Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites
- Автор: Леви Марк
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-0-320-08209-2
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites». Краткое содержание книги:
Elle revint un instant plus tard, présenta un sachet débordant de sucreries à son père qui déclina l'offre « la bouche en cul de poule » comme auraient dit les Québé-cois. Julia regarda tour à tour la statue de sieur Maisonneuve perchée sur son socle, puis son père, à nouveau le bronze, et secoua la tête en signe d'approbation.
– Quoi ? demanda Anthony.
– Vous faites la paire tous les deux, vous vous seriez bien entendus.
Et elle l’entraîna vers la rue Notre-Dame. Anthony voulu s'arrêtait devant la façade du numéro 130. C'était le plus ancien bâtiment de la ville, il expliqua à sa fille qu’il abritait toujours quelques-uns de ces sulpiciens qui furent un temps seigneurs de l’île.
Nouveau bâillement de Julia qui pressa le pas en passant devant la basilique, redoutant que son père n’y entre.
– Tu n’imagines pas ce que tu rates ! lui cria-t-il alors qu’elle accélérait encore. La voûte représente un ciel étoilé, c’est magnifique !
– Eh bien, maintenant je le sais ! dit-elle de loin.
– Ta mère et moi t’y avons baptisée ! dut hurler Anthony.
Julia s’arrêta aussitôt et retourna vers son père qui haussait les épaules.
– Va pour ta voûte étoilée ! capitula-t-elle intriguée, en grimpant les marches de Notre-Dame de Montréal.
Le spectacle qu’offrait la nef était réellement de toute beauté. Encadrés de boiseries somptueuses, le dôme et l’allée centrale semblaient avoir été tapissés de lapis.
Emerveillée, Julia marcha jusqu’à l’autel.
– Je n’imaginais pas quelque chose d’aussi beau, murmura-t-elle.
– Tu m’en vois ravi, répondit Anthony, triomphal.
Il la conduisit jusqu’à la chapelle dédiée au Sacré-Cœur.
– Vous m'avez vraiment baptisée ici ? questionna Julia.
– Absolument pas ! Ta mère était athée, elle ne m’aurait jamais laissé faire.
– Alors pourquoi tu m'as dit ça ?
– Parce que tu n'imagines pas quelque chose d'aussi beau ! répondit Anthony en rebroussant chemin vers les majestueuses portes en bois.
En parcourant la rue Saint-Jacques, Julia crut un instant se retrouver au sud de Manhattan, tant la façade blanche des immeubles à colonnades ressemblait à celle de Wall Street.
Les lampadaires de la rue Sainte-Hélène venaient de s'illuminer non loin de là, alors qu'ils arrivaient sur une place aux allées bordées d’herbe fraîche, Anthony prit soudain appuie sur un banc et faillit de tomber à la renverse.
D'un geste de la main, il rassura Julia qui se précipi-tait vers lui.
– Ce n'est rien, dit-il, un autre bug, cette fois dans la rotule de mon genou.
Julia l’aida à s'asseoir.
– Tu as très mal ?
– Cela fait hélas quelques jours que j'ignore tout de la souffrance, dit-il en grimaçant. Ils faut bien que mourir ait quelques avantages.
– Arrête avec ça ! Pourquoi fais-tu cette tête- là ? Tu as vraiment l'air de souffrir.
– Le programme, j'imagine ! Quelqu'un qui se bles-serait et ne manifesterait aucune expression de douleur perdrait de son authenticité.
– C'est bon ! Je n'ai pas envie d'entendre tous ces détails. Je ne peux rien faire d’utile ?
Anthony sortit un carnet noir de sa poche et le tendit à Julia accompagné d'un stylo.
– Peux-tu noter qu'au second jour la jambe droite semble faire des siennes. Dimanche prochain, il faudra que tu veilles à leur remettre se carnet. Cela servira certainement à améliorer les futurs modèles.
Julia ne dit mot ; dès qu'elle voulait inscrire sur la feuille blanche ce que son père l'avait prié de rapporter, sa plume tremblait.
Anthony l’observe et lui ôta le stylo des mains.
– Ce n'était rien. Tu vois, je peux remarcher norma-lement, dit-il en se levant. Une petite anomalie qui se sera corrigée d'elle-même. Inutile de la signaler.
Une calèche entraînée par un cheval de trait avançait dans la place d'Youville ; Julia prétendit avoir toujours rêvé de faire ce genre de balades. Mille journées à se promener dans Central Park sans jamais l’avoir osé, c'était le moment idéal. Elle fit signe au cocher. Anthony la regarda, affolé, mais elle lui fit comprendre que le temps n'était pas à la discussion. Il se hissa à bord en levant les yeux au ciel.
– Grotesques, nous sommes grotesques ! Soupira-t-il.
– Je croyais qu'il ne fallait pas se soucier du regard des autres ?
– Oui, enfin jusqu'à un certain point !
– Tu voulais que nous voyagions ensemble, eh bien, nous voyageons ! Dit-elle.
Consternés, Anthony regarda le postérieur de l'animal qui se déhanchait à chaque pas.
– Je te préviens, si je vois la queue de ce pachy-derme esquisser ne serait-ce qu'un mouvement, je descends.
– Les chevaux n'appartiennent pas à cette famille d'animaux ! corrigea Julia.
– Avec un cul comme ça, permets- moi d'en douter !
*
La carriole s’arrêta sur le vieux port, devant le café des éclusiers. Les 'immenses silos à grain érigé sur le quai de la pointe du moulin à vent masquaient la berge opposé. Leurs courbes imposantes semblaient surgir des eaux pour grimper vers la nuit.
– Viens, allons-nous-en d’ici, dit Anthony, maussade. Je n'ai jamais aimé ces monstres de béton qui rayent l'horizon. Je ne comprends pas qu'on ne les ait pas encore détruits.
– J’imagine qu'ils font partie du patrimoine, répondit Julia. Et puis peut-être qu'un jour on leur trouvera un certain charme.
– Ce jour là, je ne serai plus de ce monde pour les voir et je peux parier que toi non plus !
Il entraîna sa fille le long de la promenade du vieux port. La balade se poursuivit à travers les espaces verts qui bordent la rive du Saint-Laurent. Julia marchait quelques pas devant lui. La brise du soir faisait virevolter une mèche de sa chevelure.
– Qu’est-ce que tu regardes ? demanda Julia à son père.
– Toi !
– Et tu penses à quoi en me regardant ?
– Que tu es bien jolie, tu ressembles à ta mère, répondit-il d’un sourire subtil.
– J’ai faim ! annonça Julia.
– Nous choisirons une table qui te convienne, un peu plus loin. Ces quais sont truffés de petits restaurants…
plus infects les uns que les autres !
– Lequel est le plus infâme selon toi ?
– Ne t’inquiète pas, je nous fais confiance ; en s’y mettant tous les deux, on devrait le trouver !
En chemin, Julia et Anthony flânèrent autour des boutiques à la jonction du quai des Evénements. L’ancien débarcadère avançait en profondeur sur le Saint-Laurent.
– Cet homme là-bas ! s’exclama Julia en pointant une silhouette qui se faufilait dans la foule.
– Quel homme ?
– Près du vendeur de glaces, avec une veste noire, précisa-t-elle.
– Je ne vois rien !
Elle entraîna Anthony par le bras, le forçant à accélérer le pas.
– Mais quelle mouche te pique ?
– Ne traîne pas, nous allons le perdre !
Julia fut soudain emportée par le flot des visiteurs qui avançaient sur la jetée.
– Mais qu’est-ce qui te prends à la fin ?râla Anthony qui peinait à la suivre.
– Viens je te dis ! Insista-t-elle sans l’attendre.
Mais Anthony refusa de faire un pas de plus, il s’assit sur un banc et Julia l’abandonna, partant presque en courant à la recherche du mystérieux individu qui semblait mobiliser toute son attention.
Elle revint quelques instants plus tard, déçue.
– Je l’ai perdu.
– Vas-tu m’expliquer à quoi tu joues ?
– Là-bas, près des vendeurs ambulants. Je suis certaine d’avoir aperçu ton secrétaire particulier.