Mille vies valent mieux qu'une
- Автор: Belmondo Jean-Paul
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213700977
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
Nous arrivons ainsi parfois à l’Échaudé, un bistrot qui grouille d’artistes, et tenu par un type épatant, Henri Leduc. Alors notre petit jeu démarre. Je propose de raccompagner Marielle rue Guénégaud, mais, par pure civilité et amitié, il m’offre, à son tour, de marcher avec moi jusqu’à Odéon, en prenant la rue Dauphine. À ce moment, Jean-Pierre dit : « Bon, nous ne sommes pas loin, allons faire un tour à la Coupole », et, bien entendu, j’acquiesce.
Après un ou deux verres de plus, la nécessité de se raccompagner mutuellement croît. Et dure jusqu’aux alentours de quatre heures du matin. Nous soumettons la nuit à nos pulsions de vie. Lesquelles ne nous conduisent pas toujours plus loin que des heures heureuses et leur souvenir, plus tard.
Il arrive cependant que cette existence libre et éphémère ne soit pas toujours si inconséquente. Dans ce vertige de plaisirs, en mars 1953, mes yeux s’arrêtent sur une jeune et ravissante brune, au regard pétillant et aux belles jambes de danseuse. Et pour cause : elle fait partie d’un ballet be-bop, les « Latin Bop Stars », qui connaît alors un certain succès et l’emmène dans des tournées à l’étranger. Quand je la rencontre, elle se produit au Bilboquet, un cabaret de cette rue Saint-Benoît où je traîne mes pattes.
Cette aimable danseuse a le tempérament assez joyeux et l’esprit assez ouvert pour se compromettre avec une troupe de noctambules dépravés, allant jusqu’à choisir le plus incontrôlable de ceux-ci, c’est-à-dire ma pomme. Nous sympathisons longtemps avant d’envisager les choses sous d’autres angles, plus doux. En revanche, je la rebaptise prestement, comme pour me l’approprier. Elle s’appelait Renée, je la nommerai Élodie, imitant le héros d’une pièce de Tristan Bernard qui m’avait frappé, L’Ardent Artilleur. Nous mettrons six ans à nous marier, c’est-à-dire à nous calmer suffisamment pour être capables d’être responsables. Surtout moi.
J’ai pris des habitudes de demi-voyou qui ne conviennent pas au statut d’époux acceptable. Je cultive l’excès, vénère la nuit et cherche le contact avec ses créatures les moins fréquentables.
La pratique de la boxe à l’Avia Club m’a déjà plongé dans un milieu où l’on ignore le baisemain et la révérence au profit d’un ton plus rugueux. J’ai, par réflexe de défense, pété le nez de mon complice Charles Gérard, quand je l’ai rencontré. Alors je ne m’encombre pas des règles des petits bourgeois et me trouve à l’aise avec les vauriens.
Je fraie sans me forcer avec une faune qui ne s’embarrasse pas des manières que les nourrices du Luxembourg tentent d’inculquer à de roses têtes blondes. Ce monde, pourtant, m’attire assez pour que je sente régulièrement le besoin de le retrouver. Il se rencontre dans les salles de boxe du neuvième et du dixième où se déroulent les matchs, dans les rues alentour, et du côté de la rue Saint-Denis. Il est peuplé de petits truands chaussés de daim et à l’affût d’un coup, de prostituées à grande gueule, de gros camions et de déchargeurs costauds, d’alcool inflammable et de bagarres souvent brèves, mais violentes. Je vais me jeter aux Halles comme dans un bassin interlope où je suis à la fois spectateur et acteur.
Ces figures, comme la pute Frisette et sa croix des vaches tatouée sur le front par son maquereau, que je fréquente certaines nuits dans un bistrot où les frites et le whisky ne nous reviennent pas cher, dès le rideau du jour levé, deviennent comédiens. Les godets, la fatigue, l’obscurité à peine troublée par l’éclairage blafard des lampadaires, les témoins rassemblés au hasard, les délivrent de leur habit diurne. Une nouvelle vérité, hautement vraisemblable, émerge d’eux et me fascine.
J’écoute leurs histoires improbables, partageant leur table et leurs moments de bravoure vaine, quand il s’agit de sauvegarder son honneur déjà mort depuis belle lurette, et dont le cadavre flotte quelque part dans une bouteille. Pour rien, avant que cela soit pour un rien, une conversation dégénère, les poings se mettent à mouliner, les verres à voler, les tables à valser et les nez à saigner.
Il est miraculeux de sortir de l’une de ces rixes sans un coquard et des bleus. Je risque moins les gnons sur un ring que dans ces luttes brutales et sans règles qui me font marrer comme une bataille de polochons entre jeunes sauvages. Je ne suis pas le moins fougueux, mettant à profit les leçons de l’Avia Club. Je distribue, moi aussi, des séries de gauches enchaînées avec des droites, mais le peu d’espace où se passe le bazar m’empêche d’esquiver les coups grâce à des roulades ou autres prouesses de gymnaste. Fatalement, je suis acculé contre le bar, un mur, ou d’autres types en train de se taper dessus. J’accepte gracieusement la casse. Et m’en sors avec un charme en plus de mon nez esquinté, un œil violet, mais pas l’iris, ou un tacheté jaune-turquoise sur les joues.
À cette période, je joue dans La Mégère apprivoisée avec Pierre Brasseur, qui me voit entrer en scène le visage ravagé par les échauffourées de la veille et s’exclame : « Mais qu’est-ce que tu fais, la nuit ? »
Lorsque je ne vais pas m’immerger en solitaire dans les eaux remuantes des Halles, je fais l’idiot à Saint-Germain avec les autres, la bande du Conservatoire : Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Bruno Cremer, Michel Beaune, Pierre Vernier, Henri-Jacques Huet, Henri Poirier, Claude Brasseur…
J’y ai récolté, avec l’aide d’Hubert Deschamps, le surnom ambitieux de Pepel, vagabond interprété par Jean Gabin dans Les Bas-fonds de Jean Renoir, et je n’en suis pas peu fier. Être gratifié d’un autre nom que celui de ma naissance est signe de ma popularité et de mes aspirations. Ça ne me déplaît pas de porter le titre d’un rôle de Gabin dans un film que je considère comme un chef-d’œuvre — bien au contraire.
Étant Pepel, avant d’être Bebel, je m’inscris dans une galerie de personnages improbables dont je fais ma famille d’adoption. Le plus poilu d’entre eux est le dénommé « Moustache », figure excentrique du quartier, doté de bacchantes assez impressionnantes pour mériter un surnom, batteur professionnel et organisateur de deux courses de voitures amateur légendaires, le Star Racing Team. Il brille la nuit à l’Alcazar avec son ami Jean-Marie Rivière, et sa gouaille nous tient compagnie à la terrasse des cafés que nous colonisons ; elle a même fait office de bande originale de ma rencontre avec ma tendre Élodie. Il a en commun avec l’équipe que mes amis comédiens et moi formons le sens des lignes blanches, ou plutôt de leur franchissement continu.
Mais la palme de la folie furieuse revient incontestablement à un géant, anciennement dompteur de fauves et culturiste distingué par l’honorable titre de Monsieur France : Mario David. Il a des idées d’anarchiste psychopathe et les moyens physiques de les mettre en œuvre. Il est capable de sidérer les Parisiens en se déplaçant en tracteur, qu’il s’amuse à garer en le collant à la boutique ou au restaurant auquel il se rend.
Avec lui, un soir, nous fermons la rue Saint-Benoît à la circulation, avant d’être embarqués dans le panier à salade envoyé pour rétablir l’ordre. Pourtant, nous sommes innocents : notre action n’avait rien de politique, nous ne manifestions aucune animosité envers les automobiles.
Notre revendication, totalement spontanée et intempestive, relevait davantage d’un parti pris philosophique, de type libertaire. Notre objectif à tout prix est la jouissance ; notre chemin, la liberté. Et notre armoire à glace, Mario David, en explore les moindres recoins. Il a ce don rare de semer la zizanie où il passe, dans des proportions qui suscitent notre respect à tous.