Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites
- Автор: Леви Марк
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-0-320-08209-2
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites». Краткое содержание книги:
Au premier contrôle, on leur fit ouvrir le coffre. On procéda à la fouille des sacs d'Antoine et de Mathias, et 120
Julia réalisa qu'elle n'avait emporté aucune affaire avec elle. Nouvelle injonction d'avancer, un peu plus loin le passage obligatoire par un corridor encadré de baraquements en tôles ondulées blanches ou les pièces d'identité seraient à leurs tours contrôlées. Un officier ordonna à Mathias de se ranger sur le côté et de le suivre. Antoine grommelait que ce voyage était une pure folie, qu'il l’avait dit depuis le début et Mathias lui rappela les consignes adoptées avant de reprendre le volant. D'un regard, Julia lui demanda ce qu'il attendait d'elle. Mathias a pris nos passeports, je m'en souviens comme si c'était hier. Il a suivi le douanier. Nous l'avons attendu avec Antoine et même si nous étions seuls sous cette lugubre charpente de métal, nous n'avons pas prononcé un mot, respectant ces consignes à la lettre. Et puis Mathias a réapparu, un militaire le suivait. Ni Antoine ni moi ne pouvions deviner ce qu'il adviendrait. Le jeune soldat nous a regardés tour à tour. Il a rendu les passeports à Mathias et lui a fait signe de passer. Je n'avais jamais connu cette peur-là, jamais ressenti cette sensation d'intrusion qui se glisse sous la peau et vous glace jusqu'aux os. La voiture à rouler lentement, jusqu'au point de contrôle suivant et à nouveau s’est arrêtée sous une halle gigantesque, où tout à recommencer. Mathias est reparti vers d'autres baraquements et quand il est enfin revenu, nous avons compris à son sourire que cette fois la route de Berlin s'ou-vrait à nous. Il était interdit de quitter l'autoroute jusqu'à notre destination.
*
La brise qui soufflait sur la promenade du vieux port de Montréal fit frissonner Julia. Mais ses yeux restèrent fixés sur les traits d'un homme dessinés au fusain, un visage surgit d'un autre temps, sur une toile bien plus blanche que la tôle ondulée de baraquements érigés à la frontière qui divisait jadis l'Allemagne.
*
Tomas, je faisais route vers toi. Nous étions insou-ciants et toi encore en vie.
Il fallut plus d'une heure pour que Mathias retrouve le goût de chanter. Hormis quelques camions, les seuls véhicules qu’ils croisaient où dépassaient étaient des Trabant. Comme si tous les habitants de ce pays avaient souhaité posséder la même automobile, pour ne jamais rivaliser avec celle de leurs voisins. La leurs faisait grande impression, la Peugeot 504 avait fière allure sur cette autoroute de RDA ; pas un chauffeur qui ne la regardait émerveillé quand elle le doublait.
Vinrent Schermen, Theessen, Köpernitz, passa Magdeburg et enfin Postdam ; Berlin n'était plus qu'à cinquante kilomètres. Antoine voulut impérativement être celui qui conduirait lorsqu'ils entreraient dans la banlieue.
Julien éclata de rire, rappelant que ses compatriotes avaient libéré la ville il y avait presque quarante-cinq ans.
– Et ils y sont toujours ! Avait aussitôt répondu Antoine d'un ton cinglant.
– Avec vous les Français ! Avait répliqué Julia aussi sec.
– Vous me fatiguez tous les deux ! Avait conclu Mathias.
Et, à nouveau, on s’était tus jusqu'à la prochaine frontière aux portes de l'îlot occidental enclavé dans l'Allemagne de l'Est ; on n'avait pas dit un mot, jusqu'à ce que l'on entre dans la ville où soudain Mathias s'était exclamé : Ich bin ein Berliner !
10.
Tout leurs calculs d'itinéraires s'était révélés faux.
L'après-midi du 8 novembre tirait presque à sa fin, mais aucun d'eux ne se souciait du retard accumulé sur la route. Ils étaient épuisés, et ignoraient leur fatigue. En ville l'excitation était palpable, on sentait que quelque chose allait se passer. Antoine avait dit juste ; quatre jours plus tôt, de l'autre côté du rideau de fer, un million d’Est-Allemand avaient manifestés pour leur liberté. Le mur, avec ses milliers de soldats et de chiens policiers qui patrouillaient jour et nuit, avait séparé ceux qui s'ai-maient, ceux qui vivaient ensemble et qu'il était sans plus vraiment oser y croire le moment où il serait enfin à nouveau réuni. Familles, amis ou simples voisins, isolé depuis vingt-huit ans par 43 km de béton, de barbelés, de miradors érigés si brutalement, au cours d'un triste été qui avait marqué le début de la guerre froide.
Attablés dans un café, les trois amis étaient à l'affût de ce qui se disait autour d’eux. Antoine se concentrait du mieux qu'il le pouvait, mettant ses connaissances acquises au lycée à l'épreuve pour traduire simultanément à Mathias et à Julia les commentaires des Berlinois. Le régime communiste ne tiendrait plus longtemps. Certains pensaient même que les postes de passage ne tarderaient pas à s’ouvrir. Tout avait changé depuis que Gorbatchev avait visité la RDA au mois d'octobre. Venu prendre une bière à la hâte, un journaliste du quotidien Tagesspiegel affirmait que la rédaction de son journal était en pleine ébullition.
Les titres d'ordinaire calé à cette heures sur les rota-tives n'était toujours pas arrêtés. Quelque chose d'important se préparait, il ne pouvait pas en dire plus.
À la nuit tombée, l'épuisement du voyage avait eu raison d’eux. Julien ne pouvait réfréner ses bâillements et un sérieux hoquet la saisie. Mathias essaya tous les trucs possibles, lui faire peur d'abord, mais chacune de ces tentatives se soldait par un éclat de rire et les soubresauts de Julia redoublaient d'intensité. Antoine s'en était mêlé.
Figure de gymnastiques acrobatiques imposées, pour avaler un verre d'eau tête en bas et bras en croix. L'astuce était infaillible, mais elle faillit quand même et les spas-mes reprirent de plus belle. Quelques clients du bar proposèrent d'autres stratagèmes. Boire une pinte cul secs résoudrait le problème, s'interdire de respirer le plus longtemps possible en se bouchant le nez, s'allonger par terre et replier les genoux sur le ventre. Chacun y allait de son idée, jusqu'à ce qu'un médecin complaisant qui con-sommait sa bière au comptoir dise à Julia dans un anglais presque parfait d'aller se reposer. Les cernes autour de ses yeux témoignaient de ce qu'elle était exténuée. Dormir serait le meilleur des remèdes. Les trois amis se mirent en quête d'une auberge de jeunesse.
Antoine demanda où ils pouvaient se loger. La fatigue ne l'ayant pas épargné lui non plus, le barman ne comprit jamais ce qu'il voulait.
Ils trouvèrent deux chambres mitoyennes dans un petit hôtel. Les deux garçons en partagèrent une, Julia eut l'autre pour elle seule.
Ils se hissèrent jusqu'au troisième étage et, aussitôt séparés, chacun s'écroula sur son lit, sauf Antoine qui passa la nuit sur un édredon à même le sol. À peine entré dans la place, Mathias s'était endormi en travers du mate-las.
*
La portraitiste peinait à finir son esquisse. Trois fois, elle avait rappelé à l'ordre son client, mais Anthony Walsh ne lui accordait qu'une oreille distraite. Alors que la jeune femme s'efforçait de saisir l'expression de son visage, il tournait sans cesse la tête pour observer sa fille.
Plus loin, Julien fixait le présentoir de la dessinatrice. Le regard absent, elle semblait partie vers d'autres lieux. Pas une fois depuis qu'il s'était assis, elle n’avait relevé les yeux du dessin qu'elle contemplait. Il l’appela mais elle ne répondit pas.
*
Il était presque midi en cette journée du 9 novembre, quand ils se retrouvèrent tous les trois dans le hall du petit hôtel. L'après-midi, ils découvriraient la ville. Dans quelques heures, Tomas, quelques heures encore je te rencontrerai.