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Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites

Электронная книга - «Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites». Краткое содержание книги:

Marc Levy a publié neuf romans : Et si c’était vrai… (2000), Ou es-tu ? (2001), Sept jours pour une éternité… (2003), La prochaine fois (2004), Vous revoir (2005), Mes amis Mes amours (2006), Les enfants de la liberté (2007), Toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites (2008) et Le premier jour (2009). Traduit dans le monde entier, adapté au cinéma, Marc Levy est depuis neuf ans l’auteur français le plus lu dans le monde.
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Leur première visite fut pour la colonne de la victoire. Mathias trouva qu'elle avait plus fière allure que celle de la place Vendôme, mais Antoine lui fit remarquer que ce genre de comparaisons ne menait à rien. Julia leur demanda s'ils se chamaillaient toujours comme ça et les deux garçons la regardèrent étonnés, ignorant de quoi elle voulait parler. L'artère commerçante de Ku’damm fut leur seconde étape, ils parcoururent cent rues à pied, empruntèrent parfois les tramways quand Julia n’en pouvait vraiment plus de marcher. Au milieu de l'après-midi, ils se recueillirent devant l'église du Souvenir, que les Berlinois avaient baptisée « la dent creuse » parce qu'une partie de l'édifice s'était effondrée sous les bombardements de la dernière guerre, laissant au lieu la forme particulière qui lui avait valu ce surnom. On l'avait conservé en l'état, en guise de mémorial.

À 18 h 30, Julien et ses deux amis se trouvaient aux abords d'un parc qu'ils décidèrent de traverser à pied.

Un peu plus tard, un porte-parole du gouvernement est-allemand prononçait une déclaration qui changerait la face du monde ou tout au moins la fin du XXe siècle. Les Allemands de l'Est étaient autorisés à sortir, libre de se rendre à l'ouest sans qu'aucun des soldats aux points de contrôle ne leur lâche les chiens ou ne leur tire de dessus.

Combien d'hommes, de femmes et d'enfants avaient péri au cours de ces tristes années de guerre froide, en tentant de franchir le mur de la honte ? Plusieurs centaines y avaient laissé la vie, abattus par les balles de leurs gar-diens zélés.

Les Berlinois étaient libres de partir, tout simplement. Alors, un journaliste demanda à ce porte-parole quand cette mesure entrerait en vigueur. Interprétant mal la question qui lui était posée, celui-ci répondit : maintenant !

À 20 heures, l'information fut diffusée sur toutes les radios et télévisions des deux côtés de l'Allemagne, in-cessant écho de l'incroyable nouvelle.

Des milliers d'Allemands de l'Ouest convergèrent vers les points de passage. Des milliers d'Allemands de l'Est faire de même. Et, au milieu de cette foule qui défer-lait vers la liberté, deux français et une américaine se laissaient emporter dans ces vagues.

À 22 h 30, à l'ouest comme à l'Est, chacun s'était rendu aux différents postes de contrôle. Les militaires, dépassés par les événements, submergés par ces milliers de personnes éprises de liberté, se retrouvaient à leur tour au pied du mur. Sur Bornheimer Strasse les barrières se soulevèrent, et l'Allemagne entama son chemin vers la réunification.

Tu parcourait la ville, sillonnant les rues vers ta liberté, et moi, je marchais vers toi, sans savoir sans comprendre quelle était cette force qui me poussait à aller plus avant cette victoire n'était pas la mienne, ce pays n'était pas le mien,. Ces avenues m'étaient étrangères, mais ici, l'étrangère c'était moi. J'ai couru à mon tour, couru pour m’évader de cette foule oppressante. Antoine et Mathias me protégeaient ; nous avons longé l'intermi-nable palissade de béton que des peintres de l'espoir avaient colorié sans relâche. Déjà, quelques heures un de tes concitoyens, ceux qui jugeait insupportables ces dernières heures d'attente au poste de sécurité, commen-çaient à l'escalader. De ce côté du monde, nous vous guettions. Sur ma droite, certains ouvraient les bras pour amortir votre chute, à ma gauche, d'autre se hissaient sur les épaules des plus forts pour vous voir accourir, encore prisonniers de votre étau de fer, pour quelques mètres encore. Et nos cris se mêlaient aux vôtres, pour vous encourager, pour effacer la peur, vous dire que nous étions là. Et soudain, moi, l'Américaine qui avait fui New York enfants d'une patrie qui avait combattu la tienne, au milieu de tant d'humanité retrouvée, je devenais allemande ; et dans la naïveté de mon adolescence j'ai à mon tour murmuré Ich bin ein Berliner , et j'ai pleuré, j'ai tant pleuré, Tomas...

*

Ce soir, perdue au milieu d'une autre foule, parmi les touristes déambulant sur un débarcadère de Montréal, Julia pleurait. Les larmes glissaient sur ses joues, tandis qu'elle contemplait un visage dessiné au fusain.

Anthony Walsh ne la quitte pas des yeux. Il l'appela à nouveau.

– Julia ? Ça va ?

Mais sa fille était bien trop loin pour l'entendre, comme si vingt ans les séparaient.

*

... La foule était encore plus tumultueuse. Les gens se pressaient vers le mur. Certains commençaient à le piocher avec des outils de fortune, tournevis, pierres, piolets, canifs, moyens dérisoires, mais il fallait que l'obstacle cède. Et puis, à quelques mètres de moi, se produisit l'incroyable ; l'un des plus grands violoncellis-tes du monde était à Berlin. Averti de ce qui se passait, il s'était joint à nous, à vous. Il a posé son instrument et s'est mis à jouer. Était-ce ce soir-là ou le lendemain ?

Qu'importe, ses notes de musique aussi ont entamé le mur. Des fa, des la, des si, une mélodie qui voyageait vers vous, autant de portées sur lesquelles flottaient des airs de liberté. Je n'étais plus la seule à pleurer, tu sais.

J'ai vu beaucoup de larmes cette nuit-là. Celle de cette mère et de sa fille qui se serraient si fort, trop émues de se retrouver après vingt-huit années passées sans se voir, sans se toucher, sans se respirer. J'ai vu des pères aux cheveux blancs croire reconnaître leur fils au milieu de mille autres. J'ai vu ces Berlinois que seules les larmes pouvaient délivrer du mal qui leur avait été fait. Et puis soudain, au milieu de tous, j'ai vu ton visage apparaître, là-haut sur ce mur, ton visage gris de poussière, et tes yeux. Tu étais le premier homme que je découvrais ainsi, toi l'Allemand de l'Est, et moi la première fille de l'Ouest que tu voyais.

*

– Julia ! cria Anthony Walsh.

Elle se retourna lentement vers lui, sans pouvoir dire un mot, il revint au dessin.

*

Tu es resté perché ainsi de longues minutes, nos regards hébétés ne pouvaient se détacher. Tu avais ce monde nouveau qui s'offrait tout à toi, et tu me dévisa-geais, comme si nos regards étaient liés par un fil tendu, invisible. Je pleurais comme une conne et toi tu ma souris. Tu as enjambé le mur es-tu à sauté, j'ai fait comme les autres et je t’ai ouvert les bras. Tu m'es tombé dessus, nous avons roulé tous deux sur cette terre que tu n'avais encore jamais foulée. Tu m'as demandé pardon en allemand et je t'ai répondu bonjour en anglais. Tu t'es redressé et tu m’a épousseter les épaules, comme si ce geste t’appartenait depuis toujours. Tu me disais des mots auxquels je ne comprenais rien. Alors de temps à autre tu hochais la tête. J'ai ri, parce que tu étais ridicule et moi, encore plus que toi. Tu as tendu la main et tu à articuler ce prénom que j'allais dire tant de fois, ce prénom que je n'ai jamais plus prononcé depuis si longtemps Tomas.

*

Sur le quai, une femme la bouscula, sans prendre la peine de s'arrêter. Julia ne lui prêta aucune attention. Un vendeur de bijoux à la sauvette agita devant elles un col-129

lier en bois clair, elle secoua lentement la tête, n'enten-dant aucun des arguments qu'il débitait comme on récite une prière. Anthony donna ses dix dollars à la dessinatrice et se leva. Elle lui présenta son travail, l'expression était juste, la ressemblance parfaite. Satisfait, il remit la main à la poche et doubla la somme demandée. Il fit quelques pas vers Julia.

– Mais qu'est-ce que tu fixes comme ça depuis 10 minutes ?

*

Tomas, Tomas, Tomas, j'avais oublié comment il est bon de dire ton prénom. J'avais oublié ta voix, tes fossettes, ton sourire, jusqu'à ce dessin qui te ressemble et te rappelle à moi. J'aurais voulu que tu n'ailles jamais couvrir cette guerre si j'avais su, se jour où tu m’as dit que tu voulais devenir reporters, si j'avais su comment tout cela finirait, je t'aurais dit que c'était une mauvaise idée.

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