Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites
- Автор: Леви Марк
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-0-320-08209-2
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites». Краткое содержание книги:
8.
A 17 h 30, le vol American Airlines 4742 se posait sur la piste de l’aéroport Pierre-Trudeau à Montréal. Ils passèrent la douane sans encombre. Une voiture les attendait. L’autoroute était dégagée, une demi-heure plus tard, ils traversaient le quartier des affaires. Anthony désigna une longue tour en verre ;
– Je l’ai vue se construire, soupira-t-il. Elle a le même âge que toi.
– Pourquoi me racontes-tu ça ?
– Puisque tu affectionnes particulièrement cette ville, je t’y laisse un souvenir. Un jour, tu te promèneras par ici et tu sauras que ton père avait passé quelques mois de sa vie à travailler dans cette tour. Cette rue te sera moins anonyme.
– Je m’en souviendrai, dit-elle.
– Tu ne me demandes pas ce que j’y faisais ?
– Des affaires, je suppose ?
– Oh non ; à cette époque je me contentais de tenir un petit kiosque à journaux. Tu n’es pas née avec une cuillère en argent dans la bouche. Elle est venue plus tard.
– Tu as fait cela longtemps ? questionna Julia, étonnée.
– Un jour, j’ai eu l’idée de vendre aussi des boissons chaudes. Et là, j’ai vraiment commencé à faire des affaires ! poursuivit Anthony, l’œil devenu pétillant. Les gens s’engouffraient dans l’immeuble, frigorifiés par le vent qui court dès la fin de l’automne et ne s’essouffle qu’au printemps. Tu aurais dû les voir se précipiter vers les cafés, chocolats chauds et thés que je leur vendais… deux fois le prix du marché.
– Et ensuite ?
– Ensuite, j’ai ajouté des sandwichs à ma carte. Ta mère les préparait dès l’aube. La cuisine de notre appartement s’est rapidement transformée en véritable labora-toire.
– Vous avez vécu à Montréal, maman et toi ?
– Nous vivions entourés de salades, de tranches de jambon et de papier cellophane. Quand j’ai commencé à proposer un service de distribution dans les étages de la tour et de celle qui venait de se construire juste à côté, j’ai dû embaucher mon premier salarié.
– Qui était-ce ?
– Ta mère ! Elle tenait le kiosque pendant que je distribuais les commandes.
Elle était si belle que les clients passaient jusqu’à quatre commande par jour, rien que pour l’apercevoir.
Qu’est-ce que nous avons pu rigoler à cette époque. Chaque acheteur avait sa fiche et ta maman ses têtes. Le comptable du bureau 1407, il avait le béguin pour elle, ses sandwichs avaient garniture double ; le directeur du personnel au onzième se voyait réserver les fins de pots de moutarde, et les feuilles de salade flétries, ta mère l’avait dans le collimateur.
Ils arrivèrent devant leur hôtel. Le bagagiste les accompagna jusqu’à la réception.
– Nous n’avons pas de réservation, dit-elle en tendant son passeport au préposé.
L’homme vérifia sur son écran d’ordinateur les dis-ponibilités qu’offrait son planning. Il tapa le nom de famille.
– Mais si, vous avez une chambre, et pas n’importe laquelle !
Julia le regarda, étonnée, tandis qu’Anthony reculait de quelques pas.
– M. et Mme Walsh… Coverman ! s’exclama le réceptionniste et si je ne m’abuse, vous restez avec nous toute la semaine.
– Tu n’as pas osé faire ça ? souffla Julia à son père qui affichait un air des plus innocents.
Le réceptionniste lui sauva la mise en les interrompant.
– Vous avez la suite… et, constatant la différence d’âge qui séparait M. et Mme Walsh, ajouta avec une légère inflexion dans la voix :…nuptiale.
– Tu aurais quand même pu choisir un autre hôtel ! dit Julia à l’oreille de son père.
– C’était un package ! se justifia Anthony. Ton futur mari avait opté pour une formule complète, vol plus séjour. Et encore, on s’en tire bien, il a renoncé à la demi-pension. Mais je te promets que cela ne lui coûtera rien, nous mettrons la note sur ma carte de crédit. Tu es mon héritière, donc c’est toi qui m’invites ! dit-il en rigolant.
– Ce n’était vraiment pas cela qui m’inquiétait ! tempêta Julia.
– Ah ? Quoi alors ?
– La suite… nuptiale ?
– Aucun souci, j’avais vérifié auprès de l’agence, elle est composée de deux chambres reliées par un salon, au dernier étage. Tu n’as pas le vertige, j’espère ?
Et tandis que Julia sermonnait son père, le concierge de l’hôtel lui tendit la clé, lui souhaitant un excellent séjour…
Le bagagiste les conduisit vers les ascenseurs. Julia rebroussa chemin et se rua vers le réceptionniste.
– Ce n’est pas du tout ce que vous croyez ! C’est mon père.
– Mais je ne crois rien, madame, répondit ce dernier, gêné.
– Si si, vous croyez, et vous vous trompez !
– Mademoiselle, je vous garantis que j’ai tout vu dans mon métier, dit-il en se penchant par-dessus le comptoir pour que personne ne surprenne sa conversation. Je suis une tombe, assura-t-il d’un ton qui se voulait rassurant !
Et alors que Julia s’apprêtait à lancer une réplique cinglante, Anthony l’attrapa par le bras et l’entraîna de force loin de la réception.
– Tu te soucies bien trop de ce que les gens pensent !
– Qu’est-ce que ça peut te faire ?
– Tu y perds un peu de ta liberté et beaucoup de ton sens de l’humour. Viens, le bagagiste retient les portes de l'ascenseur et nous ne sommes pas les seuls à vouloir nous déplacer dans cet hôtel !
*
La suite était conforme à la description qu’Anthony en avait faite. Les fenêtres des deux chambres, séparées par un petit salon, surplombaient la vieille ville. Son sac à peine posé sur son lit, Julia dut retourner ouvrir la porte.
Un garçon d'étages attendait derrière une table roulante sur laquelle était disposés une bouteille de champagne dans son seau, deux flûtes et un ballotin de chocolats.
– Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda Julia.
– Avec les compliments de l'hôtel, Madame, répondit l'employé. D'autres prestations « jeunes mariées ».
Julia lui décocha un regard noir en s'emparant du petit mot posé sur la nappe. Le directeur de l'hôtel remer-ciait M. et Mme Walsh-Coverman d'avoir choisi son établissement pour célébrer leurs noces. Tout le personnel se tenait à leur disposition pour rendre ce séjour inoubliable.
Julia déchira le mot, reposa délicatement les morceaux sur la table roulante et claqua la porte au nez du garçon d'étages.
– Mais, Madame, c'est compris dans le tarif de votre chambre ! Entendit-t-elle depuis le couloir.
Elle ne répondit pas, les roues du chariot couinèrent vers les ascenseurs. Julia rouvrit la porte, pris la boîte de chocolats et fit demi-tour. Le garçon sursauta quand la porte de la suite 702 claqua pour la seconde fois.
– Qu'est-ce que c'était ? Demanda Anthony Walsh en sortant de sa chambre.
– Rien ! Répondit Julia assise sur le rebord de la fenêtre du petit salon.
– Joli panorama, n'est-ce pas ? Dit-il en fixant le Saint-Laurent qu'on apercevait au loin. Il fait doux, veux-tu que nous allions nous promener ?
– Tout plutôt que de rester ici !
– Ce n'est pas moi qui ai choisi l'endroit ! Répondit Anthony en posant un pull sur les épaules de sa fille.
*
Les rue Vieux Montréal, avec leurs pavés de guin-gois, rivalisent de charme avec celles des plus jolis quartiers d'Europe.
La promenade d'Antony et Julia commença par la place d'armes ; Anthony Walsh se fit un devoir de ra-105
conter à sa fille l’histoire de sueur Maisonneuve, d'où la statue trônait au milieu d'un petit bassin.
Elle l'interrompit d'un bâillement et le planta devant le monument dédié à la mémoire du fondateur de la ville, pour aller s'intéresser de plus près aux marchands de bonbons qui se trouvaient à quelques mètres de là.