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Mille vies valent mieux qu'une

Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:

Jean-Paul Belmondo a aujourd’hui décidé de tout raconter. Son enfance marquée par la guerre, sa mère courage, l’atelier de son père, et ses premières amours.
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
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Une valise en carton, par exemple, peut servir de ballon, et nous engager dans une partie de foot improvisée devant le café de la Comédie-Française. Ce jour-là, ça m’a valu d’être accosté par un homme qui m’a demandé, suscitant dans notre groupe un éclat de rire : « Vous ne voudriez pas faire du cinéma ? »

Nous l’avons pris pour un plaisantin. À tort, car il s’agissait bien d’un réalisateur, Henri Aisner, et sa proposition était tout ce qu’il y avait de plus réel et de plus sérieux. Il préparait un film pour le compte de la CGT, dont le propos était de célébrer la fraternité ouvrière et qui devait s’appeler « Demain nous volerons », mais s’intitulera Les Copains du dimanche.

L’histoire me plaisait bien, car il était question d’une bande d’amis qui, bossant dans une usine, se mettaient d’accord pour redonner des ailes à un vieil avion déglingué. Dans la clique en question figuraient Marc Cassot en tant que comédien chevronné, Bernard Fresson et Michel Piccoli, avec qui je me liais aussitôt d’amitié.

Nous passons un mois et demi ensemble à tourner sur un vieux terrain d’aviation près de Paris et, comme de coutume, à faire les idiots. Entre deux bêtises, je fais connaissance avec la caméra. C’est une nouvelle sensation que de n’avoir d’autre public que ses partenaires ; c’est comme de jouer sans miroir, dans le vide.

Je ne sais pas ce que je donne sans réaction immédiate. À l’inverse, je peux me voir après et me critiquer, car je perçois exclusivement mes défauts. Surtout, ce que je visionne après coup ne correspond jamais à ce que j’ai eu la sensation de faire : le « je » de la pellicule est un autre que celui du plateau. Et cette distorsion me dérange trop pour la rechercher.

Durant toute ma carrière, j’ai veillé à m’éviter à l’image : je me suis choisi acteur et me suis refusé spectateur. L’expérience me fait remettre en doute ce que les professeurs du Conservatoire nous répétaient à longueur d’année, à savoir que le comédien est infiniment supérieur à l’acteur, que le théâtre est le parent noble, et le cinéma, le cousin plouc de province.

Cette différence éclatante entre les vertus exigées d’un comédien et celles d’un acteur ne m’aura pas frappé. Je fais au mieux pour me familiariser avec la technique cinématographique, me placer, faire attention à des détails qui se verront à l’écran quand ils auraient été masqués sur scène. Je ne suis pas certain d’être bon, mais j’aime ça, au point de confier à Marc Cassot que je ne pourrais faire que cela.

En réalité, dès le tournage terminé, je cours les castings de théâtre, car je n’y ai pas renoncé et n’ai pas le luxe de choisir entre l’écran et les planches. Je suis d’accord pour accepter n’importe quel petit rôle, du moment que je travaille.

Avant le court bonheur d’Oscar, je suis engagé pour interpréter au théâtre Sarah-Bernhardt une sentinelle romaine dans une pièce de George Bernard Shaw, César et Cléopâtre, mise en scène par Jean Le Poulain.

Si mon rôle n’est pas primordial, il est accompagné d’une scène idéale pour moi : un combat au glaive, où je peux déployer mes talents physiques. Dans la peau de César, c’est un acteur dont j’admire le style cape et d’épée et l’aura solaire : Jean Marais. Il est déjà une vedette, et pourtant ne le fait sentir à personne : il s’amuse avec les autres comédiens et les techniciens, nous encourage d’une bonne appréciation, reste avec nous après les représentations. Avec moi, il est particulièrement aimable. Il me trouve du talent, de l’énergie et des charmes qu’il ne serait pas mécontent d’explorer. Au fait de ma solide hétérosexualité qu’évidemment il regrette, il se place au cas où et, un soir, avec un sourire entendu, il me lance : « Si par hasard tu deviens pédéraste, tu me le diras. » Hélas, je n’ai jamais pu le lui dire, j’aurais menti.

En plus de la bonne humeur, du plaisir de manier l’épée, et de l’exercice de mes attraits sur Jean Marais, je gagne l’occasion d’être mis en contact avec le réalisateur Marc Allégret, qui m’offre, aux côtés des stars Henri Vidal et Mylène Demongeot, un petit rôle dans un film parlant au titre de muet : Sois belle et tais-toi.

Lorsque je me rends à la production pour signer mon contrat, dans le bureau, quelqu’un attend néanmoins déjà et passera donc avant moi. J’ai alors cette désagréable sensation, qu’on nomme « impatience », d’être dans la salle d’attente en hiver d’un médecin généraliste réputé. J’exagère bien sûr, mais je n’ai pas de temps à perdre avec des papiers et suis déçu de savoir que je serai là un bout de temps alors que j’ai plutôt prévu la rapidité du paraphe. L’homme, vraisemblablement débutant comme moi et qui se trouve là avant mon arrivée, ne montre quant à lui aucun signe d’agacement : pas de pied ou de jambe en métronome, pas de soupirs, pas de mâchoires serrées ou d’yeux furibonds. Au contraire de ma personne, parfaitement tendue, prête à mordre, convaincue qu’ils font exprès de me faire poireauter.

Je m’enquiers, d’un ton qui trahit mon projet de m’en aller immédiatement, de la longueur de mon calvaire en l’interrogeant sur le sien : « Il y a longtemps que tu es là ? » Il me jette un regard bleu acier et me dit : « Calme-toi, ils sont là. »

En effet, je vois les deux grandes portes du bureau s’ouvrir et j’entends qu’on l’appelle : « Alain Delon, vous pouvez entrer. » Il se lève alors et disparaît. Pas pour longtemps cependant, car je retombe sur lui quelques jours plus tard dans mon quartier de prédilection. Entre nous commence une amitié qui ne s’est jamais tarie.

On nous opposera tout au long de nos vies, cherchant à créer une adversité dont la légende pourrait se nourrir. En fait, nous sommes proches, en dépit d’une divergence évidente d’origine sociale. Son enfance a été aussi triste, pauvre et solitaire que la mienne a été joyeuse, bourgeoise et pleine d’amour.

Nos passés nous ont certainement conditionnés à être, l’un ténébreux, l’autre malicieux, mais nous avons en commun un désir d’aventure, un plaisir viscéral à être acteur, une sincérité dans le jeu. Le hasard nous a épargnés en nous évitant la concurrence. Le seul rôle que je devais tenir et qu’il aura finalement eu sera celui de Monsieur Klein. Et encore, nous ne serons pas en lice en même temps. Costa-Gavras, qui n’aura pas réussi à trouver les fonds pour monter son film, abandonnera le projet, jusqu’à ce qu’Alain décide d’aider le réalisateur à le produire. Il était parfait dans la peau de cet homme traqué par les nazis, bien mieux que je ne l’aurais été.

C’est plutôt de Laurent Terzieff que je dois me méfier dans ces années de premières expériences cinématographiques.

Un jour, je me retrouve en finale du casting d’un film important face à cet acteur impénétrable et mystérieux, à la voix et à la diction incroyables. Le génie des Enfants du paradis et des Visiteurs du soir, Marcel Carné, a planifié un film sur la jeunesse dorée des années 1950. Il s’est inspiré de deux jeunes qu’il connaissait pour en tirer un scénario compliqué, assez artificiel et au propos contestable.

Malgré l’immense succès que Les Tricheurs ont rencontré en salle, le long métrage à thèse de Carné a suscité de virulentes critiques, épinglant sa vision biaisée et fausse d’une génération qu’il prétendait avoir comprise.

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