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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Celui-là ? fit le curé en plissant les yeux pour tenter de se souvenir. Tu es sûre qu’il s’appelait comme ça ?

— Aussi sûre que les hémorroïdes me bouffent le cul », dit la bonne en croisant les bras sur sa poitrine.

Le curé hocha la tête, nullement choqué. Se tournant vers Shimon, il agita devant lui le bout de papier. « Ce n’est pas comme ça que tu t’appelles, mon fils. Tu vois ? Ce pauvre malheureux est mort. » Il se dirigea vers la cheminée. « Et il ne risque pas de venir réclamer son certificat. Eh bien, ça fera de la paperasse en moins », et il s’apprêta à jeter le papier dans la cheminée.

Shimon bondit et le lui arracha des mains.

« Ce n’est pas toi, mon cher fils, insista le curé. Je suis désolé… »

Shimon plia le certificat et le mit dans sa poche.

« Mais que fais-tu ? Comprends-le, ce n’est pas toi. »

Shimon prit la plume et écrivit sur une page du grand livre : “C’est vrai. Ce n’est pas moi”.

« Mais alors… ? » Le curé était perplexe.

Shimon arracha la page sur laquelle il avait écrit et la jeta dans la cheminée. Puis il saisit solidement le tisonnier, se retourna et frappa le curé au front. Le prêtre gémit et s’écroula au sol. La bonne resta pétrifiée pendant que Shimon achevait le curé. Quand vint son tour d’être massacrée, elle voulut s’échapper mais un premier coup l’atteignit à la nuque. Le second lui fracassa le crâne.

Puis Shimon Baruch remit le livre en place, vida le tronc des offrandes et enfila la soutane du curé. Pendant quelques jours, il serait un prêtre. Dans une ville comme Rome, il se ferait moins remarquer. Même sa femme ne l’aurait pas reconnu. Il sourit. Relut le certificat de baptême d’Alessandro Rubirosa qui lui offrait une nouvelle vie.

“Tu ne seras plus jamais un Juif”, se dit-il en sortant de San Serapione Anacoreta. Il laissa la colère et la haine grandir en lui. “Et tu n’auras plus la paix tant que tu n’auras pas retrouvé ce maudit garçon et que tu ne l’auras pas fait souffrir.”

12

À l’aube, les ordres du capitaine Lanzafame résonnèrent dans tout le camp.

Mercurio se tourna aussitôt vers Giuditta, qui lui rendit son regard. Il pensa qu’il aurait été naturel de lui sourire, mais ne le fit pas. Il la fixait avec gravité, et continuait de se demander pourquoi il avait l’impression de la connaître. Ou peut-être se reconnaissait-il en elle. Quelque chose les liait, mais il ne savait pas donner de nom à ce lien.

Benedetta lui donna une tape dans le dos, avec rudesse. « Je vais voir comment va Zolfo. Tu viens ? »

Mercurio acquiesça et se leva. Il détacha son regard de Giuditta, et se sentit en faute.

Dehors, Zolfo était réveillé. La couverture sur le dos, il bavardait avec des soldats. Sa main tenait une épée si grande qu’il pouvait à peine la soulever. Il riait. Mercurio lui trouva une expression bizarre.

Il leur montra l’arme. « Un coup bien envoyé, et je coupe la tête à tous ces Juifs, fit-il, avec un sourire méchant.

— Arrête avec ces idioties, dit Mercurio.

— Les Juifs, c’est tous des merdes, ajouta Zolfo, en le défiant presque.

— Donne ça, gamin », intervint alors un soldat qui lui enleva l’épée des mains. Les autres soldats aussi avaient cessé de rire. « Ce chirurgien a sauvé la vie de beaucoup d’entre nous. Écoute ce que te dit ton ami, et arrête. »

Les soldats s’éloignèrent et Zolfo cracha par terre. Ce n’était plus un petit garçon, il avait un regard dur, se dit Mercurio. Il lui faisait penser à un champ dévasté par les flammes, aride mais encore brûlant. Puis Zolfo se tourna vers le chariot des vivres. Mercurio se tourna aussi, et vit qu’Isacco et la fille s’apprêtaient à sortir pour se restaurer.

Zolfo marmonna quelque chose, les dents serrées.

« Arrête, siffla Mercurio.

— Vous vous en fichez, mais pas moi, dit Zolfo d’une voix pleine de rancune. Ils ont tué Ercole. Je leur pardonnerai jamais.

— C’est pas eux qui l’ont tué, tenta de le raisonner Benedetta.

— Et l’homme qui l’a tué est mort, tu l’as vu de tes propres yeux, ajouta Mercurio. C’est moi qui l’ai tué…

— C’était pas un homme, c’était un Juif, dit Zolfo d’une voix sombre.

— Écoute-moi. Mercurio lui donna une chiquenaude sur l’épaule. On peut pas se permettre de marcher seuls. »

Un peu avant la frontière des États Pontificaux, un groupe de soldats errants avait “réquisitionné” — selon leurs propres termes — leurs chevaux, la charrette et leurs provisions. Ils n’avaient pas trouvé les pièces d’or. Ils avaient palpé Benedetta, sans aller plus loin. La soutane de prêtre, comme l’avait prédit Scavamorto, les avait peut-être retenus.

« Regarde-moi, idiot, pesta Mercurio. Il y a peut-être des brigands dans cette région. Tu veux qu’à cause de tes conneries, Benedetta se fasse violer jusqu’à ce qu’elle en crève ? »

Zolfo changea d’expression, l’espace d’un instant. Puis il regarda de nouveau en direction d’Isacco et de Giuditta, et sourit. « D’accord, dit-il en esquissant un pas vers le docteur et sa fille. Je vais m’excuser. »

Mercurio sentait que quelque chose n’allait pas. Il s’apprêtait à rattraper Zolfo mais Benedetta l’arrêta.

Zolfo était à deux pas de Giuditta. Toujours avec ce sourire bizarre.

Puis un des soldats avec lequel Zolfo bavardait quelques instants plus tôt dit, d’une voix forte : « Où est mon couteau ? »

Mercurio se tourna d’un coup vers le soldat puis de nouveau vers Zolfo.

Celui-ci sortit le couteau de sa manche et le brandit.

« Non ! hurla Mercurio en se précipitant vers lui.

— Ça, c’est pour Ercole ! », dit Zolfo en abaissant sa main armée. Pendant que Mercurio se jetait entre Zolfo et Giuditta, l’image du marchand lui revint. « Non ! », hurla-t-il à pleins poumons.

Le coup tomba, plus hystérique que violent. La lame déchira la soutane de Mercurio au niveau du poignet et poursuivit sa course en se plantant dans le dos de sa main, superficiellement, entre le pouce et l’index.

Giuditta cria, terrorisée.

Benedetta cria.

Mercurio gémit, en tombant.

Isacco courut vers sa fille, qu’il attrapa et écarta vivement.

Zolfo avait une expression hagarde, comme s’il n’était pas là. Il serrait encore le couteau dans sa main.

Mercurio, toujours à terre, lui lança un coup de pied dans le ventre. Zolfo se plia en deux ; il ne s’était pas encore redressé que le capitaine Lanzafame était déjà sur lui et le frappait d’un coup de poing terrible, qui le fit voler dans les airs.

« Attachez-le et mettez-le dans un chariot ! », hurla Lanzafame. Puis il chercha parmi les hommes celui qui s’était fait voler son couteau. Quand il l’eut repéré, il pointa un doigt vers lui. « Et toi, t’es un soldat ou quoi ? »

Giuditta se dégagea de l’étreinte de son père et rejoignit Mercurio, qui se relevait. Elle tenait un mouchoir et tamponna sa blessure en le fixant avec effroi, emplie d’une émotion qu’elle n’aurait pas su définir. Qui lui coupait le souffle, qui faisait battre son cœur. Elle s’aperçut qu’elle serrait sa main et, qu’en même temps, elle se perdait dans ses yeux. Mais elle était incapable de parler.

Mercurio était dans une confusion identique. Il n’avait pas réfléchi, s’était élancé d’instinct. Il respirait avec difficulté mais sa blessure ne le faisait pas souffrir ; il ressentait juste une chaleur réconfortante au contact de Giuditta. « Je ne suis pas prêtre, lui murmura-t-il. Je ne suis pas prêtre », répéta-t-il, comme si cette affirmation voulait dire beaucoup plus.

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