Mille vies valent mieux qu'une
- Автор: Belmondo Jean-Paul
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213700977
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
Un jour, je le vois bloquer, pour le seul bonheur d’engendrer le bordel, la place de l’Étoile. Il freine sèchement et, après avoir coupé le moteur, il sort, avec un faux air d’énervé brutal. Et, quand un condé se pointe pour lui demander de remettre les gaz, il se plaint d’un malotru imaginaire qui lui aurait fait une queue de poisson. Peu à peu, les voitures engagées autour de l’Arc de Triomphe s’arrêtent, les unes coincées derrière la conversation absurde entre le flic et Mario, les autres ralenties par la curiosité de ce guignol improvisé.
Mario David, c’est comme acteur, sans trop d’efforts, que je l’ai connu. Nous figurons tous deux dans la distribution d’une pièce très populaire, Oscar, mise en scène par Jacques Mauclair. Car les cours au Conservatoire doivent nous ouvrir les portes des théâtres. Les metteurs en scène se déplacent pour jauger les poulains que nous sommes et, de notre côté, nous courons les castings à la recherche de petits rôles dans lesquels nous faire remarquer par de plus grands, avec plus ou moins de chance.
J’ai ainsi le bol d’être engagé en 1953 dans deux pièces, jouées en alternance au Théâtre de l’Atelier : Zamore, de Georges Neveux, avec deux copains, Yves Robert et André Versini ; et Médée, de Jean Anouilh, avec, dans le rôle vedette de Jason, Jean Servais — que je retrouverai bien des années plus tard dans la peau du tuteur de Françoise Dorléac dans L’Homme de Rio —, et, dans celui de l’infanticide empoisonneuse, la ravissante Michèle Alfa, dont j’étais épris en cachette. La pièce d’Anouilh est pour moi une excellente nouvelle, car rien de plus efficace que la dernière création d’un auteur connu pour remplir les théâtres et assurer aux comédiens quelques mois de travail rémunéré. C’est la meilleure pioche.
Une héroïne tragique telle que Médée aurait dû me porter bonheur, me conduire aux portes de la gloire et de la sécurité matérielle. Mais, hélas, les critiques et leurs plumes acerbes déjouent les pronostics. Après la première représentation, une pluie de très mauvais papiers écrase Médée, qui ne tient que seize jours à l’affiche. J’en ris avec les copains, moi qui ai trouvé le moyen de figurer dans le seul échec d’Anouilh. J’apprends dans la mésaventure que le concept même de garantie n’est pas pertinent en la matière. Présumer que les spectateurs aimeront une pièce, un film ou une sculpture, c’est comme annoncer le sens du vent sur l’océan un jour à l’avance. L’imprévision fait loi.
Heureusement, je n’ai pas le temps de me désoler de ma malchance, car je suis embauché aux côtés d’une gloire de l’époque à la carrière sur les planches époustouflante : Jacqueline Gauthier. Cette étoile rayonnait dans La Reine blanche, mise en scène par Jean Meyer au Théâtre Michel. Et deux ans plus tard, après ma sortie du Conservatoire, je touche le firmament en me produisant aux côtés de Pierre Mondy dans Oscar, le vaudeville de Claude Magnier qui se donne à l’Athénée.
C’est grâce à Maria Pacôme, qui connaît les bars accueillant mes pérégrinations nocturnes, que j’obtiens ce rôle. Jacques Mauclair a besoin de remplacer Claude Rich au pied levé : il lui faut son remplaçant dans l’instant, dans la nuit. Quand, après avoir fait le tour des lieux de débauche du sixième, Maria finit par me dénicher, largement grisé par les heures consacrées à célébrer on ne sait même plus quoi, elle m’entraîne passer une audition au domicile du metteur en scène.
Malgré mon taux d’alcoolémie, j’ai la présence d’esprit de refuser le rôle, par loyauté envers mon ami Claude Rich dont je suppose alors qu’on est en train de l’évincer à mon profit. Ils me jurent que non, que je ne chasse pas un ami, qu’il est seulement pris ailleurs. C’est faux. En dépit de leur argumentaire convaincant, je préfère téléphoner à Claude, qui me confirme qu’il est viré et m’exhorte à accepter le rôle. Que ce soit moi qui prenne la suite, c’est moins douloureux pour lui.
C’est très excitant de prendre une affaire en cours de route, d’être mis au défi d’apprendre un texte en quinze jours seulement. J’ai un rôle important, une vaste aire de jeu sur laquelle gambader. Oscar est une pièce montée sur une cascade de répliques comiques, de situations burlesques, de surprises savoureuses. Je m’y épanouis chaque soir, trop heureux d’être dans mes cordes sur scène, et de pouvoir déconner avec Mario David en coulisses. Ni porté aux nues ni éreinté par la critique, je peux ainsi gentiment continuer de m’amuser.
Oscar ne rencontre bien sûr pas la faveur des snobs et je ne risque pas de susciter l’admiration des profs du Conservatoire pour ma prestation, quelque bonne fût-elle, dans du théâtre de boulevard. En outre, ils n’ont pas forcément le privilège d’y assister. Je ne les ai pas vus assis dans les fauteuils des premiers rangs. À leur place rigolent bruyamment mes copines des Halles.
Un jour, l’administratrice du théâtre me demandera même d’un air sévère : « Mais qui sont ces filles vulgaires qui gloussaient ? » Question à laquelle je me bornerai à répondre : « Ce sont mes cousines. »
C’est cette même dame un peu revêche, transformée pour l’occasion en messager de malheur, qui, plus tard, m’apporte ma convocation à des réjouissances bien éloignées de celles d’Oscar : la guerre d’Algérie.
Je dois partir manu militari, laissant mon rôle à Jean-Pierre Cassel, et l’idée de découvrir de cette manière le pays dont vient mon père me déplaît. En sus, je n’ai pas gardé un bon souvenir de mes jours et de mes nuits à l’armée. J’en garde surtout des coups de crosse. C’est dans l’infanterie qu’on m’a placé.
Une fois arrivé sur place, on me fait manier des armes et, surtout, effectuer des patrouilles. Le comble de l’emmerdement pour moi qui ne suis pas né pour être discret, encore moins pour être armé. Marcher pendant des heures, alourdi par la tenue militaire et la chaleur intenable, sans parler, sans fureter, je n’en vois pas l’intérêt. On me fait apprendre par cœur les cailloux et la terre d’Alger à Hussen et de Dey à Surcouf. J’en bave.
Je trouve ce pays si aride et hostile que j’admire mon frère Alain, qui s’y est installé et y travaille. Quand mes « chef-oui-chef » me lâchent la bride cinq minutes pour filer le voir, il essaie d’adoucir ma peine. Qui s’anesthésie dès lors que je prends la décision de me tirer de ce merdier…
Dans un défilé militaire dont nous nous acquittons devant le général Salan, je marche à côté d’un camarade avec lequel nous traînons à l’arrière du cortège et échangeons sur la difficulté d’être troufions en Algérie. Il finit par déclarer : « M’en fous, parce qu’à Noël je serai plus là ! » Cette phrase produit sur moi un effet magique, m’ouvrant soudain un horizon que je n’imagine pas.
Et le destin s’en mêle : je suis blessé à la jambe. Assez gravement pour que l’on me rapatrie en France, au Val-de-Grâce, après quatre mois de calvaire. L’impression d’avoir déjà vécu cette scène — moi abîmé, là — m’envahit évidemment. D’une manière fort désagréable. L’armée, c’est un fait incontestable, ne me réussit pas. Je m’y cogne. Et je n’apprécie pas davantage son hôpital où elle range ses soldats cassés, ou mourants. Cette fois, c’est en Algérie qu’on les a tués, mais c’est devant moi qu’ils agonisent. Mon naturel joyeux commence à être sérieusement déréglé. Je suis coupé de mon métier, de mes copains et d’Élodie, ma future femme. Laquelle s’est mise à m’attendre le soir à Denfert-Rochereau, à quelques encablures du Val-de-Grâce.