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Mille vies valent mieux qu'une

Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:

Jean-Paul Belmondo a aujourd’hui décidé de tout raconter. Son enfance marquée par la guerre, sa mère courage, l’atelier de son père, et ses premières amours.
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
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À la nuit tombée, avec l’aide de camarades d’infortune, nous décidons de nous faire la malle. Sauf que, ma mobilité étant altérée par une patte folle et mon agilité clairement anéantie, l’escalade de murs se révèle aussi difficile que pour un manchot de nager le crawl. Un soir, je reste même coincé sur le mur et je dois à l’un des collègues de m’avoir extrait de cette situation délicate.

Hormis pour reprendre la voltige, je ne suis pas pressé d’être rétabli. Être à nouveau valide signifie repartir faire des patrouilles. Et ça, je ne le peux pas. Plus. Grâce à mes brèves évasions nocturnes, je peux soumettre mon problème aux uns et aux autres, jusqu’à ce qu’un type bien, Jean-Louis Trintignant, me souffle le truc : les amphétamines à ingurgiter soigneusement afin d’obtenir de se faire réformer.

Je me procure alors des cachets de Présuline, que je dissimule dans les toilettes. Jamais je n’ai suivi une prescription médicale avec autant de rigueur que celle-ci.

Le but recherché est de me donner l’air assez dingue et dangereux pour qu’ils n’aient d’autre sain réflexe que de me virer. L’efficacité des amphétamines sur mon apparence, déjà proche de celle d’un chat famélique, en raison de mon goût pour l’exercice et de l’irrégularité de mes repas, se révèle fructueuse. Mes cernes sont creusés comme un bénitier, mon teint a tourné blanc-jaunâtre, mes pupilles se maintiennent en têtes d’épingle et ornent mon regard d’une lueur folle, mes lèvres sont crevassées. En plus de cet aspect inquiétant, j’observe un mutisme parfait. Je suis maintenant crédible en demeuré patenté, capable de dégoupiller sans crier gare, de tirer sur les miens, de faire des crises de panique en plein combat.

Grâce à cette cure d’amphétamines, j’obtiens un entretien avec un membre de l’état-major et des médecins. Ils me posent des questions, auxquelles je m’efforce d’apporter des réponses absconses, et m’observent avec un air navré.

Au bout d’une quinzaine de minutes, ils semblent encore hésiter, non pas sur ce qu’ils vont faire de moi, mais sur l’authenticité de mon état. Ils mettent fin à mon personnage de taré par cette phrase : « Soit vous êtes complètement fou, soit vous êtes un fieffé menteur ; dans les deux cas, nous n’avons pas besoin de vous. »

Je suis réformé P4, c’est tout ce qui importe. Ne pas retourner en Algérie, ne pas perdre mon temps en dehors des planches.

Heureusement, le succès d’Oscar m’a aidé à y revenir. Après l’Algérie, j’ai tenu l’un des rôles principaux d’une pièce mise en scène par Christian Gérard au Théâtre la Bruyère, Trésor Party. Le démarrage en fut fulgurant. La presse se pâmait, m’abreuvant de compliments. On me disait « doué », « désopilant », les journalistes s’intéressaient à moi, ils incitaient les gens à me découvrir dans la pièce : « Allez ! Courez voir ce jeune comédien ! »

Mais cette injonction a été peu suivie. Très peu. La salle, soir après soir, ne s’emplissait pas. Le succès, pourtant pressenti dans l’engouement des médias, se dérobait. Contrairement à Oscar, Trésor Party a fait long feu.

La dernière en fut une, et pour symboliser la fin irrémédiable de ce four, je me suis glissé, avec mon partenaire Jacques Ciron, derrière les décors pendant la représentation avec une pince coupante. Et nous avons permis charitablement à la tête de cerf et aux tableaux de prendre leur liberté, en tombant l’un après l’autre.

Il valait mieux en rire, de cet échec. Même si, au fond, je commençais à me lasser des faux espoirs, des projets avortés, des désastres imprévus. Je me sentais coincé, au point mort. Comme si le théâtre me rejetait toujours après m’avoir accepté. Il me manquait une continuité, un confort psychologique, dans cette alternance perpétuelle. Je scrutais l’horizon et n’y discernais qu’un mur, je stagnais dans un sans-issue.

8.

Chemins de traverse

Nous n’avons rien à perdre. Et peut-être beaucoup à gagner.

En cet été 1955, Jean-Pierre Marielle et moi sommes au faîte de notre impulsivité et de notre désir. Nous n’avons en effet jamais été aussi fougueux, portés par l’espoir de briller, qui est revenu avec le soleil. Je n’ai pas encore fait connaissance avec le septième art, mais j’en rêve déjà, comme la plupart des comédiens en devenir.

À l’époque, le mot magique, celui qui met des étoiles dans nos yeux, ce n’est pas encore Hollywood, c’est Cinecittà, le temple du cinéma à Rome, où officient des maîtres tels que Rosselini, Fellini, Risi, De Sica ou Visconti. Il s’y tourne beaucoup de films et, ai-je entendu dire, on peut y dénicher un petit rôle : c’est plus facile qu’en France, les Italiens sont accueillants.

Jean-Pierre, ce grand romantique, fantasme, lui, sur les gondoles vénitiennes et les pigeons lâchés de la place Saint-Marc. Avec chacun son image de la dolce vita, nous décidons d’aller faire un tour en Italie. La sœur de mon camarade vient d’acquérir une berline avenante, aux lignes élégantes et à l’habitacle assez large pour s’y sentir à la maison. Je ne sais comment il l’a convaincue de nous prêter à nous, jeunes dingues, sa Renault Frégate toute neuve, mais nous voilà partis, préfiguration du duo dans Le Fanfaron de Dino Risi. Les kilomètres qui nous séparent de la péninsule italienne nous laissent le temps d’entraîner notre verve, notre capacité d’improvisation, et de nous rassembler un peu plus dans une communauté d’âme et de malice. Après avoir longé gaiement la côte italienne, nous sommes obligés de nous dire au revoir, nos routes bifurquant.

En arrivant à Rome, je m’enquiers d’un endroit où passer la nuit : je suis maintenant piéton, je n’ai plus la Frégate en lit d’appoint. On me donne une adresse dans mes moyens, autant dire quasi nuls. Je suis confiant, naturellement ; je m’attends toujours au meilleur. J’imagine qu’une couche de roi m’est promise dans l’un de ces splendides palais romains. Je suis souriant jusqu’à ce que j’atteigne le lieu recommandé : l’arrière-salle d’une vieille église décatie dont les murs suintent, et où la température est glaciale. Je passe une nuit fort mauvaise, dans une humidité malsaine, au milieu d’une décoration terrifiante de statues sinistres de Vierge à l’Enfant et de Jésus crucifié.

Le matin, je me réveille à peine — je n’ai presque pas dormi. Je commence à douter de pouvoir m’éterniser dans cette ville qui ne se prête pas aux autres. L’hospitalité méditerranéenne sur laquelle je compte n’est pas au rendez-vous. J’ai en tête de pousser mon périple plus loin, jusqu’en Sicile, à Cefalù (Chiffalo), petit village de pêcheurs surmonté d’une impressionnante cathédrale. Ce ne sont pourtant pas ces attraits touristiques qui m’incitent à faire le détour, mais mes origines. Ma grand-mère paternelle, Rosine Cerrito, vient de là.

*

C’était une Sicilienne, au caractère purement méditerranéen, énergique et expressive. Elle avait épousé un Italien pour lequel elle s’était installée dans le Piémont. Lui, Paul, puisque le paternel de Papa s’appelait comme lui, avait le tempérament aussi fort que les matériaux qu’il maniait chaque jour, étant forgeron de profession. C’était un gaillard costaud, courageux et volontaire, qui travaillait dur pour subvenir aux besoins de son couple. Malgré son labeur, il peinait à gagner sa vie.

Au croisement du XIXe et du XXe siècle, les conditions économiques se dégradaient rapidement en Italie — les pauvres se paupérisant, les riches s’enrichissant —, préparant lentement mais sûrement l’avènement d’un chef comme Mussolini. Paul avait l’instinct de survie. Il avait compris que tout irait de mal en pis. Bientôt, il ne pourrait plus nourrir sa femme ; bientôt, il manquerait du minimum. Il fallait s’en aller, trouver une terre promise, remettre en piste l’avenir.

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