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La face des eaux [The Face of the Waters - fr]

Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:

Hydros est une planète-océan où vivent en bonne intelligence les Gillies, premiers habitants de ce monde, et quelques humains, sur des îles flottantes construites par les Gillies.
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
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— Vous avez d’autres suggestions ? demanda Lawler.

— J’essaie seulement de me rendre utile. Mais allez-y, faites-le à votre manière. Je vous attendrai au chantier naval. Arrêtez-vous au retour et tenez-moi au courant de la situation.

Delagard recula et se fondit dans l’obscurité. Lawler s’avança vers les six Gillies et recommença toute la série de salutations, puis il se fit reconnaître : Valben Lawler, médecin, fils de Bernat Lawler, le médecin. Le grand guérisseur qu’ils n’avaient certainement pas oublié, l’homme qui avait libéré leurs petits de la menace de la pourriture de l’aileron.

Il fut frappé par l’ironie de la situation : c’était le commencement du discours qu’il avait passé la moitié de la nuit à tourner et retourner dans son esprit enfiévré. Il avait enfin l’occasion de le prononcer, même si le contexte était profondément différent.

Ils continuèrent de le fixer sans réagir. Au moins, il n’y a pas eu de pet cette fois, songea Lawler.

« Nous avons reçu l’ordre de quitter l’île », dit-il en faisant les signes appropriés. « Est-ce la vérité ? »

Le Gillie de gauche émit le murmure grave et vibrant exprimant une réponse affirmative.

« Cela nous chagrine profondément. Existe-t-il un moyen de vous faire revenir sur cette décision ? »

Le Gillie de droite émit un grondement prolongé qui ne laissait pas subsister la moindre équivoque.

Lawler leur lança un regard désespéré. Une bouffée de vent lui emplit les narines de leur odeur pénétrante et il réprima un haut-le-cœur. Les Gillies avaient toujours été pour lui des êtres étranges, mystérieux et assez repoussants. Il savait qu’il aurait dû les accepter tels qu’ils étaient, ne voir en eux qu’une des composantes du monde dans lequel il avait toujours vécu, au même titre que l’océan ou le ciel, mais, malgré la longue pratique qu’il avait d’eux, ils demeuraient des êtres d’une autre création. Des habitants d’une autre planète, des créatures d’un autre monde. Il y avait les humains et les Gillies et, entre les deux races, aucune affinité. Pourquoi en va-t-il ainsi ? se demanda Lawler. C’est ma planète natale autant que la leur.

« La mort de ces plongeurs n’est qu’un malheureux accident », dit-il sans se laisser décourager. « Personne ne leur voulait de mal. »

Il reçut en réponse un grondement et un âpre sifflement qui signifiaient : « Peu importe la cause, seul le résultat compte. »

Derrière les six Gillies, des lumières verdâtres scintillaient, éclairant par intervalles les curieuses structures – statues, machines, idoles ? – qui s’élevaient au centre de l’espace découvert formant le cœur du village. D’étranges assemblages de métaux variés, patiemment extraits des tissus de petits animaux marins et agencés pour former des amas de ferraille couverts de rouille.

« Delagard promet de ne plus jamais faire travailler de plongeurs », reprit Lawler en essayant d’amadouer les Gillies pour établir enfin le contact.

Un grondement. Un âpre sifflement.

« Nous direz-vous comment nous pouvons réparer notre faute ? Nous regrettons ce qui s’est passé. Nous le regrettons profondément. »

Pas de réponse. Rien que le regard fixe et distant des yeux jaunes et froids.

C’est ridicule, se dit Lawler. Je pourrais aussi bien dialoguer avec le vent.

« Mais enfin, c’est notre patrie ! » poursuivit-il en s’exprimant avec des gestes véhéments. « C’est ici que nous avons toujours vécu ! »

Trois grondements. De plus en plus sourds. « Trouver une autre patrie ? » dit Lawler. « Mais nous aimons cette île ! C’est ici que je suis né. Jamais nous ne vous avons fait de mal, jamais aucun de nous ne vous a fait de mal avant cela. Mon père… Vous avez connu mon père. Il vous a bien rendu service quand… » De nouveau, le son évoquant un pet. Tout à fait éloquent, songea Lawler. Il ne servait à rien de continuer. Il avait pleinement conscience de l’inutilité de sa démarche. Les Gillies commençaient à perdre patience. Les grognements, les grondements sourds, les manifestations de colère n’allaient pas tarder. Et après, tout pouvait arriver.

D’un mouvement de la nageoire, l’un des Gillies lui signifia que l’entretien était terminé. C’était un congédiement, il ne pouvait pas s’y méprendre.

Lawler fit un geste marquant sa déception. Il exprima sa tristesse, son désarroi, sa consternation.

À son grand étonnement, l’un des Gillies répondit par une rapide succession de sons dans lesquels on pouvait presque percevoir une manière de sympathie. Lawler se demanda si ce n’était pas l’effet d’une imagination trop optimiste. Comment en être sûr ? Son étonnement ne fit que s’accroître quand la créature massive sortit du rang et s’avança vers lui avec une stupéfiante rapidité en ouvrant ses bras rudimentaires. La surprise le cloua sur place. Qu’est-ce que cela signifiait ? Le Gillie se dressait devant lui comme une muraille vivante. Le moment est venu, se dit-il. C’est l’assaut final, le coup mortel porté avec désinvolture dans un mouvement d’irritation. Il demeurait pétrifié. L’instinct de conservation lui criait de faire quelque chose, mais il était incapable de trouver la volonté d’essayer de s’enfuir. Le Gillie le prit par un bras et l’attira à lui. Il referma ses nageoires en une étreinte étouffante. Lawler sentit les griffes recourbées et acérées pénétrer doucement dans sa chair, s’enfoncer avec une incroyable délicatesse.

Après tout, fais ce que tu veux. Moi, je m’en fous. Lawler n’avait jamais été si près d’un Gillie. Sa tête était plaquée contre l’énorme poitrine du Gillie et il entendait son cœur battre à l’intérieur. Ce n’était pas le rythme familier d’un cœur humain, mais un battement plus sourd et plus fort. Le cerveau déroutant d’un Gillie se trouvait à quelques centimètres de sa joue. L’odeur âcre d’un Gillie lui emplissait les narines. Il avait la tête qui tournait et le cœur au bord des lèvres, mais, curieusement, il n’était pas effrayé. Quelque chose de profondément troublant dans cette étreinte ne laissait pour l’instant pas de place en lui pour la peur. La proximité de l’étrange créature faisait tout tourbillonner dans son esprit. Une sensation aussi violente qu’une tempête hivernale, aussi puissante que la Vague elle-même, balaya le tréfonds de son âme. Il avait le goût des algues dans la bouche ; l’eau de mer courait dans ses veines.

Le Gillie le tint longuement serré contre lui, comme pour lui communiquer quelque chose – quelque chose – que les mots étaient impuissants à exprimer. L’étreinte n’était ni amicale ni hostile ; sa nature échappait totalement à Lawler. Les robustes embryons de bras le pressaient avec vigueur, de toutes leurs forces, mais le Gillie ne semblait aucunement avoir l’intention de lui faire mal. Lawler avait l’impression d’être un petit enfant serré sur la poitrine d’une mère adoptive laide, bizarre, dépourvue d’affection. Ou encore une poupée écrasée contre la vaste poitrine de l’énorme créature.

Puis le Gillie le lâcha et le repoussa d’un petit mouvement brusque avant d’aller rejoindre les autres en se dandinant. Lawler demeura pétrifié, le corps secoué de tremblements. Il regarda les Gillies qui, sans plus lui prêter la moindre attention, pivotaient sur eux-mêmes et s’éloignaient pesamment vers leur village. Il les suivit longtemps des yeux avec le sentiment de n’avoir rien compris. D’âcres relents de mer demeuraient dans ses narines. Il eut à cet instant l’impression qu’il ne parviendrait jamais à se débarrasser de cette odeur fétide.

Ce devait être une sorte d’adieu, décida finalement Lawler.

Oui, c’est cela. Un adieu à la mode des Gillies, une dernière étreinte affectueuse. Peut-être pas vraiment affectueuse, mais quand même une sorte de baiser d’adieu. Cela avait-il un sens ? Non, sans doute pas, mais le reste non plus. Disons que c’était un geste d’adieu, conclut Lawler, et restons-en là.

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