Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Nouveau commandant suprême, le prince Koutouzov poursuit la tactique de Barclay de Tolly, entraînant l’armée russe dans les profondeurs du pays, évitant le combat décisif que recherche Napoléon.
Aux portes de Moscou, à Borodino, a lieu la rencontre magnifiquement décrite dans des centaines d’ouvrages, à commencer par le Guerre et Paix de Léon Tolstoï. Malgré les témoignages sans nombre de ceux qui ont assisté au combat ou y ont participé, malgré les études les plus sérieuses des historiens militaires, on ignore toujours de combien d’hommes, exactement, disposaient Napoléon et Koutouzov, et quelles furent les pertes. Pour le cinquantième anniversaire de la bataille de Borodino, l’un de ses acteurs, le général Liprandi, produit un résumé des travaux étrangers sur la « Guerre patriotique ». Vingt-huit auteurs estiment que la supériorité numérique était du côté des Français, treize sont d’un avis contraire, onze affirment que les forces étaient égales.
On trouve les mêmes divergences quant au nombre des pertes. Historiographe officiel de la guerre patriotique de 1812, A. Mikhaïlovski-Danilevski les évalue, du côté russe, à cinquante-sept ou cinquante-huit mille hommes (tués et blessés) ; un siècle plus tard, un démographe soviétique parle de trente-huit mille cinq cent six tués, blessés ou portés disparus10. Se fondant sur des sources françaises, il estime que les Français ont perdu à Borodino cinquante-huit mille quatre cent soixante-dix-huit hommes11, cependant que Mikhaïl Pokrovski avance le chiffre de vingt-huit mille12.
Les avis divergent également quant à savoir qui, en fin de compte, l’a emporté dans ce combat sanglant. Seul résultat indiscutable : les Français prennent Moscou, après que le commandement russe décide ne plus défendre l’ancienne capitale. Napoléon entre dans Moscou le 2 septembre et y passe cinq semaines. Les Français s’aperçoivent alors qu’ils ignorent tout de la Russie. Pour la première fois de leur vie, ils s’emparent d’une ville qui ne compte pour ainsi dire pas de « producteurs ». Tant qu’y vivaient des consommateurs – les propriétaires terriens et leur maisonnée –, la ville ne manquait de rien, les paysans y apportaient des vivres en abondance. Mais lorsque les propriétaires quittent Moscou, les occupants n’ont plus rien à manger.
À l’initiative du gouverneur-général Rostoptchine, la ville est incendiée. Plus grave, Alexandre ne manifeste pas le moindre désir d’engager les pourparlers de paix espérés par Napoléon. L’armée française quitte Moscou et commence à faire retraite vers la frontière polonaise, reculant de plus en plus vite et se désagrégeant de plus en plus nettement. Dépourvus de vivres, les soldats pillent les populations des régions qu’ils traversent, et celles-ci leur résistent de mieux en mieux. Fort méfiant à l’égard des discours sur le patriotisme, l’historien marxiste Mikhaïl Pokrovski, qui cherche un fondement matériel à tous les sentiments, écrit : « Le maraudage créa automatiquement, d’abord aux environs de Moscou, puis de plus en plus loin, ce que n’avait pu obtenir toute l’éloquence des manifestes et appels gouvernementaux : une guerre populaire. » Pour reprendre l’expression de Léon Tolstoï : « La massue fut brandie de la guerre populaire. »
L’arrivée des grands froids est une complète surprise. À Moscou, Napoléon avait demandé des informations sur la température de la Russie centrale, pour les vingt années précédentes. Il savait ainsi que les frimas ne commençaient véritablement qu’en décembre, et que le thermomètre descendait en novembre, dans le pire des cas, jusqu’à moins dix. Mais l’année 1812 constitue une exception : un froid rigoureux s’installe dès le mois d’octobre.
Juste avant le passage de la Bérézina, le commandement russe ne doute pas que Napoléon sera fait prisonnier. Le meilleur témoignage – et la preuve la plus éloquente de la débâcle de l’armée française – en est l’ordre diffusé parmi les soldats russes et dans la population par l’amiral Tchitchagov, qui commande une des armées. On y donne les signes distinctifs de l’empereur des Français : « Il est de petite taille, trapu, le teint pâle, il a le cou bref et fort, une grosse tête, des cheveux bruns. Pour plus de sûreté, capturer et me livrer tous les hommes de petite taille13. »
La campagne de Russie dure six mois pour Napoléon. Durant ce laps de temps, l’empereur des Français a atteint le Niemen et Moscou, et il est revenu sur ses pas, perdant son armée et subissant la défaite la plus désastreuse de toute sa carrière militaire. Sans but précis, escomptant contraindre Alexandre à signer la paix, Napoléon perd la lutte pour l’hégémonie en Europe. La Russie est victorieuse.
Le premier gagnant est Alexandre. Après l’entrée des Français dans Moscou, la Cour pétersbourgeoise ne rêve que d’une chose : la paix. L’impératrice douairière, le frère de l’empereur, Constantin, sont de cet avis. Mais Alexandre ne veut pas en entendre parler. Il veut poursuivre la guerre jusqu’à la victoire, jusqu’à ce que l’ennemi soit bouté hors de Russie. Les contemporains, les historiens ont beaucoup réfléchi, avec des opinions diverses, sur les raisons de la victoire. Pouchkine en nomme laconiquement les trois principales, celles évoquées par les témoins de la guerre pour expliquer la débâcle napoléonienne : le plan de Barclay de Tolly, le froid qui allait priver l’envahisseur non préparé de ses forces vitales, le Dieu russe, protecteur de la Russie. Les contemporains retiennent comme un facteur important la flambée de patriotisme qui devait souder le peuple face à l’armée étrangère. À la suite de Léon Tolstoï, les historiens placent au premier plan ce dernier facteur, la volonté du peuple russe combattant, sur sa terre et pour elle, l’envahisseur étranger. Parallèlement, on attribue un rôle croissant au génie militaire de Mikhaïl Koutouzov, que les contemporains ne constatent guère.
Une autre raison importante de la victoire tient aux qualités militaires de l’armée russe. Né à Pétersbourg dans la famille d’un astronome allemand invité en Russie par l’Académie des sciences, Friedrich von Schubert, jeune officier ayant combattu Napoléon, écrit à propos de ses compagnons d’armes : « En ce temps-là, l’armée russe était magnifique, c’étaient encore les soldats de Catherine et de Souvorov, et les régiments tiraient orgueil de l’ancienneté de leur nom et de leur gloire. Le soldat voyait dans l’ennemi un hérétique, un adversaire de son Église et un émeutier qui se soulevait contre l’empereur de Russie… De nombreux généraux étaient incultes et stupides, les officiers étaient, le plus souvent, mal dégrossis, ils buvaient sec et jouaient aux cartes. Mais jamais il ne serait venu à l’idée de quiconque de critiquer les actions et les plans du commandement. Tous étaient unanimes : leur devoir était de rester jusqu’à la mort là où on les avait placés14. »
La Guerre patriotique s’achève sur les rives de la Bérézina. De nombreux compagnons d’armes d’Alexandre, et avant tout le prince Koutouzov, considèrent, dès lors, que Napoléon est chassé de Russie : les objectifs de la guerre sont atteints. Nous n’avons rien à faire de l’Europe, ne cesse de répéter Koutouzov, qu’ils s’arrangent eux-mêmes, comme bon leur semblera ! Mais Alexandre en juge différemment : la Russie libérée, il rêve de libérer l’Europe. On reproche au tsar de sacrifier les intérêts russes, en souhaitant aider les ennemis d’hier et de demain : les États d’Europe occidentale. On l’accuse d’être vaniteux : Napoléon était à Moscou, lui sera à Paris. Son désir de poursuivre la guerre, en la transportant hors des frontières de l’Empire russe, correspond toutefois, pour partie, à un calcul froid et lucide. Alexandre voit dans la France napoléonienne l’ennemie irréconciliable de la Russie : hormis de brefs répits, la Russie combat la France depuis près de vingt ans. La Grande Armée est vaincue, mais pas anéantie : la mort a frappé, pour l’essentiel, les jeunes recrues et les « alliés », l’encadrement, lui, est entier et deviendra le noyau d’une nouvelle armée qui permettra à Napoléon de guerroyer deux ans encore.