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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Pétersbourg, toutefois, ne songe pas sérieusement à une campagne contre l’Inde. L’alliance avec Napoléon présente des difficultés dont Alexandre n’a pas prévu l’ampleur. Le prix de l’union avec la France est, nous l’avons dit, la participation au Blocus continental qui commence à se faire sentir sur l’économie russe. Napoléon, de son côté, a promis à la Russie de l’aider à se rendre maître des principautés du Danube : en réalité, il aide (secrètement) la Turquie.

Alexandre s’inquiète de la création du grand-duché de Varsovie et du flou des projets français sur la « question polonaise ». Il décide de rencontrer Napoléon, afin d’éclaircir tous les malentendus. Mais l’empereur des Français ne parvient pas à trouver le temps pour un rendez-vous. En juillet 1808, une division française, encerclée dans les montagnes espagnoles à Bailén, se rend aux partisans. Elle ne représente qu’une petite partie de l’armée napoléonienne entrée brutalement en Espagne, mais « par son impact moral, ce fut un coup tel que la France napoléonienne n’en avait pas encore subi1 ».

L’une des conséquences de la capitulation de Bailén est la rencontre des deux empereurs à Erfurt, en septembre 1808. Napoléon a enfin trouvé le temps.

À la veille de partir pour Erfurt, Alexandre reçoit un mémorandum d’Adam Czartoryski, dans lequel l’ancien ministre des Affaires étrangères critique vivement l’alliance avec la France. Il écrit en particulier que Napoléon « tentera inévitablement d’humilier la Russie. Tant qu’elle sera docile à ses désirs et favorisera la réalisation de ses plans, il se peut qu’il la laisse en paix, mais à peine décèlera-t-il une résistance, qu’il essaiera de la mater par la force… ». Adam Czartoryski brosse à son ami de longue date un sombre tableau de l’avenir : Napoléon entre en Russie, marchant jusqu’à la Dvina et au Dniepr, il aide les Turcs, restaure le royaume de Pologne, libère les paysans russes, morcelle l’empire, créant plusieurs États indépendants sur son territoire2. À Erfurt, Alexandre trouve une confirmation inattendue des craintes émises par le prince Czartoryski : Talleyrand offre ses services à l’empereur de Russie, en qualité de conseiller et d’allié secret. Il conseille de résister à Napoléon, de soutenir ses adversaires, afin de sauver l’Europe.

À Erfurt, Napoléon promet fermement de soutenir les prétentions russes concernant les principautés danubiennes, il accepte de mettre un terme à l’occupation de la Prusse (qu’Alexandre n’oublie pas un seul instant), mais obtient en échange l’engagement que la Russie prêtera main-forte à la France, en cas d’agression de l’Autriche. De retour à Pétersbourg, Alexandre Ier entreprend aussitôt de mener des pourparlers secrets avec la Cour de Vienne. Le prince Schwarzenberg, ambassadeur d’Autriche en Russie, informe Vienne, au terme d’un entretien avec l’empereur, que la Russie, en cas de guerre, n’apportera pas d’aide réelle à la France. La teneur de ces pourparlers secrets ne sera connue qu’au début du XXe siècle3.

En encourageant l’Autriche à intervenir contre Napoléon, Alexandre ne vise pas seulement à affaiblir la France, il veut aussi se trouver un allié contre les projets de restauration de la Pologne. Ayant reçu le signal de Pétersbourg, l’Autriche déclenche la guerre : ses troupes font irruption en Bavière et dans le grand-duché de Varsovie. La défaite de Wagram (juillet 1809) la contraint à signer la paix de Vienne (octobre 1809), aux termes de laquelle elle perd, notamment, une part considérable de ses possessions de Pologne. Napoléon inclut les provinces conquises dans le grand-duché de Varsovie et propose Tarnopol à Alexandre, en guise de « pot-de-vin ». La population du grand-duché augmente de presque deux millions de personnes, les trois quarts de la Pologne ethnographique sont réunis.

La guerre austro-française s’achève inopinément pour la Russie par un agrandissement considérable du grand-duché de Varsovie et la renaissance (encore embryonnaire) d’une armée nationale polonaise, placée sous le commandement de Poniatowski. Dénonçant la paix de Tilsitt, Nikolaï Karamzine voit comme un de ses grands vices, l’accord donné pour la création d’un embryon de Pologne. Pour l’historien et écrivain politique russe, la Pologne ne doit exister « sous aucune forme ni aucun nom ». Il eût mieux valu, ajoute-t-il, « accepter que Napoléon prît le Schleswig, et même Berlin, que de reconnaître le grand-duché de Varsovie4 ».

L’existence du grand-duché, signe d’une possible renaissance de la Pologne, suscite des frictions politiques, qui mettent en danger l’alliance franco-russe. Parallèlement, les difficultés économiques, sapant les fondements de l’accord de Tilsitt, ne cessent de croître. Le Blocus continental est manifestement défavorable à la Russie. L’Angleterre, en effet, lui achetait des matières premières bon marché – bois, lin, chanvre, blé – qu’elle payait en or ou en produits manufacturés de prix. La France, elle, préfère se fournir plus près (les importations de Russie, à travers tout le continent, lui reviennent trop cher) et vendre à la Russie de la soie de Lyon et d’autres produits de luxe qu’il est indispensable de payer en or.

Le tarif douanier de Trianon, entériné par Napoléon en août 1810, autorise l’importation des denrées coloniales qui gagnaient jusqu’alors le continent en contrebande, mais il fixe pour elles des droits de douane très élevés. La chose est supportable pour des pays déjà dotés d’un embryon d’industrie (Saxe, Allemagne de l’Ouest, Belgique, Italie du Nord), qui se trouvent ainsi plus étroitement liés à la France. Mais elle est inacceptable pour des pays exportateurs de matières premières, tels que la Suède, l’Allemagne du Nord-Est, ou la Russie.

En réponse au tarif de Trianon, Alexandre Ier instaure, en décembre 1810, des tarifs douaniers russes, fixant des droits élevés, voire prohibitifs pour les produits de luxe (soies, dentelles, etc.) et des peines sévères pour leur vente en contrebande. Formellement, c’est une violation des accords de Tilsitt. Les historiens français parlent même de « trahison caractérisée5 ». Alexandre Ier perçoit comme une offense personnelle le rattachement par Napoléon à l’Empire français, en violation de la paix de Tilsitt, de toutes les villes de la Hanse et des territoires avoisinants, y compris le duché d’Oldenbourg, possession du père de l’impératrice Élisabeth. On cite fréquemment « l’affaire d’Oldenbourg » parmi les causes directes de la guerre de 1812. Napoléon signe le décret rattachant le duché à la France, le 22 janvier 1812. Mais auparavant, le 25 décembre 1810, Alexandre évoquait, dans une lettre au prince Czartoryski, un plan d’intervention-surprise des troupes russes dans le grand-duché de Varsovie et en Prusse. Il s’agissait d’un plan de guerre préventive, pour devancer l’intervention de Napoléon que l’on jugeait imminente.

Le plan d’Alexandre se fonde sur l’audacieuse idée – elle va à l’encontre des points de vue traditionnels – de la restauration polonaise. L’empereur explique à Adam Czartoryski que la proclamation de la résurrection du royaume de Pologne précédera le début de la guerre. Alexandre charge son ami, ancien membre du Comité intime, d’une mission : décider l’ensemble du peuple polonais et l’armée à faire alliance avec la Russie. Cette décision doit être garantie par une déclaration signée des responsables militaires et politiques polonais. Adam Czartoryski répond, le 6 janvier 1811, par une lettre où il pose ses conditions : on ne pourra triompher de l’attachement des Polonais à Napoléon qu’en restaurant la Constitution du 3 mai 1791, en rassemblant toutes les terres polonaises sous un même sceptre, en ouvrant à la Pologne l’accès à la mer.

Le 12 février, Alexandre Ier accepte tout en bloc : de réunir les terres polonaises (à l’exception de la Biélorussie, des territoires situés à l’est du Dniepr et de la Dvina) et de garantir l’existence d’un gouvernement et d’une armée à caractère national. La Pologne ressuscitée doit former – c’est la condition posée par l’empereur – une union avec la Russie. « Tant que je ne serai pas persuadé de la coopération des Polonais, je ne pourrai commencer la guerre contre la France », déclare Alexandre. La mission d’Adam Czartoryski se solde pourtant par un échec : les responsables polonais choisissent l’alliance avec Napoléon. Le 1er avril 1812, après un long silence, Alexandre Ier écrit à Czartoryski qu’il repousse son projet, connu par trop de monde, et il met en garde contre trop de crédit accordé à Napoléon. L’empereur conclut : « Vous devez garder à l’esprit les malheurs qui deviendront le lot des Polonais si, marchant sous la bannière française, ils fournissent à la Russie le prétexte d’une vengeance6… »

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