Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites
- Автор: Леви Марк
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-0-320-08209-2
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites». Краткое содержание книги:
– Mon secrétaire a un physique qui n’a rien de particulier. Il ressemble à tout le monde et tout le monde lui ressemble. Tu te seras trompée, c’est tout.
– Alors pourquoi t’es-tu arrêté si soudainement ?
– Ma rotule… répondit Anthony Walsh d’un ton plaintif.
– Je croyais que tu ne souffrais pas !
– C’est encore ce stupide programme. Et puis sois un peu tolérante, je ne commande pas tout, je suis une machine très sophistiquée… Et quand bien même Wallace serait ici, c’est son droit. Il a tout son temps pour lui, maintenant qu’il est à la retraite.
– Peut-être mais ce serait quand même une étrange coïncidence.
– Le monde est si petit ! Mais je peux t’affirmer que tu l’as confondu avec quelqu’un d’autre. Tu ne m’avais pas dit que tu avais faim ?
Julia aida son père à se relever.
– Je crois que tout est redevenu normal, affirma-t-il en agitant la jambe. Tu vois, je peux de nouveau gambader. Faisons encore quelques pas avant de passer à table.
*
Dès le retour du printemps, marchands de pacotilles et de souvenirs, de colifichets pour touristes en tout genre, réinstallaient leurs stands le long de la promenade.
– Viens, allons par là, dit Anthony en entraînant sa fille plus avant vers la jetée.
– Je croyais que nous allions dîner ?
Anthony remarqua une ravissante jeune femme qui croquait au fusain les passants, moyennant dix dollars.
– Sacré coup de crayon ! s’exclama Anthony en con-templant son travail.
Quelques esquisses accrochées à une grille derrière elle témoignaient de son talent, et le portrait qu’elle réali-111
sait d’un touriste à l’instant ne faisait que le confirmer.
Julia ne prêtait aucune attention à la scène. Lorsque son appétit l’appelait, plus rien d’autre ne comptait. Chez elle, la faim s’apparentait le plus souvent à une irrésistible fringale. Son coup de fourchette avait toujours épaté les hommes qui la côtoyaient. Qu’il s’agisse de ses collègues de travail ou de ceux qui avaient pu partager quelques moments de sa vie. Adam l’avait un jour mise au défi devant une montagne de pancakes. Julia attaquait allègrement sa septième crêpe, tandis que son compagnon, qui avait renoncé dès la cinquième, vivait les premiers instants d’une indigestion mémorable. Le plus in-juste était que sa silhouette semblait ne jamais vouloir souffrir d’aucun de ses excès.
– On y va ? insista-t-elle.
– Attends ! répondit Anthony en prenant la place que le touriste venait de quitter.
Julia leva les yeux au ciel.
– Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-elle impatiente.
– Je me fais tirer le portrait ! rétorqua Anthony, la voix enjouée. Et regardant la dessinatrice qui taillait la mine de son fusain, il demanda :
– Face ou profil ?
– Un trois quart ? proposa la jeune femme.
– Gauche ou droit ? interrogea Anthony en pivotant sur le strapontin. On m’a toujours dit que de ce côté mon profil était plus élégant. Qu’en pensez-vous ? Et toi Julia, qu’en penses-tu ?
– Rien ! absolument rien ! dit-elle en lui tournant le dos.
– Avec tous ces bonbons caoutchouteux que tu as dévorés tout à l’heure, ton estomac peut attendre un tout petit peu. Je ne comprends même pas que tu aies encore faim après t’être autant gavée de sucreries.
La portraitiste, compatissante, sourit à Julia.
– C’est mon père, nous nous sommes pas vus depuis des années – trop occupé à s’intéresser à lui -, la dernière fois que nous avons fait une promenade comme celle-ci, il m’accompagnait au jardin d’enfants. Il a reprit le cours de notre relation à partir de ce moment-là ! Ne lui dites surtout pas que j’ai dépassé la trentaine, ça lui ferait un choc !
La jeune femme posa son crayon et regarda Julia.
– Je vais rater mon croquis si vous continuer à me faire rire.
– Tu vois, poursuivit Anthony, tu perturbes le travail de mademoiselle. Va voir les dessins qui sont accrochés, ça ne durera pas longtemps.
– Il se fiche complètement du dessin, il s’est assis là parce qu’il vous trouve jolie. Expliqua Julia à la dessinatrice.
Anthony fit signe à sa fille de s’approcher, comme s’il voulait lui confier un secret. Faisant mauvaise figure, elle se pencha vers lui.
– A ton avis, chuchota-t-il à son oreille, combien de jeunes femmes rêveraient de voir leur père se faire tirer le portrait trois jours après sa mort, je te le demande ?
A court d’arguments, Julia s’éloigna.
Tout en gardant la pose, Anthony observait sa fille pendant qu’elle regardait les dessins qui n’avait pas trouvé preneur ou ceux que la jeune artiste réalisait par plaisir, pour progresser.
Et soudain, le visage de Julia se figea. Ses yeux s’écarquillèrent elle entrouvrit les lèvres comme si l’air était venu à lui manquer. Etait-il possible que la magie d’un trait de fusain rouvre ainsi toute une mémoire ? Ce visage suspendu à un grille, cette fossette esquissée au bas du menton, cette légère esquille qui exagérait la pommette, ce regard qu’elle contemplait sur une feuille et qui semblait la contempler tout autant, ce front presque insolent, la ramenaient des années en arrière, vers tant d’émotions passées.
– Tomas ? balbutia-t-elle…
9.
… Julia avait eu dix-huit ans au premier jour de septembre 1989. Et pour fêter cet anniversaire, elle allait abandonner les bancs du collège où Anthony Walsh l’avait inscrite, pour un programme d’échanges interna-tionaux dans un tout autre domaine que celui choisi par son père. L’argent économisé ces dernières années en donnant des cours particuliers, ces derniers mois en tra-vaillant en cachette comme modèle dans les salles du département des arts graphiques, celui ratissé à ces cama-rades de jeu au cours de quelques parties de cartes endiablées, s’additionneraient à la bourse d’études qu’elle avait décrochée. Il avait fallu la complicité du secrétaire d’Anthony Walsh pour que Julia puisse l’obtenir sans que le doctorat de la faculté ne vienne opposer la fortune de son père à la demande qu’elle faisait. Wallace avait accepté à contrecœur et à grand renfort de « Mademoiselle, qu’est-ce que vous me faites faire, si votre père venait à l’apprendre », de signer le formulaire certifiant que, depuis longtemps, son employeur ne subvenait plus aux besoins de sa propre fille. En présentant ses attestations d’emplois, Julia avait convaincu l’économat de l’université.
Un passeport récupéré au cours d’une brève et hou-leuse visite dans la maison que son père occupait sur Park Avenue, une porte claquée à toute volée et Julia embar-quait dans un bus, direction l’aéroport JFK, atterrissage à Paris au petit matin du 6 octobre 1989.
Une chambre d’étudiant qu’elle revoyait soudain. La table en bois collée à la fenêtre, avec cette vue unique sur les toits de l’Observatoire ; la chaise en fer blanc, la lampe rescapée d’un autre siècle ; le lit aux draps un peu rêches, mais qui sentaient si bon, deux copines qui habi-taient le même palier, leurs prénoms restaient captifs du passé. Le boulevard Saint-Michel qu’elle descendait à pied chaque jour pour rejoindre l’Ecole des beaux-arts.
Le troquet au coin du boulevard Arago et ces gens qui fumaient au comptoir en buvant des cafés-cognac le matin. Ses rêves d’indépendance se réalisaient et aucun flirt ne viendrait troubler ses études. Du soir au matin et du matin au soir, Julia dessinait. Elle avait essayé presque tous les bancs ju jardin du Luxembourg, parcouru chacune des allées, s’était allongée dur des pelouses interdites, pour y observer la marche maladroite des oiseaux qui seuls étaient autorisés à s’y poser. Octobre avait passé, et l’aube de son premier automne à Paris s’était effacée dans les premiers jours gris de novembre.