Vipère au poing
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #1
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253001454
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
Chadnown s'en fut, ayant, avec grandeur d'âme, abandonné à notre père la priorité dans la déterminaison du Stretomenia sinensis, qui portera donc éternellement cette parenthèse (Jacobus Rezeau, 1927). Il fut remplacé par le grand tipulidien, l'abbé Rapant, de Malines. Professeur de rhétorique dans un collège wallon, il était affligé de verbosité et d'adiposité. Les vacances de Noël, qu'il nous consacra, étaient plus rudes que d'habitude : la neige tenait, ce qui est plutôt rare en pays craonnais. Emmitouflé dans un cache-nez considérable et portant deux douillettes l'une sur l'autre, le gros homme s'amena sans crier gare : nous n'étions pas allés le chercher à Segré et il dut « se taper » les six kilomètres à pied.
— … Que c'est bon pour la santé, savez-vous ! fit-il en décrottant ses souliers. Mais c'est une bien mauvaise saison pour nous, cher monsieur. Les tipules ne courent pas sur la glace.
Sa présence sanctifiait l'entomologiste et le manoir. Nous fûmes gratifiés de deux messes quotidiennes, la sienne faisant double emploi avec celle de l'oblat, mais ne pouvant, par politesse, être « séchée ». Au surplus, comme le Belge payait quarante sous ses enfants de chœur, de graves contestations surgirent entre nous. Frédie, que sa grande patience envers les discours entomologiques avait rendu sympathique au professeur de rhétorique, prétendait en garder le monopole. La rente de la messe des tipules lui semblait très préférable aux restants de vin de la messe des cupules. (Cette dernière étant ainsi dénommée parce que l'oblat avait la manie d'enterrer partout des glands de chêne, famille des cupulifères. Petit buveur, il ne vidait jamais complètement ses burettes.) Une conférence tenue dans ma chambre trancha ce débat : Frédie verserait soixante pour cent de ses pieux pourboires à la caisse secrète que nous venions de constituer pour pallier le retour éventuel de Folcoche.
Cette décision du « cartel des Gosses », mené, comme toutes les formations politiques, par les éléments d'extrême gauche (c'est-à-dire moi), ne fut d'ailleurs pas la seule prise lors de ce meeting, qui avait des buts plus vastes et plus ambitieux. Décidés à tenir tête à la contre-attaque que Folcoche n'allait point manquer de lancer contre nos libertés, nous venions de réaliser officiellement le front commun. Cropette en était, ainsi que Petit-Jean Barbelivien, le fils du tenancier de l'annexe, menacé dans le privilège, qu'il prisait fort, de partager nos jeux (depuis qu'il s'était, ce manant, pour escroquer de l'instruction, découvert une irrésistible vocation sacerdotale). Nous pouvions compter sur la neutralité de l'oblat et sur la sympathie de Fine. A l'imitation de celui des gauches, notre cartel était donc assez disparate et surtout partisan de garnir l'assiette au beurre.
La question primordiale était, en effet, celle du ravitaillement. Petit-Jean promit des œufs, qu'il chiperait dans les pondoirs. Ne pouvant plus, en hiver, monnayer contre des pots de rillettes les tanches et les dards de l'Ommée, je cherchai autre chose à vendre. Tous les matins, en grand secret, je sortis armé de la carabine Remington 6 millimètres de papa, dont le tir ne fait pratiquement pas plus de bruit qu'un coup de fouet et peut être facilement confondu avec lui. Embusqué derrière une haie, j'attendais la sortie des lapins, qui, à la brune, quittent les garennes pour les champs de choux. Argent, œufs, confitures, tout fut mis en réserve dans le coffre-fort. Ce dernier avait été aménagé, depuis déjà longtemps, entre le toit et la fausse cloison de ma chambre, qui est mansardée. La plinthe en masquait l'entrée. Il reçut également un certain nombre de vieilles clefs et le texte de « La Déclaration des Droits », rédigée par Frédie sur le modèle de la Déclaration des Droits de l'Homme et revêtue des quatre signatures des membres du cartel.
C'est dans ces dispositions d'esprit que nous trouva madame mère, quand, soudain, nonobstant les recommandations des médecins, elle quitta la clinique et débarqua du car, récemment mis en service sur la route d'Angers, et qui s'arrêta, tout spécialement pour elle, à la barrière blanche de La Belle Angerie. Nous étions en train de souper. Les talons de Folcoche, reconnaissables entre tous, sonnèrent dans les couloirs. La porte s'ouvrit sèchement. En un clin d'oeil, nous rectifiâmes tous la position.
— Revenir seule, mais c'est de la folie, Paule ! protesta faiblement papa, aussi blanc que nous.
Folcoche sourit et, avant toute réponse, referma le beurrier.
XIII
Folcoche avait du pain sur la planche. Sa première contre-attaque, engagée de front, échoua.
— Mais, Jacques, vos enfants se moquent complètement du périmètre que nous leur avons assigné.
La première ligne paternelle se comporta bien :
— C'est moi-même qui les ai autorisés à circuler librement. Que voulez-vous, ma chère ! Ce sont presque des jeunes gens. Il faut vous en apercevoir, malgré l'extrême jeunesse que vous avez su conserver.
La mégère dut se contenter de cette galanterie. Aussitôt après la prière du soir, comme nous nous relevions en nous brossant les genoux, nouvel étonnement de sa part :
— Comment ? Vous avez supprimé l'examen de conscience ?
Cette fois, l'oblat intervint :
— Madame, mon saint ministère doit vous garantir contre toute interprétation hâtive. A l'âge de vos enfants, la liberté spirituelle devient nécessaire.
Pas de doute, Mme Rezeau avait affaire à une coalition. Elle le sentit, mais s'entêta : je l'ai déjà dit, elle n'était point très intelligente et sa forte volonté ne trouvait que progressivement les lumières utiles à sa gouverne. La présence de Petit-Jean, parmi nous, aux heures de récréation, lui arracha des cris.
— Non et non ! Je ne veux pas que mes enfants s'encanaillent.
L'oblat se dévoua pour la seconde fois.
— Madame, le petit Barbelivien se prépare à la vocation religieuse. M. Rezeau et moi avons pensé que vos enfants ne sauraient être en meilleure compagnie. Moi-même, qui ne suis qu'un cadet de ferme, j'ai jadis bénéficié de la même sollicitude de la part d'une grande famille de mon pays.
— C'est bon, coupa Folcoche, j'ignorais. Mais je voulais vous demander autre chose. D'où viennent les rillettes que mangent ces enfants à leur goûter ? Je ne leur en ai point donné.
— Jean vend du poisson dans les fermes, je crois.
— Qu'est-ce que c'est que ce trafic ! Au surplus, je ne vois pas comment il peut pêcher en hiver.
— Il doit vendre aussi du gibier.
— Mon fils braconne ! C'est complet !
M. Rezeau, alerté, me demanda des précisions, que je lui donnai très franchement.
— En somme, sacré petit bonhomme ! tu me fauches des cartouches et tu tires mes lapins à la barbe de mon garde.
J'en convins. Folcoche crut triompher. Mais mon vieux chasseur de père reconnaissait son sang et, très fier de mes coups de carabine, m'alloua six cartouches par semaine, à la seule condition de lui en rendre compte.
Mme Rezeau n'insista pas. Quatre ou cinq gifles, distribuées en pure perte sur des joues qui ne rougissaient même plus, venaient de lui faire comprendre enfin la nécessité de changer de tactique.
Du jour au lendemain, son attitude changea. Elle devint non pas conciliante, mais presque silencieuse. Sans doute ne pourrait-elle jamais récupérer le lest que nous l'obligions à jeter par-dessus bord, mais l'essentiel était de reprendre bien en main les rênes du gouvernement. Cette Albion des marais craonnais, pour coloniser les siens, retrouva les immortels principes de division lente qui ont fait la fortune de l'Angleterre.