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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Avant de quitter le pays des fantômes, nous eûmes une seconde preuve de la véracité des dires de Kilarion. Il nous fut donné de voir un fantôme aussi beau que celui avec lequel il avait prétendu avoir accompli les Changements, le jour où il était monté jusque-là avec son père.

Elle apparut sur une saillie rocheuse, juste au-dessus de nous, et commença à chanter et à fredonner d’une voix frémissante, à donner le frisson. Comme celui de tous ceux de sa race, son corps était mince, avec des membres très allongés, mais elle n’avait sur les seins et les reins qu’une couche très fine de champignons, et son visage était entièrement dégagé. Cette pellicule blanche donnait à son corps un éclat soyeux, satiné et la faisait paraître douce au toucher, extrêmement attirante. Elle avait des yeux dorés, légèrement coupés en amande et ses traits possédaient une étrange pureté. Ce fantôme était véritablement une magnifique créature. Elle articula d’une voix douce et voilée quelques mots inintelligibles et nous fit des signes, comme pour nous inviter à venir danser avec elle.

Je vis Kilarion trembler. Les muscles de son corps puissant roulaient, se soulevaient et les tendons saillaient sur son cou. Il ne la quittait pas des yeux, une expression désespérée dans le regard.

Peut-être était-ce le même fantôme que celui qu’il avait étreint lors de sa première visite. Nul doute qu’elle exerçait encore sur son âme un ascendant magique.

Je lui donnai un grand coup de pied dans la jambe pour détourner son attention et pointai le doigt droit devant nous quand il me fusilla du regard.

— Continue à marcher, Kilarion.

— De quel droit me dis-tu ce que je dois faire ?

— As-tu envie de passer le reste de ta vie dans cet endroit ?

Il grommela quelque chose entre ses dents. Mais il comprit ce que je voulais dire et détourna les yeux avant de se remettre en route.

Au bout d’un moment, je me retournai. La sorcière-fantôme, car il y avait assurément de la sorcière chez elle, continuait à ondoyer en nous faisant des signes. Mais, maintenant, la lumière venant de derrière elle, je discernais le nuage ténu de spores dont était nimbée sa tête ravissante. Elle continua de nous faire des signes jusqu’à ce qu’elle soit hors de vue.

Nous poursuivîmes pendant des heures et des heures la traversée de cette contrée sinistre aux brumes oppressantes, aux sulfureuses odeurs délétères, aux linceuls de champignons frémissants, jusqu’à ce que le jour commence à décliner. Cela nous sembla interminable. Mais enfin, juste avant la tombée du soir, nous atteignîmes une région où l’air était pur et doux, où les rochers n’étaient pas couverts de champignons, où les arbres avaient des feuilles et nous rendîmes grâce à Kreshe le Sauveur de nous avoir permis d’en sortir.

7

Nous avions maintenant dépassé la dernière des bornes dont le nom était resté dans la mémoire des hommes pour pénétrer dans un territoire totalement inconnu de nous tous.

Il y avait une sorte de sentier, mais étroit, au tracé irrégulier, et il nous sembla préférable, dans l’obscurité qui tombait, de ne pas poursuivre notre route à cette heure tardive. Nous établîmes donc notre campement pour passer une deuxième nuit sur le Mur. J’avais encore l’esprit rempli des images du pays des fantômes, de ses spores sinistres, de ses sorcières aguicheuses.

Mais je chassai toutes ces pensées. On ne progresse pas sur les pentes du Mur en songeant à ce qu’on laisse derrière soi, pas plus qu’en demeurant dans l’appréhension de ce que l’on trouvera plus haut. On ne peut grimper qu’en vivant dans l’instant, sinon l’échec est inéluctable.

Notre bivouac était établi dans une sorte d’enclave au sol de terre, dans une gorge aux versants escarpés, creusée dans le flanc du Mur, que Kilarion avait découverte en partant reconnaître le terrain. La paroi rocheuse dénudée de Kosa Saag se dressait presque verticalement dans notre dos en formant une suite de parapets abrupts qui disparaissaient dans l’obscurité des hauteurs. Au bord de ces parapets, nous distinguions des faces poilues, hideuses qui nous regardaient : des singes de rocher aux yeux brillants qui nous conspuaient en lançant des cailloux par poignées. Mais nous ne nous occupions pas d’eux.

De l’autre côté nous nous trouvions face à l’immensité du vide et, à nos pieds, les lumières d’un village lointain, pas le nôtre, brillaient comme des scintillons dans les replis obscurs de la vallée. Un petit rebord de pierre, pas plus haut que le genou, formait une sorte de barrière naturelle à la limite de notre bivouac ; derrière, c’était la chute libre dans un insondable puits de ténèbres. Un petit torrent traversait l’angle de la gorge. Un bouquet d’arbres bizarres poussait à côté. Ils avaient un tronc en spirale, enroulé comme une hélice, et des feuilles raides, anguleuses et retournées. De leurs branches pendaient une quantité de fruits lourds, d’un bleu tirant sur le rouge. Allongés, pleins comme des seins gonflés de lait, ils portaient même à leur extrémité de petites protubérances en forme de mamelon. De petites touffes d’une herbe violacée, tranchante comme la lame d’un couteau, poussaient également dans la gorge qui était dépourvue de toute autre végétation.

Thuiman, Kilarion et Galli trouvèrent le long du versant abrupt quelques morceaux de bois mort avec lesquels ils allumèrent un feu pétillant. Les autres déballèrent leur matériel de couchage et s’installèrent pour la nuit. Nous étions affamés, car personne n’avait voulu s’arrêter pour déjeuner au cœur du pays des fantômes. Nous sortîmes donc le fromage et la viande séchée, sans oublier quelques cruchons de vin. Je vis Marsiel de la Maison des Cultivateurs lorgner avec intérêt les fruits en forme de sein qui pendaient des branches d’un arbre dominant notre bivouac.

— Qu’en penses-tu ? lui demandai-je. Ils sont comestibles ?

— Je n’en sais rien, répondit-elle. Je n’en avais jamais vu.

Elle en cueillit un, le soupesa, le tâta et finit par en fendre la peau luisante avec l’ongle de son index. Un jus rougeâtre s’écoula par la coupure. Elle haussa les épaules. Faisant passer le fruit d’une main dans l’autre, elle interrogea tout le monde du regard.

— Quelqu’un veut goûter ?

Nous la regardâmes avec perplexité, ne sachant que faire.

Nos professeurs nous avaient répété que nous ne pourrions emporter que la quantité de nourriture nécessaire pour les premières semaines de l’ascension, après quoi, il nous faudrait manger ce que nous trouverions en route. Et cette nourriture ne nous serait vraisemblablement pas familière. Nous étions donc résignés à consommer tôt ou tard des aliments inconnus. Mais comment savoir ce qui était comestible ou bien vénéneux ?

— Passe-le-moi, Marsiel, dit Traiben. Je vais en prendre une bouchée.

— Non ! protestai-je aussitôt. Attends, Traiben, ne fais pas ça !

— Il faut bien que quelqu’un le goûte, dit-il. Tu veux essayer ?

— Euh…

— Dans ce cas, c’est moi qui vais le faire.

— Tu as peur, Poilar ? s’écria Muurmut. Pourquoi ? Dis-moi ce que tu crains ? Ce n’est qu’un fruit !

Il éclata de rire. Mais il ne m’avait pas échappé que Muurmut n’avait pas proposé à Traiben de goûter lui-même le fruit.

Comment sortir de ce dilemme ? Il allait de soi que je ne désirais nullement voir mon meilleur ami manger un fruit vénéneux et tomber raide mort devant moi. Mais je craignais de le goûter moi-même. Tout le monde avait peur ; personne ne voulait mourir. C’était une prudence tout à fait naturelle. Mais Traiben avait raison : il fallait que quelqu’un se dévoue. Si je refusais, c’est lui qui le ferait. Il existe une frontière entre la prudence et la peur, et je venais de la franchir. Je n’avais pas souvenir de m’être jamais montré aussi poltron.

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