Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
« Que voudrais-tu manger pour reprendre des forces, aujourd’hui ? », continua-t-elle en urinant dans le pot de chambre.
Shimon ne bougea pas un muscle. « Du hareng et du pain azyme ? Ou tu préfères autre chose ? » La femme du marchand rabattit sa chemise de nuit et jeta le contenu du pot par la fenêtre. Elle fit le tour du lit et se mit face à son mari. « Alors ? Dis-moi. »
Shimon tourna son regard vers elle. Il aurait voulu lui dire d’aller au diable. De s’étrangler avec ses harengs et son pain azyme. Lui dire qu’il ne voulait pas se retrouver en prison, et qu’il ne pouvait pas payer l’avocat ni l’amende qui l’attendait.
Il aurait voulu déverser sur elle un flot de paroles.
Mais il ne le pouvait pas.
Depuis que la lame de l’épée s’était plantée dans sa gorge, Shimon Baruch était devenu muet.
Il se leva du lit et alla jusqu’à la table, où sa femme avait installé, comme dans chaque pièce de la maison, une écritoire avec du parchemin, une plume d’oie et un encrier toujours plein : Shimon Baruch n’avait plus d’autre moyen pour communiquer.
“Bouillon”, écrivit-il.
Sa femme se précipita à la cuisine, piaillant ses ordres à la servante.
Shimon toucha sa gorge. Le bandage était encore humide de sang. Il se plaça devant un miroir de vif-argent et s’y regarda.
Sa femme revint dans la chambre. « Maintenant je vais t’aider à t’habiller, mon cher mari. Mais d’abord je t’aide à te laver. Et si tu veux, je t’aide à prier. » Elle se mit derrière lui et commença à pleurnicher. « Qu’allons-nous faire, mon cher mari ? Quel drame ! Pourquoi fallait-il que ça nous arrive ? Quel mal avons-nous fait ? Pourquoi Ha-Shem a-t-il décidé de nous mettre à l’épreuve ? »
Elle le prit dans ses bras.
Shimon la repoussa, avec colère. Puis il ouvrit la bouche pour crier, avec tout le souffle qu’il avait dans la gorge. Mais il n’en sortit qu’un sifflement. Terrible. Plus effrayant que n’importe quel cri. Sur le bandage, le sang se mit à mousser. Shimon l’arracha, chercha de nouveau à crier jusqu’à gonfler les veines de son cou. Du sang jaillit sur le miroir.
« Oh, mon cher mari, non… », se lamenta sa femme.
Shimon se retourna. Dans ses yeux, il y avait du mépris et de la haine. Il alla à l’écritoire.
“Tu ne sais pas ce qu’il y a en moi, écrivit-il. Je ne suis plus le même.”
Sa femme sanglota.
“Va-t-en”, écrivit Shimon.
La femme, se traînant presque, sortit de la pièce.
Resté seul, Shimon Baruch sentit que la haine et la colère qu’il éprouvait le rendaient plus fort. Plus vivant. “Je n’ai rien d’autre”, pensa-t-il. Il enroula une bande propre autour de son cou, revint devant le miroir. “La haine et la colère” se répéta-t-il. Mais dans ses yeux il vit autre chose. “La peur.” Il était comme paralysé, incapable de détourner son regard. Et il sentait sa peur grandir. Bientôt, s’il restait devant ce miroir, elle prendrait toute la place. Mais ses pieds ne voulaient pas bouger. Alors il se pencha en avant et, de toutes ses forces, frappa le miroir avec son front. Il sentit l’impact, le bruit, les éclats qui lui coupaient la peau, le sang chaud qui lui coulait dans les yeux.
La porte de la chambre s’ouvrit. Sa femme, sur le seuil, cria, porta les mains devant sa bouche et se précipita vers son mari.
Shimon l’arrêta. Il se mit à rire, puis la poussa dehors et claqua la porte avec violence.
“Tu ne te regarderas plus jamais dans un miroir”, se dit-il.
Il prit un pan du drap dans lequel il avait dormi et tamponna la blessure sur son front. Le sang cessa bientôt de couler. Elle ne devait pas être très profonde. Rien qui puisse impressionner un homme capable d’enfiler son index dans le trou de sa gorge, et d’y sentir l’air entrer et sortir.
“Tu n’écouteras plus jamais la peur.”
Shimon Baruch s’habilla puis ouvrit la porte. Il fit signe à sa femme de lui apporter le bouillon et de se taire. Et il savoura le bouillon et le silence.
“Dis aux gardes que je suis allé au fleuve pour me tuer”, écrivit-il.
« Non ! Mon cher mari, non ! », dit sa femme en éclatant en sanglots.
Shimon leva la main, comme pour la gifler. Sa femme recula. Il ne l’avait jamais frappée jusque là, et pourtant il pensa qu’il n’aurait pas de déplaisir à le faire. Mais pas de plaisir non plus. Il baissa la main sans la frapper et trempa de nouveau la plume d’oie dans l’encrier, avant de se rendre compte qu’il n’avait plus rien à lui dire. Plus maintenant. Il jeta la plume sur la table et se dirigea vers la porte d’entrée sans prendre son bonnet jaune. Mais il prit tout l’argent.
Il marcha jusqu’à l’église de San Serapione Anacoreta. C’était une petite église des faubourgs, fréquentée par de pauvres gens qui se reproduisaient comme des lapins.
Shimon avait calculé qu’elle serait déserte à cette heure-là. Il entra dans la sacristie. Elle était froide, malgré une petite cheminée allumée. Le curé, un vieux prêtre grassouillet, les ongles noirs comme la poix, buvait du vin, les coudes posés sur le bois mangé aux vers. À la même table était assise sa bonne, qui buvait avec lui. Le prêtre sembla agacé de recevoir de la visite, mais quand Shimon lui montra une pièce d’argent il fut aussitôt debout et commença à frétiller obséquieusement autour de lui.
Shimon écrivit au curé qu’il était devenu muet à la suite d’un accident qui lui avait fait perdre la mémoire. Mais il savait qu’il avait été baptisé dans cette paroisse, et il devait donc rester une trace de son identité.
« Te souviens-tu en quelle année, mon fils ? », demanda le curé. “1474”, écrivit Shimon.
— Tu as donc quarante et un ans, fit le prêtre en le regardant.
— Il fait plus, dit la bonne.
— Tais-toi, malheureuse, la tança le curé.
— Vous le pensez vous aussi.
— Excuse-la, elle ne tient pas le vin, dit-il, et il alla dans une pièce contiguë. Sur une étagère arquée par le poids des documents, il prit un gros livre poussiéreux à couverture rigide qui portait l’inscription : “1470–1475”. Il le posa sur la table et se gratta la tête. « Comment allons-nous te trouver si tu ne te souviens plus de ton nom ? »
Shimon se frappa la poitrine, pour dire qu’il avait la réponse. Il ouvrit le grand livre et commença à parcourir les dizaines et dizaines de noms. De temps en temps, il trouvait un feuillet non relié et jauni par les années, glissé entre les pages. Il demanda par gestes ce que c’était.
« Des certificats de baptême qui n’ont pas été réclamés, soupira le curé. Les gens du peuple sont ignorants, tu sais ce que c’est. Ils ne comprennent pas que le certificat de baptême vaut n’importe quel document. »
Shimon acquiesça. Il le savait bien, et il finit par trouver ce qu’il cherchait. Prenant un certificat, il se désigna. Puis il désigna de nouveau le certificat.
« C’est toi, ça, mon fils ? Le curé lut le certificat. Tu es Alessandro Rubirosa ? Mais ici, il est marqué qu’il est né en 1471, et pas en 1474. »
Shimon haussa les épaules, montra de nouveau le certificat et se battit encore la poitrine.
« C’est bizarre, mon fils, marmonna le prêtre. Et puis pourquoi tu n’as pas retiré le certif…
— Alessandro Rubirosa ? intervint la bonne. Impossible ! Je le connais. »
Shimon se figea.
« Je me le rappelle parce qu’il est mort depuis… combien ça fait ? Un couple de mois, pas plus, continua la femme, en tapant sur l’épaule du curé. Allons, vous devez vous rappeler vous aussi. C’est celui qui s’est fait tuer dans la bagarre à l’auberge dell’Ippocampo.