La face des eaux [The Face of the Waters - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Livre de poche
- ISBN: 2-253-07191-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
— Tout ça à cause de quelques animaux, dit Bamber Cadrell. À cause de trois plongeurs qui sont morts.
La nouvelle s’était donc déjà répandue. Dommage, se dit Lawler. Les hommes de Delagard auraient dû garder le secret jusqu’à ce que nous trouvions un moyen de régler le problème.
Quelqu’un commença à sangloter. Mendy Tanamind se remit à rire. Brondo Katzin sortit de sa transe et commença à répéter d’une voix pleine de hargne :
— Salauds de Gillies ! Salauds de Gillies !
— Que se passe-t-il ici ? Quel est le problème ? s’écria Delagard en s’approchant enfin d’un pas lourd.
— Bamber et Gospo ont pris la liberté de répandre la nouvelle, dit Lawler. Tout le monde est déjà au courant.
— Comment ? Comment ? Les fumiers ! Je les tuerai !
— Il est un peu tard pour cela.
D’autres membres de la petite communauté affluaient sur la place. Lawler vit arriver Gabe Kinverson et Sundira Thane, le père Quillan, les Sweyner. Et d’autres encore qui les suivaient. Ils furent bientôt quarante, puis cinquante, soixante, presque tout le monde. Il y avait même une demi-douzaine de Sœurs, une petite phalange féminine en formation serrée. L’union fait la force. Dag Tharp apparut à son tour, suivi de Marya et Gren Hain, de Josc Yanez, le jeune homme de dix-sept ans que Lawler avait commencé à former et qui lui succéderait un jour, et d’Onyos Felk, le cartographe. Natim Gharkid, retour de ses champs d’algues, le pantalon trempé jusqu’à la taille, arriva au pas de course. La nouvelle s’était maintenant répandue dans toute la communauté.
Les visages exprimaient pour la plupart le désarroi, la stupéfaction, l’incrédulité. Est-ce vrai ? semblaient-ils se demander. Est-ce possible ?
— Écoutez-moi, vous tous ! s’écria Delagard. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter ! Les choses vont s’arranger !
Gabe Kinverson s’avança vers l’armateur. Avec sa carrure impressionnante, ses épaules massives, son menton en galoche, il était deux fois plus grand que Delagard. Il semblait toujours émaner du colosse une aura de violence, de danger potentiel.
— Ils nous chassent ? demanda Kinverson en dardant sur Delagard le regard froid et implacable de ses yeux vert d’eau. Ils ont vraiment dit que nous devions partir ?
Nous disposons de trente jours, confirma l’armateur en hochant lentement la tête. Ils ont été très clairs là-dessus. Peu leur importe où nous allons, nous ne pouvons pas rester ici. Mais je vais arranger ça, vous pouvez compter sur moi.
— J’ai l’impression que vous avez déjà tout arrangé, dit Kinverson.
Delagard fit un pas en arrière et défia le colosse du regard, comme s’il s’apprêtait à se battre. Mais le chasseur semblait plus perplexe que furieux.
— Trente jours avant de quitter l’île, murmura Kinverson entre ses dents. Là, j’en reviens pas.
Il tourna le dos à Delagard et s’éloigna en se grattant la tête.
Lawler se demanda si, tout compte fait, Kinverson ne s’en fichait pas totalement… Il passait la majeure partie de son temps en mer, toujours seul, et péchait les espèces de poissons qui ne s’aventuraient pas dans la baie. Jamais Kinverson n’avait participé activement à la vie de la communauté ; il semblait la traverser en flottant, un peu comme les îles d’Hydros dérivant à la surface de l’océan, distant, indépendant, renfermé, sur une route qu’il était seul à connaître.
Mais les autres étaient plus agités. Eliyana, la petite épouse fragile, aux cheveux dorés, de Brondo Katzin sanglotait avec frénésie. Le père Quillan essayait de la consoler, mais à l’évidence il était lui-même bouleversé. Les Sweyner, deux petits vieux ratatinés, échangeaient à voix basse des paroles inquiètes. Plusieurs femmes assez jeunes s’efforçaient d’expliquer la situation à leurs enfants anxieux. Lis Niklaus était allée chercher dans son café un cruchon d’alcool d’algue-vigne qui passait rapidement de main en main parmi les hommes qui en buvaient l’un après l’autre une grande lampée d’un air sombre et désespéré.
— Comment comptez-vous arranger les choses ? demanda discrètement Lawler à Delagard. Avez-vous un plan ?
— Oui, répondit l’armateur en paraissant soudain animé par une énergie farouche. Je vous ai dit que j’en assumais la responsabilité pleine et entière et j’étais sincère. Je vais retourner voir les Gillies pour implorer leur clémence. Je me jetterai à genoux et, s’ils me demandent de lécher leur nageoire caudale, je le ferai. Tôt ou tard, ils reviendront sur leur décision. Ils ne peuvent pas s’en tenir à cet ultimatum ridicule.
— J’admire votre optimisme.
— S’ils refusent de céder, poursuivit Delagard, je leur dirai que je suis prêt à me condamner à un exil volontaire. Je leur demanderai de ne pas punir tout le monde. Je leur dirai que je suis le seul et unique responsable. Je leur dirai que je suis disposé à partir à Velmise, à Salimil ou n’importe où, qu’ils ne reverront plus ma sale gueule et que je m’engage à ne plus jamais remettre les pieds à Sorve. Je réussirai, Lawler ; ce sont des êtres raisonnables. Ils comprendront qu’il ne sert à rien de bannir de l’île une vieille femme comme Mendy qui y a passé les quatre-vingts années de sa vie. C’est moi le salaud, c’est moi l’affreux tueur de plongeurs et, s’il le faut, je partirai. Mais je ne pense pas que nous en arrivions à cette extrémité.
— Peut-être avez-vous raison. Mais je n’en suis pas sûr.
— Je ramperai devant eux, s’il le faut.
— Et, s’ils vous obligent à partir, vous ferez venir un de vos fils de Velmise pour qu’il prenne la direction du chantier naval, c’est bien cela ?
— Je ne vois aucun mal à cela, dit Delagard, l’air étonné.
— Les Gillies pourraient penser que vous n’étiez pas tout à fait sincère en acceptant de vous exiler. Ils pourraient penser que tous les Delagard se valent.
— Vous voulez dire que cela ne leur suffira peut-être pas si je suis le seul à partir ?
— Précisément. Ils exigeront peut-être autre chose de vous.
— Par exemple ?
— Imaginons qu’ils vous disent qu’ils pardonnent au reste d’entre nous, si vous vous engagez, vous et tous les membres de votre famille, à ne jamais remettre les pieds à Sorve et à détruire le chantier naval des Delagard.
— Non, dit l’armateur, les yeux étincelants. Jamais ils ne poseront de telles conditions !
— Ils l’ont déjà fait. Et pis encore.
— Mais si je pars, si je quitte vraiment l’île et si mes fils s’engagent solennellement à ne plus jamais faire du mal à un plongeur…
Lawler pivota sur ses talons et s’éloigna sans attendre la suite.
La violence première du choc commençait à s’estomper. Il avait incorporé dans son esprit, son âme et jusqu’à la moelle de ses os cette phrase toute simple : Nous allons devoir quitter Sorve. Tout bien considéré, il prenait très calmement la chose. Il se demanda pourquoi. En un instant, tout ce qu’il avait patiemment construit sur cette île venait de lui être arraché.
Lawler se remémora son séjour à Thibeire. Comme il avait été profondément troublant de voir tous ces visages nouveaux, d’ignorer le nom et l’histoire personnelle de chacun, de suivre un sentier sans savoir ce qu’il y avait au bout. Quelques heures lui avaient suffi et c’est avec plaisir qu’il avait retrouvé Sorve.
Et maintenant, il allait devoir s’établir ailleurs et y passer le reste de ses jours, vivre au milieu d’inconnus, oublier ce que représentait le fait d’être un Lawler de l’île de Sorve et devenir un humain comme un autre, un nouveau venu, un voyageur quelconque se joignant à une nouvelle communauté où il n’avait rien à faire et où il n’y avait pas de place pour lui. Une telle perspective aurait dû être dure à digérer. Mais, passé le premier moment terrifiant d’émotion et d’angoisse, il s’était laissé envahir par une sorte de résignation, comme s’il était aussi indifférent à l’expulsion prochaine que semblaient l’être un Gabe Kinverson ou bien un Gharkid, libres d’attaches, insaisissables. Étrange, se dit-il, peut-être n’ai-je pas encore pris pleinement conscience de la situation.