Mille vies valent mieux qu'une
- Автор: Belmondo Jean-Paul
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213700977
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
À l’époque, entre 1830 et 1914, la meilleure offre à proximité pour les malheureux et les miséreux, le seul pays neuf où tout tenter ou tout laver, c’était l’Algérie. Les autres rejoignaient les États-Unis, où une vaste communauté italienne était déjà établie.
Bien que Paul soit viscéralement attaché à son pays, à sa culture, et à la vie qu’il y mène, il décide d’opter pour l’Afrique du Nord. Des pêcheurs de Naples ou de Cefalù ont émigré les premiers là-bas et se sont installés sur le littoral, en continuant leur activité. Mon grand-père fait de même : il atterrit à Alger et s’établit avec Rosine dans la populaire et colorée Bab El Oued, où les Espagnols règnent en maîtres. Seule une zone à son extrémité, le quartier de la Marine, s’italianise. Paul ouvre un atelier où il propose ses services de forgeron, auxquels il ajoute ceux de mécanicien. Le progrès a en effet apporté les voitures et les machines-outils, qui exigent souvent des réparations. La politique de grands travaux menée dans le pays lui procure du boulot à long terme. Les voies ferrées qui se construisent, notamment celle reliant Alger à Oran, requièrent leur lot de forgerons. Sa petite affaire marche, les clients affluent — l’exil est réussi. La famille peut s’agrandir, ou plutôt le couple devenir une famille. Rosine met mon père au monde. Paul prend le petit Paul dans ses bras. Un petit frère, Antoine, arrivera plus tard.
C’est là, au milieu de la ruche qu’est Bab El Oued, que grandit mon père, l’œil écarquillé sur les beautés d’Alger la Blanche, ses formes et ses couleurs, et son cosmopolitisme. Avec, en exemple, l’acharnement de son propre père, attelé à la tâche du lever au coucher du soleil. Le cœur à l’ouvrage, ou la première des vertus. Alors qu’il est encore gamin, Papa déclare qu’il veut être sculpteur. Le grand-père Paul le prend au sérieux et lui fabrique les outils nécessaires. Dans un bloc de pierre récupéré chez un marbrier, mon père sculpte sa première œuvre : une tête d’homme. Il est en effet devenu ce qu’il avait promis. Il a intégré les Beaux-Arts d’Alger et, par prudence, a aussi appris l’architecture.
Dans les commandes qu’il réalisera plus tard pour l’État, ses connaissances en architecture lui seront fort utiles.
La bienveillance et l’ouverture d’esprit d’un artisan né pauvre, que l’on n’aurait pu blâmer de se méfier de la vocation d’artiste, et de recommander plutôt les métiers réels, utiles, m’ont été précieuses. Je crois que Papa de constaté combien lui avait réussi la liberté laissée par son propre père de suivre son destin. De quoi lui donner envie de marcher dans ses traces. Peut-être aussi croyait-il aux prémonitions, aux signes.
À Alger, un jour qu’après la lecture d’une pièce il rejoignait Jacques Copeau dans les coulisses, quelqu’un lança tout fort son nom : « Paul Belmondo ! » Celui-là s’exclama alors : « Belmondo !… Quel nom splendide ce serait pour un comédien ! » Il n’avait pas tort. Le sort, avec mon aide, a crédité son intuition.
L’Italie ne m’a pas retenu trop longtemps. Je dois confesser ici, au risque de passer pour un idiot, que, tout d’abord, je n’ai jamais trouvé Cinecittà. Que, ensuite, je me suis retrouvé complètement fauché. Et que, enfin, j’ai dû rentrer en train dans un wagon à bestiaux, la troisième classe.
Alors que je suis encore à Rome, errant en haillons, luttant contre la tentation de ramasser les pièces au fond de la fontaine de Trevi, je reçois un télégramme de la Comédie-Française. Il devrait me rendre fou de joie, fier et heureux comme si j’avais gagné au Loto. N’est-ce pas le but, l’objectif suprême, de n’importe quel élève du Conservatoire ? Cette institution n’est-elle pas la préparation officieuse à l’entrée dans le Saint des saints des comédiens ?
Chaque fois que l’un de nos camarades de l’école est choisi par les honorables sociétaires, nous le jalousons. Intégrer le Français, c’est comme devenir fonctionnaire dans un métier qui se caractérise précisément par sa précarité, ses aléas. À ceux qui y entrent sont donnés les moyens de monter des pièces, et même de les emmener en tournée. Et quand ils ont besoin de trouver des comédiens, ils engagent de préférence les élèves du Conservatoire, par esprit de chapelle — le sérail demeure avec le sérail — et par facilité. J’ai moi-même, et mes potes aussi, bénéficié de ce traitement de faveur avec Françoise Fabian, Annie Girardot et Michel Galabru. Celui-ci a notamment eu la bienveillance de m’embaucher dans deux pièces de Molière, Le Médecin malgré lui et George Dandin. Dans cette dernière, j’occuperai le rôle de Lubin, que je maîtrise pour m’être entraîné en cours au Conservatoire. Je connais le texte et sais comment en flatter les ressorts comiques.
Je ne réagis donc pas mal lorsque l’on m’annonce que nous allons jouer la première sans avoir répété. Le jour dit, j’investis mon personnage comme j’en ai l’habitude, avec brio et maestria. Excité par la présence d’un vrai public, je donne tout dans ma scène, puis reviens en coulisses où je commence à me démaquiller.
Arrive alors Michel Beaune, qui est de la partie. Il me regarde, les yeux écarquillés, la bouche ouverte :
« Qu’est-ce que tu as ?
— Mais qu’est-ce que tu fais ?
— Tu le vois bien, je me démaquille !
— Mais tu es fou ! Tu as encore trois scènes à jouer. »
J’ai tellement répété la première scène de Lubin que j’ai oublié qu’il y en a d’autres. D’autres, dont j’ignore tout : les situations, le texte, mon texte, les répliques que mon personnage doit donner à George Dandin/Michel Galabru. Cette seconde où je prends conscience que je suis mal barré dure jusqu’à ce que mon jeune-vieux complice ne me laisse plus l’espace de réfléchir à une solution. Il me saisit par les épaules et me fait traverser le rideau. Je me retrouve face à mon employeur, qui ne tarde pas à se rendre compte que je suis incapable de suivre la scène. J’entends Michel Beaune qui essaie de me souffler en criant, assez fort pour que les premiers rangs l’entendent. Mais je suis sans cesse décalé, malgré les efforts de ralentissement de mon partenaire. Et, quand je parviens à attraper des bribes derrière le rideau, je les mélange jusqu’à ce que mes phrases n’en soient plus. C’est une catastrophe.
Lubin a l’air d’être totalement demeuré, et les spectateurs ne sont plus sûrs de tout comprendre. À un moment, George Dandin me dit : « Ce que vient de m’apprendre cet homme est étrange ! » Mais je ne lui ai rien appris du tout. C’est plutôt cela qui semble étrange. Je ne me rappelle pas tous les détails de la fin de ce naufrage, si ce n’est une grosse engueulade avec une grosse voix. Michel Galabru m’a viré, comme je le méritais. Il m’a facilement remplacé, les candidats se bousculant au portillon. Mais l’autre n’a pas fait mieux que moi il a eu des trous de mémoire de la taille d’une tranchée et y a enterré ses chances de rester Lubin.
Je ne sais si cet épisode eut une quelconque influence sur l’esprit des parrains de la Comédie-Française, mais j’attendais en vain d’être appelé, comme certains de mes camarades, pour y jouer.
Le télégramme, même s’il tombe mal, à un moment où je ne suis pas parisien, devrait donc logiquement me satisfaire. Pourtant, c’est loin d’être le cas : je suis vexé. C’est encore pire que s’ils ne m’avaient rien envoyé du tout. Le job auquel ils ont pensé pour moi est… stagiaire. En l’occurrence, il s’agit de faire l’ouvreuse, de préparer des cafés, et mille autres petites tâches que je ne qualifierais pas de sottes, mais d’inadaptées à mon métier.