La face des eaux [The Face of the Waters - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Livre de poche
- ISBN: 2-253-07191-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
— Vous oubliez Shalikomo, dit Lawler.
— C’est une vieille histoire. Nous n’étions même pas nés, ni l’un ni l’autre.
— Les Gillies ont tué un grand nombre d’humains à Shalikomo. Des innocents.
— C’étaient d’autres Gillies, la situation était différente, dit Delagard en pressant ses deux mains l’une contre l’autre et en faisant craquer ses jointures.
Sa voix commençait à reprendre de l’ampleur et du volume. Il semblait se libérer rapidement du sentiment de culpabilité et de la honte qui l’avaient submergé. Ce type a toujours eu le chic pour recouvrer l’estime de lui-même, songea Lawler.
— Shalikomo est une exception, dit l’armateur. Les Gillies estimaient que les humains étaient beaucoup trop nombreux sur une île trop petite et ils demandèrent à quelques-uns d’entre eux de partir. Mais les humains de Shalikomo ne réussirent pas à s’entendre sur ceux qui devaient partir ou rester et rares furent ceux qui acceptèrent de s’exiler. En fin de compte, les Gillies décidèrent eux-mêmes du nombre d’humains dont ils pouvaient tolérer la présence sur leur île et ils tuèrent les autres. C’est une vieille histoire, répéta-t-il.
— Il est vrai que cela remonte à très longtemps, dit Lawler, mais qu’est-ce qui vous fait croire que l’histoire ne se répétera pas ?
— Nulle part ailleurs, les Gillies n’ont jamais manifesté une franche hostilité, dit Delagard. Ils ne nous aiment pas, mais ils ne nous empêchent pas de faire ce que nous voulons tant que nous restons de notre côté de l’île et que nous ne devenons pas trop nombreux. Nous pouvons ramasser des algues et pêcher à volonté, nous construisons des bâtiments, chassons le poisson-chair, nous faisons toutes sortes de choses dont ils pourraient s’indigner, mais jamais ils ne nous ont rien dit. J’ai réussi à entraîner une poignée de plongeurs pour m’aider à récupérer des métaux au fond de la mer, ce qui profite aux Gillies autant qu’à nous, mais comment aurais-je pu supposer qu’ils prendraient tellement à cœur la mort de quelques animaux au travail, qu’ils… qu’ils nous…
— C’est peut-être la goutte d’eau qui fait déborder le vase, dit Lawler.
— Hein ? Qu’est-ce que vous racontez ?
— C’est un vieux proverbe de la Terre. Peu importe ! Ce que je veux dire, c’est que, pour une raison ou pour une autre, l’affaire des plongeurs a épuisé leur patience et qu’ils veulent maintenant se débarrasser de nous.
Lawler ferma les yeux et s’imagina en train de faire ses bagages et d’embarquer sur un navire à destination d’une autre île. Ce n’était pas facile.
Nous allons devoir quitter Sorve. Nous allons devoir quitter Sorve. Nous allons devoir…
Il rouvrit les yeux en se rendant brusquement compte que Delagard était en train de parler.
— Je ne m’en suis pas encore remis. Je vous assure que je n’aurais jamais cru que cela m’arriverait un jour… Le dos plaqué contre un mur, les bras tenus par deux gros Gillies tandis qu’un troisième me disait, les yeux dans les yeux : Vous avez trente jours pour plier bagage. Vous allez tous quitter cette île, sinon gare à vous ! Comment croyez-vous que j’ai pris la chose, doc ? Surtout en sachant que j’étais le seul responsable. Vous avez dit ce matin que je n’avais pas de conscience, mais vous ne savez rien de moi. Vous me prenez pour un rustre, un malotru et un criminel, mais qu’en savez-vous ? Vous restez tout seul dans votre coin, vous buvez à en perdre la tête et vous vous plaisez à juger des gens qui ont plus d’énergie et d’ambition dans un seul de leurs doigts que vous dans tout votre…
— La ferme, Delagard !
— Vous avez dit que je n’avais pas de conscience.
— J’avais tort ?
— Croyez-moi, Lawler, je n’étais vraiment pas fier d’avoir provoqué cela. Moi aussi, je suis né sur cette île et vous n’avez pas à me servir votre discours arrogant sur les Premières Familles, pas à moi. Ma famille est ici depuis le début, comme la vôtre. Nous avons construit pratiquement tout ce qu’il y a sur cette île, nous, les Delagard. Et maintenant, on m’annonce qu’on me jette comme un bout de viande avariée et que tous les autres doivent aussi plier bagage…
La voix de Delagard changea de nouveau. La colère s’estompait et il parlait maintenant avec des inflexions plus douces, des accents de gravité, presque d’humilité.
— Je veux que vous sachiez que j’assume la responsabilité pleine et entière de ce qui s’est passé. Voici ce que je vais faire…
— Attendez ! dit Lawler en levant la main. Vous n’entendez pas du bruit ?
— Du bruit ? Quel bruit ? Où cela ?
Le médecin tourna la tête vers la porte. Des cris confus, une clameur sourde, venaient de la longue place triangulaire qui séparait les deux groupes de vaarghs de l’île.
— Oui, dit Delagard en hochant la tête, maintenant j’entends. Il y a peut-être eu un accident.
Mais Lawler s’était déjà levé. Il ouvrit la porte et s’élança au pas de course vers la place.
Trois bâtiments dégradés par les intempéries – des masures, plutôt, des bicoques, des baraques délabrées – s’élevaient autour de la place, un sur chaque côté du triangle. Le plus important, sur le côté intérieur, était l’école de l’île. Sur le plus proche des deux côtés en pente se trouvait le petit café tenu par Lis Niklaus, la compagne de Delagard. Sur le troisième côté s’élevait le centre communautaire.
Devant l’école, un petit groupe d’enfants accompagnés par leurs deux professeurs discutaient à voix basse. Devant le centre communautaire, une douzaine des habitants les plus âgés de l’île déambulaient, l’air égaré, en formant un cercle grossier. Lis Niklaus était sortie de son café et se tenait sur le seuil, bouche bée, le regard perdu dans le vague. De l’autre côté de la place se trouvaient deux des capitaines de Delagard : Gospo Struvin, trapu et massif, et Bamber Cadrell, long et dégingandé. Ils étaient au sommet du plan incliné conduisant du front de mer à la place et s’agrippaient à la rambarde comme deux marins se préparant à affronter une lame de fond. Entre eux, se dressant sur la place telle une statue colossale. Brondo Katzin le poissonnier se tenait immobile comme un grand animal pétrifié, le regard fixé sur sa main droite sans bandage, comme s’il venait de voir apparaître un œil au plus profond de la plaie.
Rien n’indiquait pourtant qu’il y ait eu un accident ou une victime quelconque.
— Que se passe-t-il ? demanda Lawler.
Lis Niklaus se tourna vers lui tout d’un bloc. C’était une grande femme robuste et plantureuse, à la longue tignasse blonde et à la peau si profondément hâlée qu’elle en paraissait presque noire. Delagard s’était mis en ménage avec elle depuis cinq ou six ans, juste après la mort de sa femme, mais il n’avait jamais officialisé leur union. On supposait en général qu’il cherchait à protéger l’héritage de ses fils. Delagard avait quatre grands fils qui vivaient chacun sur une île différente.
— Bamber et Gospo reviennent du chantier naval, dit Lis Niklaus d’une voix rauque, presque étranglée. Il paraît que les Gillies sont allés là-bas… et qu’ils nous ont dit… qu’ils ont dit à Nid…
Elle ne put achever sa phrase qui se termina en un bredouillement incompréhensible.
La petite Mendy Tanamind, la vieille mère toute ratatinée de Nimber, prit la parole de sa voix flûtée.
— Nous devons partir ! lança-t-elle avec un rire nerveux et suraigu. Nous devons partir !
— Cela n’a rien de drôle, déclara Sandor Thalheim, aussi vieux que Mendy, en secouant la tête avec véhémence et en faisant trembloter ses fanons et ses bajoues.