme motel à la devanture clinquante, édifié là, je suppose, pour le plaisir de ceux qui se délectent du spectacle en gros plan du viol écologique. Ce qu’ils font brûler ici, c’est la mère Nature. Écœurés, nous laissâmes ce spectacle derrière nous pour retrouver les territoires inhabités. Saguaro, palo verde, ocotillo. Un long tunnel coupait à travers la montagne. Paysage désolé, sans villes. Les ombres s’allongeaient.

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