Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Moi, j’ai su. Et vous plaît-il de connaître, mon neveu, comment Navarre s’y prit pour se gagner Lancastre ? Eh bien ! il lui proposa tout fièrement de reconnaître le roi Édouard d’Angleterre pour roi de France. Rien moins que cela. Ils allèrent même si avant en besogne qu’ils projetèrent un traité de bonne alliance.
Premier point : Navarre, donc, eût reconnu en Édouard le roi de France. Second point : ils convenaient de conduire ensemble la guerre contre le roi Jean. Troisième point : Édouard reconnaissait à Charles de Navarre le duché de Normandie, la Champagne, la Brie, Chartres, et aussi la lieutenance du Languedoc, en plus, bien sûr, de son royaume de Navarre et du comté d’Évreux. Autant dire qu’ils se partageaient la France. Je vous passe le reste.
Comment ai-je eu connaissance de ce projet ? Ah ! je puis vous dire qu’il fut noté de la propre main de l’évêque de Londres qui accompagnait messire de Lancastre. Mais ne me demandez point qui m’en a instruit un peu plus tard. Souvenez-vous que je suis chanoine de la cathédrale d’York et que, si mal en cour que je sois outre-manche, j’y ai conservé quelques intelligences.
Point n’est besoin de vous assurer que si l’on avait eu d’abord quelques chances de progresser vers une paix entre la France et l’Angleterre, elles furent toutes minées par le passage du sémillant petit roi.
Comment les ambassadeurs auraient-ils voulu plus avant s’accorder quand chacune des deux parties se croyait encouragée à la guerre par les promesses de Monseigneur de Navarre ? À Bourbon, il disait : « Je parle à Lancastre, mais je lui mens pour vous servir. » Puis il venait chuchoter à Lancastre : « Certes, j’ai vu Bourbon, pour le tromper. Je suis votre homme. » Et l’admirable, c’est que les deux le croyaient.
Si bien que lorsque vraiment il s’éloigna d’Avignon pour gagner les Pyrénées, des deux côtés on était convaincu, tout en prenant bien soin de n’en rien dire, de voir partir un ami.
La conférence entra dans l’aigreur ; on ne se concédait plus rien. Et la ville entra dans la torpeur. Pendant trois semaines on n’avait rien fait que de s’occuper de Charles le Mauvais. Le pape lui-même surprit en redevenant morose et geignard ; le méchant charmeur un moment l’avait distrait…
Ah ! me voilà réchauffé. À vous, mon neveu ; tirez le pot de braise devers vous, et vous dégourdissez un peu.
X
LA MAUVAISE ANNÉE
Vous dites bien, vous dites bien, Archambaud, et je ressens comme vous. Voilà dix jours seulement que nous sommes partis de Périgueux, et c’est comme si nous courions depuis un mois. Le voyage allonge le temps. Ce soir nous coucherons à Châteauroux. Je ne vous cache point que je ne serai pas fâché, demain, d’arriver à Bourges, si Dieu le veut, et de m’y reposer, trois grands jours pour le moins, et peut-être quatre. Je commence à être un peu las de ces abbayes où l’on nous sert maigre chère et où l’on bassine à peine mon lit, pour bien me donner à entendre qu’on est ruiné par le passage de la guerre. Qu’ils ne croient pas, ces petits abbés, que c’est en me faisant jeûner et dormir au vent coulis qu’ils gagneront d’être exemptés de finances !… Et puis les hommes d’escorte ont besoin de repos, eux aussi, et de réparer les harnois, et de sécher leurs habits. Car cette pluie n’arrange rien. À écouter mes bacheliers éternuer autour de ma litière, je gage que plus d’un va occuper son séjour de Bourges à se soigner à la cannelle, à la girofle et au vin chaud. Pour moi, je ne pourrai guère muser. Dépouiller le courrier d’Avignon, dicter mes missives en retour…
Peut-être vous surprenez-vous, Archambaud, des paroles d’impatience qu’il m’arrive de laisser échapper au sujet du Saint-Père. Oui, j’ai le sang vif, et montre un peu trop mes dépits. C’est qu’il m’en donne gros à mâcher. Mais croyez que je ne me prive guère de lui remontrer à lui-même ses sottises. Et c’est plus d’une fois qu’il m’est arrivé de lui dire : « Veuille la grâce de Dieu, Très Saint-Père, vous éclairer sur la bourde que vous venez de commettre. »
Ah ! si les cardinaux français ne s’étaient pas soudain butés sur l’idée qu’un homme né comme nous le sommes ne convenait point… l’humilité, il fallait être né dans l’humilité… et que d’autre part les cardinaux italiens, le Capocci et les autres, avaient été moins obstinés sur le retour du Saint-Siège à Rome… Rome, Rome ! Ils ne voient que leurs États d’Italie ; le Capitole leur cache Dieu.
Ce qui m’enrage le plus, chez notre Innocent, c’est sa politique à l’endroit de l’Empereur. Avec Pierre Roger, je veux dire Clément VI, nous nous sommes arc-boutés six ans pour que l’Empereur ne fût point couronné. Qu’il fût élu, fort bien. Qu’il gouvernât, nous y consentions. Mais il fallait conserver son sacre en réserve tant qu’il n’aurait pas souscrit aux engagements que nous voulions qu’il prît. Je savais trop bien que cet Empereur-là, au lendemain de l’onction, nous causerait déboires.
Là-dessus, notre Aubert coiffe la tiare et commence à chantonner : « Concilions, concilions. » Et au printemps de l’année passée, il parvient à ses fins. « L’Empereur Charles IV sera couronné ; je l’ordonne ! », finit-il par me dire. Le pape Innocent est de ces souverains qui ne se découvrent d’énergie que pour battre en retraite. Nous avons foison de ces gens-là. Il imaginait avoir remporté grande victoire parce que l’Empereur s’était engagé à n’entrer dans Rome que le matin du sacre pour en ressortir le soir même, et qu’il ne coucherait pas dans la ville. Vétille ! Le cardinal Bertrand de Colombiers… « Vous voyez, je désigne un Français ; vous devez être satisfait… » fut expédié pour aller poser sur le front du Bohémien la couronne de Charlemagne. Six mois après, en retour de cette bonté, Charles IV nous gratifiait de la Bulle d’Or, par quoi la papauté n’a plus désormais ni voix ni regard dans l’élection impériale.
Désormais, l’Empire se désigne entre sept électeurs allemands qui vont confédérer leurs États… c’est-à-dire qui vont faire règle perpétuelle de leur belle anarchie. Cependant, rien n’est décidé pour l’Italie et nul ne sait vraiment par qui et comment le pouvoir s’y va exercer. Le plus grave, en cette bulle, et qu’Innocent n’a pas vu, c’est qu’elle sépare le temporel du spirituel et qu’elle consacre l’indépendance des nations vis-à-vis de la papauté. C’est la fin, c’est l’effacement du principe de la monarchie universelle exercée par le successeur de saint Pierre, au nom du Seigneur Tout-Puissant. On renvoie Dieu au ciel, et l’on fait ce qu’on veut sur la terre. On nomme cela « l’esprit moderne », et l’on s’en vante. Moi, j’appelle cela, pardonnez-moi mon neveu, avoir de la merde sur les yeux.
Il n’y a pas d’esprit ancien et d’esprit moderne. Il y a l’esprit tout court, et de l’autre côté la sottise. Qu’a fait notre pape ? A-t-il tonné, fulminé, excommunié ? Il a envoyé à l’Empereur une missive fort douce et amicale pleine de ses bénédictions… Oh ! non, oh ! non ; ce n’est pas moi qui l’ai préparée. Mais c’est moi qui vais devoir, à la diète de Metz, entendre solennellement publier cette bulle qui renie le pouvoir suprême du Saint-Siège et ne peut apporter à l’Europe que troubles, désordres et misères.