Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites
- Автор: Леви Марк
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-0-320-08209-2
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites». Краткое содержание книги:
Au café Arago, un soir parmi d’autres, des étudiants de la Sorbonne débattaient avec ferveur de ce qui se passait en Allemagne. Depuis début septembre, des milliers d’Allemands de l’Est franchissaient la frontière hongroise pour tenter de passer à l’ouest. La veille, ils étaient un million à manifester dans les rues de Berlin.
– C’est un évènement historique ! avait crié l’un d’entre eux.
Il s’appelait Antoine.
Et un flot de souvenirs raviva sa mémoire.
– Il faut y aller, proposa un autre.
Lui, c’était Mathias. Je m’en souviens, il fumait tout le temps, s’emportait pour un rien, parlait sans cesse et, quand il n’avait rien à dire, il fredonnait. Jamais je n’avais rencontré quelqu’un qui avait autant peur du silence.
Un équipage s’était formé. Une voiture partirait la nuit même, direction l’Allemagne. En se relayant au volant, on atteindrait Berlin avant ou juste l’après-midi.
Qu’est-ce qui avait poussé Julia ce soir-là à lever la main au milieu du café Arago ? Quelle force l’avait conduite jusqu’à la table des étudiants de la Sorbonne ?
– Je peux venir avec vous ? avait-elle demandé en s’approchant d’eux.
Je me souviens de chaque mot.
– Je sais conduire et j’ai dormi toute la journée.
J’avais menti.
– Je pourrais tenir un volant pendant des heures.
Antoine avait consulté l’assemblée. Etait-ce Antoine ou Mathias ? Qu’importe puisque le vote – presque à la majorité – l’intégrait à l’épopée qui se préparait.
– Une Américaine, on leur doit bien ça ! avait ajouté Mathias alors qu’Antoine hésitait encore.
Et il avait conclu en levant la main :
– De retour dans son pays, elle témoignera un jour de la sympathie des Français à l’égard de toutes les révolutions en marche.
On écarté les chaises, Julia s’était assise au milieu de ses nouveaux amis. Un peu plus tard, on avait partagé quelques embrassades sur le boulevard Arago, des baisers offerts à des visages qu'elle ne connaissait pas, mais, puisqu'elle faisait partie du voyage, il fallait bien dire au revoir à ceux qui restaient à Paris. Mille km à parcourir, pas le temps de traîner. Cette nuit du 7 novembre, en remontant la Seine le long du quai de Bercy, Julia ne se doutait pas un instant qu'elle faisait ses adieux à Paris et ne reverra jamais les toits de l'observatoire depuis la fenêtre de sa chambre d'étudiante.
Senlis, Compiègne, Amiens, Cambrai, autant de noms mystérieux sur les panneaux qui défilaient devant elle, autant de villes inconnues.
Avant minuit, on roulait vers la Belgique, à Valen-ciennes Julie prit le volant.
À la frontière, les douaniers furent intrigués par le passeport américain que Julia leur tendait, mais sa carte d'étudiante aux Beaux-arts fit office de sauf-conduit et le voyage se poursuivit.
Mathias chantait sans cesse, cela irritait Antoine, mais moi je m'entraînais à retenir les paroles que je ne comprenais pas toujours, et cela me tenait éveillée.
Cette pensée fit sourire Julia et d'autres souvenirs déferlèrent. Première halte sur une aire d'autoroutes. On comptait l'argent qu'on avait ; nous avions opté pour des baguettes de pain et des tranches de jambon. Une bouteille de Coca-Cola avait été achetée en son honneur, elle n'en avait finalement bu qu'une gorgée.
Ses compagnons de voyage parlaient trop vite et bien des phrases échappaient à sa compréhension. Elle qui croyait que six années de cours de français l'avaient presque rendu bilingue. Pourquoi papa avait-il voulu que j'apprenne cette langue ? Était-ce en mémoire des mois passés à Montréal ? Mais déjà il fallait reprendre la route.
Après Mons ne s'était trompé d'embranchement à la Louvière. La traversée de Bruxelles fut une aventure. Là-bas aussi on parlait le français, mais avec un accent qui le rendait plus compréhensible à une Américaine, même si beaucoup d'expression lui était totalement inconnue. Et pourquoi cela faisait-il tant rire Mathias, quand un passant leur indiquait si gentiment le chemin qui les conduirait à Liège ?
Antoine refit les calculs, le détour leur coûterait une bonne heure et Mathias supplia qu'on accélère. La révolution ne les attendrait pas. Nouveau point sur la carte, demi-tour immédiat, la route par le nord serait trop longue, on passerait par le Sud, direction Düsseldorf.
Mais d'abord la traversée de Brabant flamand. Ici, le Français s'était effacé. Quel extraordinaire pays où l'on parle trois langues si différentes à quelques kilomètres de distance ! « Celui de la bande dessinée et de l'humour »
avait répondu Mathias en intimant à Julia l'ordre d'accélé-rer encore. À l'approche de Liège, ses paupières étaient lourdes, et la voiture fit une inquiétante embardée.
Arrêt sur la bande d'urgence pour se remettre des émotions, réprimande d’Antoine et mise en quarantaine sur la banquette arrière.
La punition fut indolore, Julia ne se souviendrait jamais du passage au poste frontière ouest-allemand. Mathias, qui bénéficiait d'un sauf-conduit diplomatique grâce à un père ambassadeur, avait amadoué l'officier des douanes pour qu'à cette heure tardive on ne réveille pas sa demi-sœur. Elle arrivait tout juste d'Amérique.
Compatissant, le douanier s'était contenté d'une inspection des papiers restés dans la boîte à gants.
Quand Julia avait rouvert les yeux, ils arrivaient à Dortmund. À l'unanimité moins une voix -on ne l'avait pas consultée -, une escale -petit déjeuner dans un vrai café - avait été votée. C'était le matin du 8 novembre et, pour la première fois de son existence, elle s'éveillait en Allemagne. Demain, le monde qu'elle avait connu jusque-là basculerait, entraînant sa vie de jeune femme dans sa course imprévue.
Passa Bielefeld, on approchait de Hanovre, Julia reprit le volant. Antoine avait voulu s'y opposer, mais ni lui ni Mathias n'était plus en état de conduire et Berlin était encore loin.
Les deux complices s'endormirent aussitôt et Julia profita enfin de quelques courts instants de silence. La voiture arrivait maintenant près d’Helmstedt. Ici le passage serait plus périlleux. Devant eux, des barbelés déli-mitaient la frontière de l'Allemagne de l’est. Mathias ouvrit un œil et ordonna à Julia de se ranger au plus vite sur le bas-côté.
Les rôles furent distribués, Mathias devait prendre le volant, Antoine s'asseoir à l'avant et Julia sur la banquette arrière.
Son passeport diplomatique serait le sésame pour convaincre les douaniers de les laisser continuer. « Répé-tition générale » avait ordonné Mathias. Pas un mot sur leur véritable objectif. Quand on leur demanderait le but de leur voyage en RDA, Mathias répondrait qu'il rendait visite à son père, diplomate en poste à Berlin, Julia joue-rait de sa nationalité américaine, son père serait lui aussi fonctionnaire à Berlin. « Et moi ? » Avait demandé Antoine. « Et toi tu la fermes ! » Avait répondu Mathias en redémarrant.
À droite, une épaisse forêt de sapins bordait la route.
À la lisière apparurent les masses sombres du poste-frontière.
La zone était si vaste qu'elle prenait l'apparence d'une gare de transit. La voiture se faufila entre deux camions. Un officier leur fit signe de changer de file.
Mathias ne souriait plus.
Bien plus haut que la cime des arbres qui disparaissaient dans le lointain, deux pylônes bardés de projec-teurs s'élevaient de part et d'autre.
À peine moins hauts, quatre miradors se faisaient face. Un panneau indiquant « Marienborn Border Check-point » surplombait les portes grillagées qui se refermaient derrière chaque véhicule.