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La face des eaux [The Face of the Waters - fr]

Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:

Hydros est une planète-océan où vivent en bonne intelligence les Gillies, premiers habitants de ce monde, et quelques humains, sur des îles flottantes construites par les Gillies.
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
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— Avec les Gillies, dit-il. Pardon… les Habitants. Et maintenant, il y a vous. Les tranquillisants ne sont pas très demandés par ici, poursuivit-il avec un petit rire. Vous savez, je me suis levé avec l’idée saugrenue d’essayer de convaincre les Habitants de nous permettre d’ajouter une installation de dessalement de l’eau de mer à leur centrale électrique, à supposer qu’ils la mettent un jour en service. J’étais prêt à leur faire un beau discours venu du fond du cœur sur la collaboration entre les espèces. C’était une idée stupide, le genre de chimère qui vous vient à l’esprit pendant la nuit et s’évapore comme une brume matinale aux premières lueurs du jour. Jamais ils n’auraient accepté. En réalité, ce que je devrais faire, c’est préparer une grande quantité d’extrait d’herbe tranquille et leur en faire prendre une bonne dose. Je parie qu’ils nous laisseraient faire tout ce que nous voulons.

Mais cela ne sembla pas amuser la jeune femme.

— Vous plaisantez, n’est-ce pas ?

— Oui, je suppose.

— Si jamais ce n’était pas une plaisanterie, ne vous avisez surtout pas d’essayer, car cela ne marcherait pas. Le moment est très mal choisi pour demander une faveur aux Habitants. Ils sont braqués contre nous.

— Pour quelle raison ?

— Je ne sais pas, mais ils sont extrêmement nerveux. Hier soir, je suis allée dans leur territoire et il y avait une grande réunion. Je ne peux pas dire que j’aie été très bien accueillie.

— Cela arrive donc.

— Oui, en général. Mais, hier soir, ils n’ont même pas voulu me parler. Ils ne m’ont pas laissée approcher et leur attitude était celle du mécontentement. Si vous connaissez un peu le langage corporel des Habitants, je peux vous dire qu’ils étaient raides comme des piquets.

Les plongeurs, se dit Lawler. Ils doivent être au courant. Qu’est-ce que cela pourrait être d’autre ? Mais il n’avait pas envie d’en discuter pour le moment, pas avec elle. Ni avec quiconque.

— L’ennui, avec les êtres des autres mondes, dit-il, c’est que leur nature est profondément différente de la nôtre. Même quand nous croyons les comprendre, nous ne comprenons absolument rien. Et je ne vois pas de solution à ce problème… Bon, si votre toux ne s’est pas arrêtée dans deux ou trois jours, revenez me voir et je ferai des examens complémentaires. Mais cessez de vous imaginer que le champignon tueur a envahi vos poumons. Quelle que soit la cause de votre toux, ce n’est pas la bonne.

— Cela fait plaisir à entendre, dit-elle en s’approchant de nouveau de l’étagère où étaient posés les vestiges de la Terre. Tous ces petits objets viennent vraiment de la Terre ?

— Oui. C’est mon arrière-grand-père qui les a rassemblés.

— Vraiment ? Ils viennent de la Terre ?

Elle effleura délicatement de la main la statuette égyptienne et le morceau de pierre venant d’un mur très connu dont Lawler avait oublié le nom.

— De vrais objets de la Terre ! Je n’en avais jamais vu. La Terre n’a aucune réalité pour moi, vous savez ? Elle n’en a jamais eu.

— Elle en a pour moi, dit Lawler. Mais je connais beaucoup de gens qui sont comme vous. Vous me tiendrez au courant pour cette toux, d’accord ?

Elle le remercia et sortit.

Et maintenant, se dit Lawler, enfin le petit déjeuner. Un beau filet de poisson-fouet, un toast aux algues et un jus de managordo pressé.

Mais il avait attendu trop longtemps et c’est sans appétit qu’il prit son repas matinal. Un peu plus tard, un second patient se présenta devant le vaargh, Brondo Katzin, le responsable du marché au poisson de l’île, avait saisi imprudemment un poisson-flèche qui n’était pas tout à fait mort et une épine d’un noir luisant, longue de cinq centimètres, lui avait percé la main droite de part en part.

— Faut-il être bête tout de même ! répétait le lourdaud au torse volumineux. Faut-il être bête !

Il avait les yeux exorbités de douleur et sa main gonflée à la peau luisante avait doublé de volume. Lawler retira l’épine, nettoya soigneusement la plaie pour enlever le poison et autres germes et donna au poissonnier quelques cachets d’herbe-gemme pour atténuer la douleur. Katzin regarda sa main boursouflée en secouant tristement la tête.

— Faut-il être bête ! dit-il encore une fois.

Lawler espérait avoir enlevé suffisamment de trichomes pour que la blessure ne s’infecte pas. Sinon, il y avait beaucoup de risques pour que Katzin perde sa main et peut-être même tout le bras. Il devait être beaucoup plus facile d’exercer la médecine sur une planète ayant une surface solide et des astroports, et où l’on pouvait bénéficier de l’apport d’une technologie moderne. Mais il faisait ce qu’il pouvait avec ce qu’il avait. Décidément, la journée avait bien commencé !

4

À midi, Lawler sortit de son vaargh pour faire une petite pause. Depuis plusieurs mois, il n’avait pas eu autant de travail pendant une matinée. Sur une île dont la population humaine atteignait un total de soixante-dix-huit âmes, en bonne santé pour la plupart, il pouvait lui arriver de passer la journée entière, voire deux ou trois jours d’affilée, sans recevoir un seul patient. Ces jours-là, il allait parfois ramasser des algues médicinales dans la baie. Natim Gharkid l’aidait souvent et lui indiquait lesquelles choisir. Mais il lui arrivait aussi de ne rien faire du tout, d’aller se promener ou nager, ou encore de monter dans un canot de pêche et de rester tranquillement assis au milieu de la baie en regardant la mer. Mais cette matinée avait été particulièrement chargée. D’abord le petit garçon de Dana Sawtelle qui avait une poussée de fièvre, puis Marya Hain qui souffrait de crampes d’estomac après avoir mangé trop d’huîtres de casier la veille au soir, Nimber Tanamind qui se plaignait de la reprise de ses tremblements et de ses vertiges chroniques et le jeune Bard Thalheim qui s’était donné une entorse à la cheville en jouant imprudemment sur la paroi glissante de la digue. Lawler prononça les paroles magiques qu’on attendait de lui, appliqua les onguents les plus appropriés et renvoya tout le monde chez soi avec un mot de réconfort et un pronostic rassurant. Selon toute probabilité, ils se sentiraient tous mieux dans un ou deux jours. Le docteur Lawler n’était peut-être pas un praticien émérite, mais son assistant invisible, le docteur Placebo, parvenait en général à résoudre tôt ou tard les problèmes des patients.

Plus personne n’attendant pour le consulter et un peu d’air pur lui semblant la meilleure prescription qu’il pût faire au docteur Lawler, il sortit sous le soleil éclatant de midi, s’étira et exécuta quelques moulinets des deux bras. Puis il se tourna vers la mer. Il vit la baie en contrebas, familière et accueillante, dont les eaux calmes clapotaient doucement. Elle était merveilleusement belle à cet instant, une feuille d’or rutilante, un miroir étincelant. Les plantes aquatiques s’agitaient mollement sur les hauts-fonds en formant de mouvantes taches sombres. Plus au large, un aileron brillant déchirait de loin en loin la surface de la mer. Deux des navires de Delagard, amarrés à la jetée du chantier naval, se balançaient doucement au rythme d’une houle indolente. Lawler eut l’impression que cet instant de paix lumineuse allait durer éternellement, que jamais plus ni la nuit ni l’hiver ne reviendraient. Un sentiment soudain de sérénité et de bien-être emplit son âme. La plénitude de l’instant le comblait.

— Lawler, dit une voix sur sa gauche. C’était une voix rauque et brisée, une voix d’ossuaire, une voix de cendres et de décombres. Une voix lugubre, sans timbre, impossible à reconnaître, mais que Lawler reconnut : la voix de Nid Delagard.

Il avait suivi le sentier méridional depuis le front de mer et se tenait immobile entre le vaargh de Lawler et le petit bassin où le médecin conservait sa réserve d’algues médicinales fraîchement ramassées. Le visage empourpré et couvert de sueur, les cheveux en bataille, il avait les yeux vitreux, comme après une attaque.

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