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Mille vies valent mieux qu'une

Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:

Jean-Paul Belmondo a aujourd’hui décidé de tout raconter. Son enfance marquée par la guerre, sa mère courage, l’atelier de son père, et ses premières amours.
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
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Je cherche toujours à me surpasser, à battre mes propres records de chahut. Toujours dans mon personnage d’idiot du village, chaperonné par mon grand frère et qui fait des crises nerveuses, je veux entrer dans un restaurant chic où des dames bien comme il faut dégustent des plats de choucroute, spécialité du lieu, au son aigu d’un orchestre de violons.

Un gorille devant les portes de la Maxéville nous en barre le passage, irritant mon grand frère, très susceptible sur les questions de discrimination des êtres différents comme je le suis. Alors qu’il commence à sermonner vertement le videur, je lâche sa main et m’introduis dans le restaurant. Ou, plutôt, je m’y jette littéralement. Je fais exprès de convulser, excusant mes bras et mes jambes qui moulinent dans tous les sens et font sauter au passage les plats, les assiettes et les verres. Je fais un carnage, renverse toutes les tables et provoque un feu d’artifice de choucroute qui atterrit dans les mèches permanentées et laquées des vieilles rombières et sur leurs écharpes en renard. L’orchestre ayant cessé de jouer, on n’entend plus que le cliquetis des couverts qui dansent et le bruit sec des tables qui se brisent. Une armée de serveurs tente alors de me mettre la main dessus. Mais, au jeu du roulé-boulé-bondi-jeté-sauté-esquivé, je gagne la partie haut la main.

J’ai derrière moi de longues années d’expérience, une bonne détente et l’agilité nécessaire pour me dérober dès que l’on m’atteint. Je pousse le bouchon en donnant à mon chasseur l’illusion qu’il va m’attraper, je me laisse approcher pour mieux me dissiper dans l’air ou dans l’eau. Je m’efforce d’être volatile. Vu le désastre général que je viens de créer, les garçons de l’établissement me coursent avec rage. Ils seraient trop heureux de m’attraper par le col, de me flanquer une correction et de me ramener, le visage coloré de coquards, le nez enflé et l’air piteux, à leur patron qui se voit ruiné et obligé de se confondre en excuses obséquieuses auprès de ses clients fuyant le cataclysme, les vêtements grêlés de chou, au moment où j’ai déjà quitté le lieu de mon forfait et rejoint le boulevard Poissonnière.

Je les ai à mes trousses jusqu’au niveau du Golf-Drouot, où j’ai viré d’un coup. Je ne suis pas mauvais pour semer mes poursuivants, surtout dans un quartier que je commence à connaître comme ma poche, à force d’y faire le zouave.

Ma zone de prédilection, celle où je vis les meilleures années de ma vie, une période qui demeure pour moi la belle époque. Je suis aussi léger que l’air, je baigne dans une insouciance et un optimisme inégalables. Je suis entouré de camarades qui croient aux mêmes dieux de la paresse et du plaisir, et ne produisent d’efforts que pour inventer quelque nouvelle distraction pour nous égayer et semer le bordel.

C’est la grande époque des nuits d’amour et des caves de Saint-Germain-des-Prés. Nous dansons, nous gueulons notre joie, nous compensons les sales jours de la guerre. Rien n’entravera notre désir de brûler par tous les bouts, les autres et nous.

Dans la presse sérieuse, de très honorables et doctes messieurs dissertent sur cette jeunesse en péril, ce péril jeune, qui mènerait la société dans les ornières du désarroi. Il faut toujours des individus pour annoncer la fin de l’humanité quand elle les a déjà quittés. Au contraire, je pronostique le meilleur, et surtout pour nous, magnifiques dégénérés, inutiles et anarchistes. Nous sommes beaux, oui, je vous l’affirme. Car nous sommes heureux d’être seulement en vie, de pouvoir rire sur les millions de tombes que nous avons vues se remplir.

Peut-être sommes-nous un peu décadents, certes. Il est vrai qu’à seize ans les filles sont rarement vierges, mais elles font, grâce à leur expérience, de meilleures épouses, et il ne se trouve pas un jeune homme qui n’ait déjà été initié aux cuites cinglantes. On nous reproche d’avoir abandonné la lecture. N’avons-nous pas toute notre vieillesse devant nous pour cela ? Se retirer du monde, une fois que le corps se soustrait à une vie physique intense, pourquoi pas ? Mais pas avant. Pas avant.

Même ceux qui n’ont rien que leurs frusques sur le dos se sentent riches. Nous détenons, en effet, un capital inestimable : le temps. Dans lequel nous puisons allégrement pour écumer les terrasses de café, les caves où l’on écoute du jazz — Art Blakey est notre idole —, le pavé parisien dans un périmètre choisi, de Saint-Germain-des-Prés à Saint-Germain-des-Prés.

Nous y avons nos lieux de villégiature quotidienne où nous sommes sûrs de nous retrouver. Lesdits endroits n’ont pas été choisis au hasard, ou en fonction du seul critère de l’emplacement. Nous trônons là où croiser des rois ou des princes.

Dans le Saint-Germain-des-Prés des années 1950 traîne encore tout le gotha du monde de la culture. Boris Vian, Arthur Adamov ou Eugène Ionesco se montrent facilement dans les cafés courus de l’époque, tels la Rose Rouge, la Coupole ou les Deux-Magots. Nous dépensons notre capital, car la trésorerie manque.

Nos poches trouées n’ont rien à laisser tomber, mais nous ne manquons de rien. La débrouillardise nous apporte tout ce dont nous avons besoin. Comme le lait, par exemple, un aliment de base dont il n’est pas question de nous priver. D’autant moins qu’il nous nargue sur les pas de portes plus à l’aise, fraîchement livré par le laitier et sa camionnette, comme c’est alors l’usage.

Un jour, j’avise une porte, au hasard, et me mets à guetter tous les jours le laitier. À peine pose-t-il la bouteille que je me précipite discrètement et l’attrape, l’air de rien, en passant et en me penchant à peine. Comme ça fonctionne bien sur ce perron-ci, j’y reviens. Les propriétaires de mon butin pourraient, au bout de quelques jours, se sentir persécutés, voire porter plainte. Ou éprouver une certaine curiosité et tenter de me prendre la main dans le sac.

Manifestement, ils oublient plutôt de boire leur lait. Et ce jour où je les verrai sortir à l’heure dite prendre leur dû, ils le laisseront. Et moi aussi, de surprise. Car les victimes de mon larcin quotidien ne sont autres que Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Je cesserai de voler le lait de cette porte-ci.

Règne à Saint-Germain-des-Prés une sorte d’impunité que j’ai établie. Aux Deux-Magots, presque chaque jour, à six heures et demie précises, je prends une table en terrasse, mes premiers verres, et ouvre ainsi la soirée qui dure le temps d’une nuit.

Quand mes pas ne se dirigent pas vers cette brasserie, ils m’entraînent jusqu’au Bonaparte pour sa convivialité et sa machine à sous, que je tâte avec une certaine dextérité. Que ce soit dans l’un ou l’autre de ces rendez-vous fixes, je ne demeure jamais seul bien longtemps, rejoint par les copains. Quelques-uns habitent aussi dans notre juridiction festive, certains même à domicile, ou plutôt celui que mes parents ont l’inégalable bonté de me prêter, connaissant mon goût immodéré pour la sociabilité ; d’autres, comme Maria Pacôme, rue d’Alembert, ou Jean-Pierre Marielle, rue Guénégaud. Avec lui, nous retardons le moment de nous séparer, ou de dormir, un besoin que j’ai de moins en moins envie de satisfaire à la nuit tombée. Après avoir dîné en bande dans de petits restaurants grecs et vu — ou revu, comme La Règle du jeu, que nous avons adorée — un film, ou une pièce, nous commençons à fouler le pavé sans autre but précis que celui de naviguer dans la ville en discutant.

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