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Электронная книга - «Enfer d’un paradis». Краткое содержание книги:

Une comédie mélancolique qui finit tant bien que mal en Corse-du-Sud, racontée «à trois voix», dépeignant une croisière sur le bateau «l'Arche de Noé» d'une compagnie des «animaux humains», saisis d'un désir frénétique de s'acoquiner avec le démon des vacances et de faire un pied de nez à la décence et au sérieux. Des rescapés d'un monde où les rêves n'ont plus cours. Des esclaves de l'ordre social, miraculeusement délivrés de leur joug pour une petite quinzaine, cette nouvelle liberté leur montant à la tête et ébranlant leur terne routine quotidienne.L'érotisme de l'autodestruction de joyeux insouciants, ignorant ce que les mafieux trament dans l'ombre… Un assassinat commis sur le no man's land, entre le rêve et la réalité… L'île de la Beauté et ses charmes paradisiaques qui, parfois, mènent à l'enfer…Un très beau roman, empli d'humanité au meilleur sens du terme. Des personnages vrais, qui vivent réellement, conscients de la mort, et qui nous parlent. À lire absolument.
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De toutes parts, de petits poissons étonnés se précipitaient sur l’intrus, faisant cercle autour de lui, pour le dévisager avec le plus grand sérieux. Deux ou trois d’entre eux, un peu plus téméraires que les autres, osèrent même nager jusqu’à sa moustache rousse, aguichés par des miettes de nourriture.

Combien de temps cela dura-t-il? Il me sembla toute une éternité. Après un certain laps de temps, sous la moustache de Prosper, au bord de ses lèvres, apparurent de petites bulles d’air qui, en grappe, remontèrent à la surface de l’eau. Quelques secondes plus tard, les bulles se firent plus nombreuses, et le corps fragile, niché de plus en plus confortablement dans la vase, entre deux vieilles ancres, se mit à lâcher à intervalles réguliers grappe après grappe.

«À l’aide! Faites quelque chose! braillaient les femmes. Au secours!»

À leur clameur se joignirent les glapissements de César, posé sur une table de la buvette. C’était la peur de perdre son maître qui avait dû déclencher ses haut-parleurs stridents. Une foule de curieux nous poussait dans le dos, juste au-dessus de l’eau, persuadée que les horribles Dents de la mer avaient fait leur apparition dans la crique d’Ouf. Pour ajouter à la confusion, des autochtones, réveillés par le bruit, se mirent à maudire tous ces touristes ivres par-dessus leurs clôtures, mais la voix de Willi le Long l’emporta sur tous les autres cris.

«Cet homme est en train de se noyer!» se démenait le grand escogriffe.

Je demeurai bouche cousue pour ne pas trahir le secret de notre confrère. Prosper ne se noyait nullement: il avait tout simplement pris une décision, un peu extravagante pour une créature terrestre, et il la mettait à exécution avec la rigueur qui était la sienne. Il avait choisi un autre monde, probablement moins fou et plus juste.

Au lieu de nous élancer à son secours et d’arracher le futur noyé à la vase, Sandrine et moi, ses meilleurs amis, nous échangeâmes un regard entendu et continuâmes, comme pétrifiés, à suivre sa longue agonie. Les bulles d’air remontaient à la surface à intervalles de plus en plus espacés, mais le sourire vengeur de Prosper ne quittait pas son visage. Ses lèvres s’ouvraient, découvrant deux rangées de dents serrées qui, sous l’eau, devaient grincer.

Au milieu de tout ce désordre, l’un des jeunes gens que nous avions taquinés durant la soirée eut la présence d’esprit de sauter dans le canot le plus proche, d’en retirer une ligne de pêcheur, de la jeter adroitement à l’eau et d’attraper le col du veston de Prosper pour le ramener tout doucement à la surface, tel un énorme poulpe.

Lorsque sa tête émergea, à l’étonnement général, Prosper ne montra pas le moindre signe d’essoufflement, comme si sous l’eau il avait aspiré de l’oxygène en abondance. Il roula vers les spectateurs son œil sain, éternua à travers sa moustache et prononça avec son fort accent québécois une phrase inoubliable:

«Pourquoi me dérangez-vous?»

Pendant qu’on le transportait jusqu’à la paillote de Napo, tandis qu’on essorait sa veste et versait un peu d’eau-de-vie dans sa bouche et dans son cou, pendant qu’on le secouait en dégageant quelques saletés de ses oreilles, Prosper ne cessait d’observer, avec une nostalgie inexprimable, cet endroit entre deux barques où avait été si brutalement interrompue son idylle sous-marine.

«Pourquoi? bredouillait-il, tout retourné, comme si l’on venait tout juste de le réveiller. Pourquoi m’avez-vous?…»

Les badauds, très déçus, se dispersèrent en grommelant. Nulle trace des Dents de la mer dans la douce crique d’Ouf. L’émotion retomba et la fatigue s’abattit sur les participants du drame. Nous devions aller nous reposer, en cette veille de croisière sur l’Arche de Noé. Seul César hoquetait tristement, comme s’il ne pouvait se remettre de la frayeur qu’il venait d’endurer. Il ne se tut qu’au moment où son maître, de méchante humeur, lui donna une chiquenaude.

Mes amis s’éloignèrent chacun de leur côté, le Capitaine Carcasse traînant les jambes dans ses espadrilles usées, Willi le Long sur ses échasses mal assurées, Suzanne dandinant son derrière sur des cuisses bronzées, Sandrine avec César sous le bras, et Prosper avec sa copine Gertrude sur son épaule. Après avoir aussi refusé de suivre Alpha, Inès et son Bobo, enfin seul, je laissai échapper un soupir de soulagement, tout en tombant de sommeil.

Les yeux mi-clos, j’assistai au départ des deux derniers clients de la buvette, deux pauvres diables pris de boisson, qui s’éloignèrent en titubant, bras dessus, bras dessous, et disparurent sur la plage voisine comme engloutis par des sables mouvants. Leurs bras, d’un blanc sale, ressemblaient à s’y méprendre aux ailes fanées de mes vieilles connaissances, anges de l’amour et de la mort, roués de fatigue eux aussi, après notre festin qui avait épuisé leurs forces physiques et morales. Leur apparition et leur disparition à cette frontière incertaine entre le réel et le rêve furent les signes avant-coureurs d’une autre vision, celle de papa, à qui j’avais donné le coup de grâce, mon papa corse sur son lit de mort, cette fois au fond de la mer, prononçant ses ultimes paroles: «Prenons notre vol!»

«Chose étrange, lui dis-je, maman ne s’est pas rendue ici te souhaiter la bienvenue.»

Lorsque je rouvris les yeux, la première chose que je vis fut sa casquette extraordinairement grande, qui lui cachait le visage jusqu’à son bec de lièvre. Sa bouche fendue me sourit cordialement, ainsi que ses petits yeux à l’ombre de la visière.

«Bonsoir, dit-il à mi-voix avec un moelleux accent du Midi. Ou bien, si vous préférez, bonjour, vieux camarade de combat.

– Je n’ai jamais combattu nulle part», grondai-je.

À en juger d’après la position de la lune blafarde, j’avais dû sommeiller au moins une heure ou deux après le départ de mes amis.

«Petit Loup? me demanda l’homme sous la casquette. Ai-je le plaisir de me trouver devant mon vieil ami de l’armée, surnommé Petit Loup?

– Peut-être, si vous le dites, marmonnai-je, caressant mon carafon, au fond duquel scintillaient encore quelques gouttes d’un liquide guérisseur. Voulez vous que nous partagions? demandai-je du bout des lèvres.

– Non, me remercia-t-il. Je ne bois pas.

– Bravo, dis-je, et je lapai le reste du vin.

– Je ne bois pas et je ne fume pas», se vanta-t-il.

La carafe vide me resservit de loupe. Grâce à ces dernières gouttes qui me réchauffèrent la poitrine, je vis certaines choses un peu plus clairement. L’individu ressemblait à un lézard ou à un autre reptile à sang froid. Tandis que je le dévisageais attentivement à travers mon verre agrandisseur, je songeai qu’un mammifère supérieur devait se sentir relativement malheureux dans cette peau, s’il s’agissait, bien évidemment, d’un mammifère supérieur.

«Je ne bois pas et je ne fume pas!» répéta-t-il d’une voix gutturale qui contrastait avec son visage pointu et décharné.

Soudain j’eus pitié de lui et lui demandai:

«Depuis quand?

– Depuis la fin de notre service militaire, à Draguignan, se hâta-t-il de répondre. Ne vous souvenez-vous donc pas de moi?

– Non, reconnus-je.

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