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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Mourant de honte, je regardai Traiben ouvrir le fruit en élargissant la fente ouverte par Marsiel et prendre une petite quantité de pulpe orange qu’il avala sans hésiter.

— C’est sucré, déclara-t-il. Bon… Très bon.

Il prit une deuxième bouchée, puis une troisième et hocha la tête à plusieurs reprises pour marquer son plaisir.

— Donne-m’en un peu, dit Kilarion.

— À moi aussi, demanda Thuiman.

— Non ! m’écriai-je. Attendez ! Comment pouvons-nous savoir en si peu de temps si ce fruit ne présente pas de danger ? Imaginons qu’il contienne un poison dont l’effet ne se fait sentir qu’au bout d’une heure ou deux. Nous devons voir comment Traiben réagit. Si tout va bien demain matin, nous pourrons tous en manger.

Il y eut quelques grognements de protestation, mais tout le monde ou presque reconnut que j’avais parlé avec la voix de la sagesse. Un peu plus tard, j’allai voir Traiben.

— C’est de la folie, ce que tu as fait, lui dis-je d’une voix douce. Imagine que tu te sois plié en deux de douleur et que tu sois tombé raide mort !

— Eh bien, je serais mort. Mais, comme tu peux le constater, je suis bien vivant. Et nous pouvons être sûrs que ce fruit est bon à manger. Cela pourra nous être utile, si nous en trouvons plus haut en abondance.

— Mais tu aurais pu mourir !

Il me lança un de ses regards chargés d’une patience infinie, comme si j’étais un gamin grincheux qu’il fallait soutenir pendant un accès de coliques.

— Et si Chaliza avait goûté le fruit à ma place et en était morte ? Ou bien Thissa, ou Jaif ? Crois-tu que cela aurait été mieux ?

— Pour toi, oui.

— Pour moi, bien sûr, mais nous formons un groupe, Poilar. Nous sommes les Quarante. Et il nous faudra goûter à tour de rôle toutes les choses bizarres que nous trouverons, même s’il y a un danger, faute de quoi nous serons condamnés à mourir de faim en haute montagne. Comprends-tu maintenant pourquoi j’ai fait cela ? C’était mon tour. J’ai fait mon devoir et je pense que je vais survivre. Il s’écoulera peut-être un long moment avant que je ne sois de nouveau obligé de m’exposer à un péril, ce dont je me réjouis. Mais, si j’avais refusé de courir ce risque, comment aurais-je pu attendre des autres qu’ils le prennent à ma place ? C’est à la survie des Quarante que nous devons penser, Poilar, pas uniquement à notre petite personne.

Je me sentis doublement honteux.

— C’est vraiment stupide de ma part de ne pas avoir compris cela, dis-je. Nous ne faisons qu’un et chacun doit sa vie aux autres.

— En effet.

— Comme je regrette de ne pas t’avoir pris ce fruit.

— Pas moi, répliqua-t-il avec un sourire. Il te reste encore à prendre ton tour comme goûteur. Pour moi, c’est fait et je suis toujours vivant.

Il prit un air suffisant et je sentis la colère monter en moi, après les inquiétudes que j’avais eues à son sujet. Mais il avait pris le risque de goûter le fruit, pas moi. Je me dis que, somme toute, sa suffisance était justifiée.

La nuit était tombée. Le fond de l’air devint beaucoup plus froid et nous épaissîmes notre peau pour nous protéger. Serrés les uns contre les autres autour du feu mourant, nous attendîmes qu’il ne reste que des braises, puis, un par un, nous nous dirigeâmes vers nos sacs de couchage.

— Est-ce un faucon du Mur ? demanda brusquement Tenilda.

Nous nous tenions près du bord de la gorge. Elle tendit le doigt vers l’abîme. Je suivis la ligne indiquée par son bras et vis un animal en train de planer, un oiseau de belle taille. Il se rapprocha tandis que je le regardais, si près que j’aurais presque pu le toucher en tendant la main. Il semblait nous observer.

L’oiseau avait un aspect repoussant, avec un corps rond et hérissé de longs poils, de la taille d’un enfant, terminé par de puissantes serres dorées. Son bec d’un jaune vif avait la forme d’un couteau recourbé et ses yeux immenses étaient rouges. Il était pourvu de deux ailes incurvées, tapissées de peau, plus longues que le bras d’un homme, qui battaient furieusement et sur l’arrière desquelles saillaient des pointes griffues, des sortes de petits doigts maigres. Je perçus l’âcre odeur musquée de son épaisse fourrure noire et sentis l’air froid déplacé par ses ailes. Il se soutenait en l’air sans bouger et eût été parfaitement immobile sans ses vigoureux coups d’ailes, de sorte qu’on aurait pu penser qu’il était suspendu à une corde descendant du ciel.

J’avais déjà vu quelques faucons du Mur planant très haut au-dessus de la vallée, mais jamais d’aussi près. Il ne faisait pourtant aucun doute pour moi que l’animal hideux était un faucon du Mur. Il ne semblait pas assez gros pour emporter un adulte, comme le voulaient les fables villageoises, mais paraissait quand même dangereux, malfaisant, diabolique. Je demeurai comme pétrifié, le contemplant avec une étrange fascination. Et il me regardait avec une curiosité manifeste. Peut-être effectuait-il seulement une mission de reconnaissance, sans intention de nous attaquer.

— Écarte-toi, Poilar, articula une voix derrière moi.

C’était Kilarion. Il avait ramassé une pierre grosse comme sa tête et s’apprêtait à la lancer sur l’oiseau immobile. Je l’entendis fredonner le chant de mort.

— Non ! m’écriai-je. Ne fais pas ça !

Il ne m’écouta pas. M’écartant d’une bourrade, il s’avança jusqu’au bord du précipice, prit de l’élan en pivotant sur sa jambe gauche et projeta la pierre en l’air de toute sa force prodigieuse. Je n’aurais jamais cru qu’il fût possible de lancer si loin et si fort une pierre de cette taille. Elle s’éleva en décrivant un arc très court et atteignit le faucon du Mur en plein ventre, avec un grand bruit mat. L’oiseau lança un cri perçant, assez fort pour être entendu jusqu’au village, au creux de la vallée, et tomba aussitôt en chute libre, comme une pierre. Mais, en me penchant au-dessus du vide pour le suivre du regard, je crus, dans l’obscurité, le voir se redresser et s’éloigner dans la nuit à grands battements d’ailes. Il me sembla, mais je n’en étais pas certain, entendre ses cris furieux, affaiblis par la distance.

— Je l’ai eu ! lança Kilarion en se rengorgeant et en esquissant une petite danse d’autosatisfaction.

— Je n’en suis pas si sûr, dis-je d’un air sombre. Il reviendra. Avec d’autres de son espèce. Tu aurais dû le laisser tranquille.

— C’est un oiseau de malheur. Un oiseau répugnant, dégoûtant.

— Même si c’est vrai, tu n’avais pas besoin de faire ça. Qui peut savoir quels ennuis il nous attirera ?

Kilarion lança une remarque moqueuse et s’éloigna, très content de lui. Mais je restai inquiet de la portée de son acte et pris à part Jaif, Galli, Kath et un ou deux autres pour leur suggérer de monter la garde pendant la nuit, deux par deux, jusqu’au lever du jour. C’était une bonne idée. Galli et Kath prirent le premier tour de garde et je m’étendis pour dormir après leur avoir demandé de me réveiller quand le moment serait venu de les relayer. Mais à peine avais-je fermé les yeux, c’est du moins ce qu’il me sembla, Galli me tira brutalement du sommeil et je découvris en levant la tête que la nuit grouillait d’yeux d’un rouge ardent, tournoyant au-dessus de nos têtes comme des démons.

Il y avait peut-être cinq ou six faucons, ou bien dix, ou plus vraisemblablement vingt ; qui aurait pris le temps de compter ? Le ciel en était rempli. Je voyais leurs yeux ; je sentais le battement de leurs ailes ; je distinguais leur bec puissant et leurs serres de rapace. Nous étions tous debout pour nous défendre avec des gourdins et des pierres contre les oiseaux qui tournoyaient et fondaient sur nous. Kilarion en avait un sur chaque épaule – ils semblaient avoir reconnu en lui celui qui avait lancé la pierre – et ils labouraient sa chair de leurs serres en battant furieusement l’air tandis qu’il s’efforçait de les saisir par les pattes pour leur faire lâcher prise. Je me précipitai à son aide et assenai un violent coup de gourdin à l’un des deux oiseaux. Il s’envola avec des cris rauques dès que je l’eus frappé et fit aussitôt demi-tour pour revenir à l’attaque. Mais je parvins à le tenir à distance en faisant de grands moulinets avec mon arme. Pendant ce temps, Kilarion avait réussi à se dégager de l’étreinte de l’autre faucon ; je le vis fracasser l’oiseau sur le sol et lui enfoncer le thorax à coups de talon. À une certaine distance, de l’autre côté du ruisseau, un hurlement s’éleva, poussé par l’une de nos femmes. À la clarté de la lune, je vis Traiben devant un tas de pierres, les prenant calmement une par une pour les lancer avec une grande précision sur les faucons qui tournaient autour de lui. J’aperçus Hendy, seule, la tête rejetée en arrière, une lueur étrange dans le regard, qui faisait lentement tournoyer un gourdin en décrivant de grands cercles bien qu’il n’y eût aucun oiseau à proximité. Kath, qui avait ranimé notre feu et allumé plusieurs torches, les distribuait pour les lancer vers les assaillants.

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