Riquet à la houppe
- Автор: Нотомб Амели
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2-226-42071-8
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Riquet à la houppe». Краткое содержание книги:
Amélie Nothomb
La jeune femme referma le livre en se demandant pourquoi elle s’était si peu intéressée à l’avifaune au cours de sa vie. « Pourtant, j’aime les oiseaux », se dit-elle. En cela, elle réagissait comme 99,99 % des gens. On rencontre extrêmement peu d’individus qui haïssent les oiseaux. Mais autant la disparition des pandas bouleverse n’importe qui, autant le sort d’une multitude d’oiseaux indiffère, parce que l’identification est très difficile. Il est quasi impossible d’attraper le regard aviaire, et si l’on y parvient, on n’y lit rien qui ressemble à nos sentiments. En cela, l’oiseau est un peu le poisson du ciel. Même les plus fervents défenseurs de la cause animale mangent du cabillaud sans état d’âme, pour ce motif qu’on a du mal à lui prêter ses propres émotions. L’anthropomorphisme a encore de beaux jours devant lui.
Si Trémière avait été plus ordinaire, elle serait allée chercher Déodat Eider sur Google et aurait découvert son visage. « Je vais le rencontrer sur le plateau, il sera toujours temps », pensa-t-elle.
L’émission à laquelle elle devait participer était enregistrée le jeudi après-midi. Les invités devaient arriver à quatorze heures trente. Le plus souvent, on ne les relâchait que vers vingt et une heures. Tout cela pour un talk-show qui durait au maximum une heure et demie. On conduisait chaque vedette dans une loge à son nom, dans laquelle un somptueux bouquet de fleurs, une bouteille de champagne de luxe et un plateau de fruits semblaient une promesse de bonheur. La personnalité soupirait d’aise de se voir si bien accueillie. Après une heure de solitude, on lui envoyait la maquilleuse, que la célébrité recevait avec le soulagement d’Edmond Dantès découvrant l’abbé Faria. Hélas, le pomponnage n’avait qu’un temps. Très vite, l’invité était rendu à sa déréliction devenue d’autant plus cruelle qu’il l’avait crue terminée. Passaient ainsi des heures dont personne n’imagine ni la durée ni le pouvoir anxiogène.
La tactique la plus courante à laquelle recourait l’otage consistait à sortir de sa loge pour chercher des commodités. Immanquablement, quelqu’un était posté pour lui dire avec une amabilité surjouée : « Vous avez des toilettes dans votre loge. »
En vérité, l’enregistrement ne commençait jamais avant dix-sept heures trente. Les trois heures de battement n’avaient d’autre fonction que de fragiliser l’invité et d’augmenter les probabilités qu’il craque sur le plateau. Une célébrité qui pétait les plombs lors d’un faux direct, c’était pain bénit pour l’audience.
— Cette Trémière m’a l’air d’avoir un potentiel hystérique formidable, décréta l’animateur. Que personne, à part la maquilleuse, n’entre dans sa loge.
C’était sans compter avec la très longue expérience de la solitude qu’avait connue la jeune femme. Quand elle comprit que son isolement était inéluctable, elle recourut à une technique qu’elle avait élaborée lors de sa petite enfance et que, ô prodige, elle n’avait pas perdue en grandissant : elle regarda.
Il s’agissait de fixer n’importe quel objet, de préférence le plus quelconque, jusqu’au moment où celui-ci révélait son secret. Il n’existait pas pour elle de choses insignifiantes, il n’existait que des choses qui n’avaient pas été regardées au degré de profondeur où apparaissait leur étrangeté.
Trémière dédaigna le plateau de fruits ou le bouquet de fleurs — trop faciles — et choisit la boîte de kleenex, sans marque, un paquet de carton rectangulaire d’où jaillissait l’amorce d’un mouchoir en papier. Elle darda sur lui ses yeux et se concentra. Au bout d’une dizaine de minutes se produisit la magie : la boîte devint translucide et laissa transparaître l’étoffe phosphorescente des mouchoirs, une dentelle arachnéenne comparable aux merveilles de Bruges et de Calais. Quant au kleenex à demi émergé du paquet, c’était une gaze moirée dont le plissé subtil évoquait l’art du Bernin. On pouvait le laisser croître par la contemplation jusqu’à lui donner le métrage d’un rouleau de soie et s’y tailler mentalement une robe à usage unique, aussi légère à porter que la nudité.
Le pronostic de l’animateur ne se vérifiait pas : celui qui vécut très mal son isolement, ce fut Déodat.
La journée n’avait pas bien commencé. Féru de lecture, il n’avait plus rien à lire. Il s’était rendu dans sa librairie habituelle et avait lu les premières pages d’une quinzaine de livres sans accrocher. La libraire vint le conseiller et ne le convainquit pas. Cet omnivore ne trouvait rien à son goût : essais, romans, recueils de nouvelles, grands écrivains, auteurs émergents, tout lui tombait des mains. En désespoir de cause, il s’était rabattu sur le rayon « Ornithologie », pour s’apercevoir qu’aucune nouveauté ne lui avait échappé en ce domaine.
Il était reparti bredouille. Il détestait se sentir orphelin de livres, comme si aucun bouquin n’avait voulu de lui : il demeurait persuadé que c’était les ouvrages qui adoptaient leurs lecteurs et non le contraire. Orphelin a pour étymologie Orphée, ce qui lui semblait absurde, sauf dans ce cas précis de déréliction.
L’après-midi, quand il comprit que sa loge était une prison où il ne recevrait aucune visite, il se maudit encore davantage de ne pas avoir emporté de livre. « Des heures perdues à jamais ! » enragea-t-il. Son portable lui apprit qu’il n’y avait pas de réseau ; quant au téléphone mural, il ne permettait pas d’appeler l’extérieur. « Rien n’a été laissé au hasard. »
Déodat regarda la bouteille de Deutz disposée dans un seau à glace. À côté, une flûte le narguait : « Qui a envie de boire seul un tel champagne ? » À titre d’expérience, il sortit — presque étonné qu’on n’ait pas fermé la porte à double tour dans l’intervalle — et se retrouva nez à nez avec le quidam qui devait être son garde. Il lui demanda à brûle-pourpoint s’il désirait boire du champagne avec lui. Impavide, le geôlier répondit qu’il n’en avait pas le droit.
Il retourna dans sa cellule, furieux : « Un ornithologue enfermé dans une cage, il fallait y penser ! » Quand il tremblait de colère, il savait que l’unique moyen de se calmer consistait à observer un oiseau. Or, sa loge ne comportait pas de fenêtre. Il fonça avertir le maton qu’il avait besoin d’une loge avec une fenêtre.
— Aucune loge ne comporte de fenêtre, répondit le maton sans sourciller.
Déodat s’effondra sur le canapé. « On cherche à me faire craquer et on y arrive », songea-t-il. Dans les situations de crise, il se métamorphosait en étourneau et se cognait le front à tous les murs de la pièce comme si quelqu’un jouait du tam-tam à côté de lui. Préférant la révolte à la folie, il jaillit hors de sa loge et courut dans les couloirs à la recherche d’une fenêtre, poursuivi par son escorte qui ne cessait de le rappeler à l’ordre. Enfin, il parvint à une baie vitrée et s’abîma dans la contemplation du ciel.