La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Il y eut plus de monde que prévu. La piste de danse avait été sacrifiée, Padovani avait été obligé d’ajouter des tables, il avait hésité mais il faisait trop froid pour en mettre sur la terrasse. On pouvait difficilement quitter sa table et les serveuses avaient le plus grand mal à se déplacer, elles posaient les plats en bout de rangée et ils passaient de main en main. Les commandes se perdaient dans les airs. En désespoir d’ivresse, plusieurs se servirent directement, une foule de bouteilles disparurent du bar sans être comptées. Les Padovani se disputèrent, elle criait que c’était sa faute, il criait plus fort encore qu’il n’y pouvait rien.
C’était imprévisible.
L’orchestre jouait en sourdine, il y avait un tel bruit qu’on ne l’entendait plus.
Mathé, encadré par sa nouvelle amie, et par Christine, avec sa troupe au complet, occupait la table habituelle près de la fenêtre, Joseph leur faisait face, essayant de répondre aux questions précises de Mathé qui l’interrogeait comme s’il avait été un spécialiste de Kafka. Joseph lui avait déjà expliqué qu’il appréciait peu cet auteur. Sans se soucier de ses réserves, Mathé revenait à la charge, il avait repensé à leur désaccord sur l’interprétation du Procès, il soutenait que c’était un manifeste remarquable sur l’absurde et Joseph, au contraire, que l’absence de rationalité n’avait aucun intérêt.
– Quand Joseph K. est arrêté, il reste libre. Lors de son interrogatoire, il ne se défend pas, on ne l’accuse pas, c’est lui au contraire qui critique le système. L’appartement de l’huissier sert de tribunal, pendant son procès la femme de l’huissier a une relation sexuelle avec un étudiant. Cela n’a aucun sens, ces situations privent le texte de la force du quotidien. C’est la réalité qui doit être irrationnelle et incompréhensible.
– C’est pourtant ce qui se passe dans les pays fascistes, rétorqua Mathé.
– C’est une erreur d’avoir une lecture métaphorique de Kafka. Il est dans le néant, confiné dans un monde désincarné, eux sont dans la négation des droits.
– La barbe ! On ne pourrait pas avoir une discussion plus marrante un soir de réveillon ! lança Nelly.
Joseph se dressa. Pouvant à peine reculer sa chaise, il grimpa sur la table, attrapa Nelly par la main, la hissa à la force du poignet. Sans se préoccuper des exclamations et des protestations, il avança, essayant de ne pas piétiner les assiettes, l’entraînant dans son sillage, elle renversa quelques verres en criant « Désolée, désolée ». Joseph demanda à un des comédiens d’ouvrir la fenêtre. Une bouffée de vent glacé s’engouffra dans le restaurant. Il s’élança sur le rebord, aida Nelly à le rejoindre, ils étaient en déséquilibre, faisaient des moulinets avec leurs bras. Ils sautèrent sur la terrasse déserte. Comme un orchestre obéissant au chef qui le commande avec ses doigts tendus, les musiciens jouèrent enfin dans le silence revenu. La foule ébahie s’agglutinait derrière les vitres. Joseph entraîna Nelly dans Quand on s’promène au bord de l’eau. La mer était noire, il n’y avait pas d’étoiles, pas de lune. Ils avaient la piste pour eux seuls, elle tournoyait trop vite, se raidissait, chevauchait ses pas, avait tendance à se rapprocher.
– Ferme les yeux, murmura-t-il.
Ils tournaient, tournaient, elle se laissait guider. Presque le bonheur. Une douzaine de couples les rejoignirent. Des courageux à qui le froid ne faisait pas peur, emmitouflés dans leurs manteaux. Maurice en complet-veston tira Christine par la main. Elle n’avait pas envie de danser.
– Tu vas voir, lança-t-il. C’est un grand moment.
Au milieu de la piste, Christine lui faisait face, attendant qu’il la prenne dans ses bras, la ronde continuait autour d’eux. Soudain, Maurice tomba à genoux, écarta les bras. Un à un, les couples s’arrêtèrent et les entourèrent.
– Christine chérie, j’ai l’honneur de te demander ta main.
Elle mit quelques secondes à comprendre, ouvrit la bouche, ses lèvres tremblaient. Maurice, nerveux, chercha quelque chose dans sa poche et sortit un écrin rouge.
– Mon amour, c’est pour toi.
Il ouvrit le boîtier, découvrant un diamant serti dans un anneau doré qu’il offrit à sa bien-aimée.
– Pour nos fiançailles.
– Tu es tombé sur la tête !
D’un revers lifté, elle envoya promener le boîtier. La bague s’envola, vingt cous gracieusement synchronisés suivirent les loopings. Maurice, effaré, regarda son diamant se noyer au milieu de la forêt de jambes, son premier réflexe fut de se précipiter pour le récupérer. Christine retourna vers le restaurant. Un instant, il hésita, fit quelques pas à genoux pour la suivre, se ravisa, fonça tel un demi de mêlée à la recherche du bijou. Heureusement, il y avait une Algéroise honnête dans l’assistance qui, trouvant la bague vraiment jolie, la lui présenta au creux de sa paume, et quand il voulut la prendre referma ses doigts.
– Moi, je vous épouse de suite, dit-elle, émue.
« Encore une folle ! » pensa Maurice. Il lui ouvrit la main, récupéra son bien.
– Christine ! Christine ! cria-t-il en se frayant un passage.
Elle avait disparu, engloutie par la foule. Il titubait face à ce mur infranchissable comme un boxeur groggy. Maurice pleurait, sans honte aucune, des perles de tristesse infinie. Il buvait un coup, un autre, reniflait toujours. Mathé le consola, lui donna sa cigarette, lui mit la main sur l’épaule, un frère.
– Tu sais, Christine, c’est une chic fille. Il ne faut pas lui en vouloir.
Heureusement, Maurice avait fait sa demande impromptue avant les douze coups fatidiques. À Alger la superstitieuse, c’était l’année 38 qui finissait mal. Trente-neuf gardait toutes ses chances. Le décompte fut assourdissant, le zéro fêté triomphalement.
Avec hystérie même (c’était, paraît-il, habituel ici).
À la table de Mathé, aucune effusion, on ne s’embrassa pas.
– Ce sera une mauvaise année, affirma-t-il. Elle aurait mieux fait d’accepter.
Les hommes n’étaient pas tendres avec cet imbécile de Maurice. Quelle idée de prendre un risque pareil ! Pourquoi ne pas s’être déclaré en tête à tête ? Après tout, on ne savait pas grand-chose de ce Parisien. Nous au moins on est plus malins (on n’achète rien sans l’accord des parents). En revanche, l’image de Maurice auprès de la gent féminine s’en trouva considérablement rehaussée. Derrière l’homme entreprenant se cachait un romantique. De nos jours, il n’y en avait plus beaucoup. Les trente témoins de cette scène, et les quelques milliers à qui elle fut rapportée les jours suivants, s’interrogèrent longuement : était-ce qu’elle ne l’aimait pas ou en aimait-elle un autre ? Cette dernière hypothèse avait la faveur. D’abord, parce que c’est péché de gâcher la marchandise, on n’imaginait pas Christine bête au point de faire la difficile. Derrière ce refus se cachait un autre homme.
Forcément.
Et, de l’avis de ces connaisseuses, il ressemblait à Mathé, elles en auraient mis leur main au feu. Nelly et les autres comédiennes levaient les yeux au ciel, juraient sur tous les saints que c’était un fantasme collectif. Personne ne les croyait.
À Alger la cul-bénite, le mariage relevait de l’extatique, les rares courageuses qui, après bien des circonlocutions, osèrent aborder la question avec Christine, furent horrifiées. Christine haïssait l’engagement solennel, la promesse du meilleur et du pire provoquait chez elle (toutes proportions gardées) un effet identique à celui du chiffon rouge agité devant le taureau.
– Ce n’est pas la mort qui te séparera de l’homme qui t’aime, c’est ta connerie qui le fera fuir, lança-t-elle à une intrépide qui voulait savoir si elle aimait Maurice. Jamais je ne me marierai ! L’esclavage de la femme reste à abolir !