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La face des eaux [The Face of the Waters - fr]

Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:

Hydros est une planète-océan où vivent en bonne intelligence les Gillies, premiers habitants de ce monde, et quelques humains, sur des îles flottantes construites par les Gillies.
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
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Et pourtant… Les nuits ténébreuses, l’immensité, la violence des houles de la mer sans limites…

— Lawler ? cria une voix.

Il regarda autour de lui. Pour la deuxième fois de la journée, Nid Delagard sortit de l’ombre derrière lui.

— Venez, dit l’armateur, il se fait tard. Allons parler aux Gillies.

5

Des lumières brillaient dans la centrale électrique des Gillies, juste devant eux, le long de la saillie de la côte. D’autres points lumineux, des dizaines, voire des centaines, scintillaient un peu plus loin, dans les rues de l’agglomération des Hydrans. L’annonce de leur expulsion, aussi brutale qu’inattendue, avait totalement occulté l’autre événement d’importance de la journée, le début de la production d’électricité par des turbines hydrauliques sur l’île de Sorve.

La lumière venant de la centrale était froide, glauque, vaguement narquoise. Les Gillies disposaient d’une technique comparable à ce qu’elle était sur la Terre au XVIIIe ou XIXe siècle et ils avaient inventé une sorte d’ampoule en utilisant des filaments obtenus à partir des fibres de la plante aux si nombreux usages qu’était le bambou de mer. Les ampoules étaient précieuses et difficiles à fabriquer, et la grosse pile voltaïque, la principale source d’énergie de l’île, malcommode et récalcitrante, ne fonctionnait que mollement et par intermittence et tombait fréquemment en panne. Mais maintenant, au bout de cinq ou six années de travail, les lampes de l’île étaient alimentées par une source nouvelle et inépuisable, l’énergie hydraulique ; l’eau chaude de la surface était transformée en vapeur qui faisait tourner les turbines du générateur produisant l’électricité destinée à alimenter les lampes de Sorve.

Les Gillies avaient accepté de laisser les humains vivant à l’autre extrémité de leur île utiliser une partie de la nouvelle énergie en échange d’une certaine somme de travail. Sweyner leur fabriquait des lampes, Dann Henders les aidait à tendre des câbles, etc. Lawler avait contribué à conclure cet arrangement, ainsi que Delagard, Nicko Thalheim et un ou deux autres. C’était la seule victoire dans le domaine de la coopération inter-espèces que les humains avaient réussi à remporter ces dernières années. Et il avait fallu près de six mois de lentes et difficiles négociations.

Il revint à l’esprit de Lawler que, le matin même, il espérait mener à bien par ses propres moyens une nouvelle œuvre commune. Cela lui semblait remonter à une éternité. La nuit venait à peine de tomber et, s’il se rendait maintenant chez les Gillies, c’était pour les implorer de laisser les humains continuer à vivre sur l’île.

— Nous irons directement voir les chefs, dit Delagard. Dans le cas présent, il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints, non ?

— Comme vous voulez, dit Lawler avec un haussement d’épaules.

Ils contournèrent la centrale électrique et s’engagèrent en territoire gillie en longeant le rivage. À cet endroit, l’île s’élargissait rapidement et le sol s’élevait régulièrement pour former un vaste plateau circulaire sur lequel s’étendait la majeure partie du village des Gillies. De l’autre côté du plateau se trouvait un à-pic où la levée végétale protégeant l’arrière de l’île plongeait vertigineusement vers les flots sombres de l’océan.

Le village des Gillies formait un cercle irrégulier. Les bâtiments les plus importants étaient groupés au centre et les autres constructions disséminées à la périphérie. La principale différence entre les constructions du centre et les autres semblait être dans le souci de la permanence. Les constructions sises au cœur du village, selon toute vraisemblance des lieux de pratiques cérémonielles, étaient faites d’algue-bois, le matériau constituant le sol de l’île, alors que les autres, les habitations des Gillies, n’étaient que des sortes de tentes rudimentaires faites d’algues vertes encore humides jetées sur des tiges de bambou de mer. Il s’en dégageait sous le feu du soleil des relents infects de pourriture et, lorsque la couverture d’algues était devenue trop sèche, on la remplaçait par des algues fraîches. Une caste particulière de Gillies semblait passer son temps à démolir les huttes et à en construire de nouvelles.

Il fallait plusieurs heures pour traverser dans toute sa longueur la partie de l’île occupée par les Gillies. Quand Lawler et Delagard atteignirent le centre du village, Aurore s’était couchée et la Croix d’Hydros brillait au firmament.

— Ils arrivent, dit Delagard. Laissez-moi parler le premier. S’ils commencent à devenir trop désagréables avec moi, vous me relayerez. Vous pouvez leur dire tout ce que vous pensez de moi, cela m’est égal. Du moment que ça marche.

— Vous croyez vraiment que quelque chose pourra marcher ?

— Chut ! Je ne veux pas entendre ce genre de propos !

Venant du cœur du village, une demi-douzaine de Gillies – des mâles, pour autant que Lawler pût en juger – s’avançaient vers eux. Quand ils ne furent plus qu’à une douzaine de mètres, ils s’arrêtèrent et se rangèrent sur une seule ligne devant les deux humains.

Delagard leva les deux mains en formant le geste qui signifiait : « Nous venons en paix. » C’était le salut universel adressé par les humains aux Gillies, sans lequel aucune conversation ne pouvait commencer.

À ce stade, les Gillies étaient censés répondre en émettant les sons prolongés et funèbres qui signifiaient : « Nous reconnaissons vos intentions pacifiques et nous attendons vos paroles. » Mais, ce soir-là, ils ne dirent rien. Ils demeurèrent immobiles, fixant en silence les deux intrus.

— Cela ne me dit rien qui vaille, murmura Lawler.

— Attendez. Attendez.

Delagard fit derechef le geste de la paix, puis il passa aux signes de la main qui signifiaient : « Nous sommes vos amis et nous avons pour vous le plus profond respect. »

L’un des Gillies émit un son qui n’était pas sans évoquer un pet.

Les petits yeux jaunes et brillants, très rapprochés et placés à la base de la tête, observaient les deux humains avec un regard glacial et indifférent.

— Laissez-moi essayer, murmura Lawler.

Il fit un pas en avant. Le vent qui soufflait de derrière les Gillies lui apportait leur odeur forte et musquée à laquelle se mêlaient des remugles d’algues en décomposition provenant de leurs huttes précaires.

Il fit à son tour le signe Nous venons en paix, mais cela ne provoqua aucune réaction, pas plus que le signe voisin Nous sommes vos amis. Après un délai convenable, il entreprit de faire le signe Nous demandons à être reçus en audience par ceux qui vous gouvernent.

Un des Gillies émit pour la seconde fois le son ressemblant à un pet. Lawler se demanda si c’était le même que celui qui, au petit matin, devant la centrale électrique, l’avait repoussé avec force grognements et grondements menaçants.

Delagard leur adressa un autre signe, celui qui signifiait : « J’implore votre clémence pour une offense involontaire. » Il se heurta au silence des Gillies, à leurs yeux froids et indifférents, à leur regard distant.

Lawler essaya encore le signe qui signifiait : « Comment racheter notre écart de conduite ? » Mais ce fut en pure perte.

— Les ordures, grommela Delagard. J’aimerais leur crever le lard avec une lance.

— Ils le savent, dit Lawler. C’est pour cela qu’ils ne veulent pas négocier avec vous.

— Je vais m’en aller. Il vaut mieux que vous soyez seul pour leur parler.

— Si vous croyez que cela vaut la peine d’essayer…

— Ils n’ont rien contre vous. Rappelez-leur qui vous êtes… qui était votre père et ce qu’il a fait pour eux.

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