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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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— C’est là que sont les fantômes, nous annonça Kilarion.

Il n’y avait pas de fantômes en vue, mais Kilarion s’obstina, le visage empourpré, quand Naxa le Scribe et Kath l’Avocat le raillèrent en l’accusant de raconter des histoires. Son corps commença à onduler tandis que la fureur montait en lui. Son visage devint rebondi et mafflu, son cou commença à rentrer dans ses épaules. La discussion se fit de plus en plus vive et, d’un seul coup, Kilarion saisit le petit Kath, le prit sous son bras comme un paquet de linge sale et s’élança avec lui vers le bord de l’escarpement, comme s’il avait l’intention de le précipiter dans le vide. Kath hurlait comme un animal que l’on mène à l’abattoir. Tout le monde se mit à pousser des cris angoissés, mais seule Galli était en mesure d’arrêter Kilarion. Quand il passa près d’elle, elle le saisit par son bras libre et le fit pivoter en tirant de toutes ses forces, de sorte qu’il lâcha Kath et fut projeté contre une hutte en ruine toute proche. Le choc fut si violent que l’assemblage instable de plaques de pierre s’effondra.

Une demi-douzaine d’étranges créatures blafardes se terraient dans la hutte. Elles en sortirent, terrifiées, et commencèrent à bondir frénétiquement en tous sens, décrivant de grands cercles et battant l’air de leurs bras comme des oiseaux. Elles donnaient l’impression de chercher à fuir en prenant leur envol, mais elles n’avaient que des bras, pas des ailes.

— Voilà les fantômes ! s’écria quelqu’un. Les fantômes ! Les fantômes !

Je n’avais jamais rien vu d’aussi hideux. Ils avaient une forme humaine, mais très mince et allongée, et ressemblaient plus à des squelettes vivants qu’à des hommes en chair et en os. De la tête aux pieds, ils étaient couverts de filaments blancs de la végétation fongique qui infestait toute la région. Ils étaient mêlés à leurs cheveux, couraient le long de leurs membres comme des vêtements, sortaient par touffes de leur bouche, de leurs oreilles et de leurs narines. À chaque mouvement, ils soulevaient des nuages de spores qui nous obligèrent à reculer précipitamment, dans la crainte d’en respirer et d’être contaminés par leur horrible production.

Mais, à l’évidence, ces êtres ne tenaient pas plus que nous à prendre contact. Il ne leur fallut que quelques moments pour surmonter leur terreur, puis ils détalèrent en direction de quelques mamelons qui s’élevaient près de leurs huttes, laissant derrière eux des traînées de spores qui allaient s’amenuisant. Le visage enfoui dans les mains, nous osions à peine respirer.

— Vous voyez ? lança Kilarion au bout d’un moment, quand il nous sembla que nous pouvions baisser les mains sans risque et nous remettre en mouvement. Est-ce que je vous ai menti ? Cet endroit grouille de fantômes. Ce sont les esprits des anciens habitants du village que cette mousse blanche a fait apparaître.

— Et, toi, tu prétends avoir accompli les Changements avec l’un d’eux ? demanda Kath qui s’était remis de sa frayeur. Tu étais donc si lascif dans ta jeunesse pour faire les Changements avec une de ces créatures ? poursuivit-il d’un ton mordant, les joues marbrées par le rouge de la colère.

— Elle n’était qu’en partie un fantôme, répondit Kilarion, l’air penaud. Elle était jeune et très belle, et elle n’avait qu’un tout petit peu de ces champignons blancs.

— Elle devait être belle ! lança Kath avec une ironie acerbe.

Tout le monde s’esclaffa et Kilarion s’empourpra de nouveau. Il foudroya Kath du regard et je me tins prêt à intervenir pour le cas où il ferait une seconde tentative pour le balancer dans le vide. Mais Tenilda des Musiciens lui murmura quelques mots apaisants. Il se contenta de pousser un grognement et se détourna.

Je compris que Kilarion, comme Muurmut, risquait de poser des problèmes. Il avait l’esprit lent, mais était prompt à s’enflammer, une combinaison dangereuse, sans parler de sa force peu commune. Il nous faudrait prendre des précautions avec lui.

Les fantômes que nous avions effrayés nous observaient de loin, à l’abri des mamelons moussus. Mais, dès qu’ils nous voyaient regarder dans leur direction, ils se baissaient craintivement. Nous poursuivîmes notre route.

Nous vîmes un peu plus loin d’autres groupes de huttes en ruine. Toutes étaient enserrées dans un linceul de champignons blancs. Comme tout le reste. Difficile d’imaginer paysage plus lugubre, plus désolé. Les arbres, petits, noueux, presque dépourvus de feuilles, étaient emmaillotés de blanc. De tous côtés, le sol était couvert de larges plaques de champignons morts formant une sorte de croûte blanchâtre qui craquait sous nos pas. Le Mur lui-même, qui, à cet endroit, se dressait assez loin sur notre gauche, avait des reflets blancs comme si la végétation fongique avait également pris possession de grandes portions de la roche.

De loin en loin, nous apercevions d’autres fantômes battant des bras à flanc de colline. Les êtres au corps allongé, à l’apparence de spectres, trop craintifs pour s’approcher de nous, allaient et venaient fébrilement sur les pentes, traînant derrière eux les longs rubans flottants de leur suaire végétal.

— Qui sont ces fantômes, à ton avis ? demandai-je à Traiben. Crois-tu que ce soient des Pèlerins ? Ils ne seraient jamais montés plus haut et, après avoir été infestés par ces champignons, auraient été obligés de rester ici, à l’altitude où les champignons se développent.

— C’est possible, répondit Traiben avec un haussement d’épaules, mais j’en doute. Je pense plutôt que, malgré ce que nos professeurs nous ont enseigné, cette région n’a jamais été abandonnée par les anciens habitants.

— Tu veux dire que les êtres que nous avons vus sont les descendants de ceux qui ont construit ces huttes dans un passé lointain ?

— Oui, c’est ce que je crois. C’étaient probablement de bonnes terres autrefois, jusqu’à ce que les champignons s’y développent et détruisent tout. Au lieu de s’enfuir, ces gens seraient restés et aujourd’hui les champignons font partie de leur organisme. Cela les aide peut-être à rester en vie. Il ne semble pas y avoir grand-chose à manger dans la région.

— Crois-tu qu’ils pénétreront aussi dans notre organisme ? demandai-je en réprimant un frisson.

— C’est peu vraisemblable, sinon il n’y aurait pas de Revenants. Tous les Pèlerins qui gravissent le Mur et en redescendent traversent nécessairement cette région. Mais ils ne sont pas victimes de l’infestation, ajouta-t-il avec un petit sourire sans joie. Je pense quand même que nous devrions envelopper notre visage dans du tissu mouillé afin de nous protéger des spores. Et établir notre campement pour la nuit dans un endroit plus riant.

— En effet, dis-je, cela me paraît plus sage.

Nous hâtâmes le pas pour traverser la contrée ravagée par les champignons, la tête baissée, le visage protégé.

Des fantômes nous suivirent en restant loin derrière nous. Certains d’entre eux, plus hardis que les autres, nous accompagnaient en dansant et virevoltaient en déployant derrière eux leur suaire végétal, mais nous les tenions à distance en leur lançant des pierres. Après ce que nous avions vu et ce que Traiben avait dit, nous redoutions tous ces champignons. Il y en avait partout et il était impossible d’y échapper. Je me demandai si j’en avais déjà attiré dans mes poumons. Peut-être étaient-ils en train de proliférer dans quelque cavité sombre et humide de mon corps, de prendre possession de mon organisme avant de sortir par ma bouche et mes narines. Cette idée me rendit malade et je m’arrêtai au bord de la route pour régurgiter tout ce que contenait mon estomac en priant pour que les spores qui pouvaient m’avoir infesté partent avec le reste.

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