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Riquet à la houppe

Электронная книга - «Riquet à la houppe». Краткое содержание книги:

« L'art a une tendance naturelle à privilégier l'extraordinaire. »
Amélie Nothomb
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Une belle adolescente suscite encore beaucoup plus de haine qu’une belle enfant.

Les jeunes filles de seconde du lycée des Adieux de Fontainebleau étaient des adolescentes ordinaires : à toute occasion, elles éclataient d’un rire nerveux dont elles ignoraient la cause. Elles s’observaient les unes les autres avec une acuité impitoyable. Rien ne leur échappait : un bouton d’acné mal placé, un suçon, un nouveau soutien-gorge, un air de bonheur, la moindre information suscitait une curiosité sans bornes.

La puberté avait enlaidi la moitié d’entre elles ; des petites filles graciles étaient devenues d’épaisses créatures, des enfants aux joues rondes avaient désormais des visages en lame de couteau, des gossettes charmantes affichaient dorénavant une moue méprisante qui les défigurait, même celles qui avaient évité les écueils de l’acné et les déformations du corps n’étaient pas au sommet de leur splendeur : il y avait toujours une gaucherie qui venait gâcher l’ensemble.

Le critère qui les poussait à rechercher l’amitié de telle ou telle était la popularité auprès du sexe opposé. Cette quête paradoxale consistait moins à fréquenter des garçons qu’à fréquenter des filles qui fréquentaient des garçons : aimer un garçon, on savait où cela conduisait ; aimer une fille aimée des garçons menait à des frustrations aventureuses du plus haut intérêt.

En vérité, on ne comprenait pas ce qui attirait les garçons. Les filles qui leur plaisaient n’étaient ni les plus jolies, ni les plus intelligentes, ni les plus aimables. Ce n’était pas forcément non plus celles qui couchaient. Il s’agissait de celles qui paraissaient avoir « quelque chose », soit qu’elles l’aient vraiment, soit qu’elles en donnent les signes. Quant à la nature du « quelque chose », qu’au dix-septième siècle l’on eût appelé le je-ne-sais-quoi, bien malin qui en dira plus.

S’il y avait une fille qui ne plaisait à aucun garçon, et par conséquent à aucune fille, c’était Trémière. À quinze ans, elle était de loin la plus belle fille du lycée des Adieux. Longue et mince, ses cheveux de miel lui faisaient un vêtement naturel qui allait jusqu’à mi-cuisse. Ses grands yeux fixes éclairaient comme des spots. Son visage de statue expliquait son silence.

Son teint de lait nacré lui valut le surnom de Trémière la Crémière. Bientôt on ne l’appela plus que Crémière. À dire vrai, on ne l’appelait pas, on la huait. Elle ne parlait jamais, mais si par accident elle produisait un son, éternuement discret ou réponse polie à un professeur, il y avait toujours quelqu’un pour gueuler : « Ta gueule, Crémière ! », ce qui provoquait la risée générale. Elle ne réagissait jamais à ces humiliations fréquentes, ce qui aurait pu être interprété comme du courage ou de la dignité, si l’on n’avait établi depuis l’aube des temps qu’elle était stupide à en pleurer.

De son immense regard clair, on disait qu’il était vide. Si quelqu’un avait osé y plonger, il aurait vu qu’il s’agissait de l’œil le plus contemplatif qui fût, tant elle était entièrement à l’affût de la beauté visible. Elle la guettait partout, y compris sur les visages des filles qui la méprisaient. Quand elle repérait une trace de beauté, elle la scrutait pour s’en nourrir le cœur.

Les garçons la disaient sotte et hautaine, les filles se régalaient à le répéter. S’il n’avait échappé à personne qu’elle était insoutenablement belle, ce n’était qu’un argument de plus pour lui pourrir la vie, pour qui se prenait-elle, pensait-elle qu’il suffisait d’être belle pour se croire tout permis ?

Deux mois après la rentrée, débarqua un nouveau qui eut le talent de plaire. Tristan portait son prénom à merveille : les cheveux noirs, le teint pâle, les lèvres vermeilles, la beauté romantique par excellence. Il s’exprimait avec humour et élégance, il ne manquait ni d’assurance ni d’aplomb. La classe de seconde l’adopta à l’unanimité.

On le surprit un jour en train de converser ou plutôt de monologuer avec Trémière, qui l’écoutait les yeux baissés. On le chapitra :

— Perds pas ton temps avec cette conne !

— Quelle preuve avez-vous de sa connerie ?

— On n’a que ça. On la connaît depuis toujours, elle est con comme un balai.

Maïté raconta l’affaire du cercle de craie, une autre le jeu de la piscine.

— Ça remonte à quand ? demanda Tristan.

— Nous avions six ou sept ans.

— C’est un peu ancien, non ? fit remarquer le nouveau.

— Si tu t’imagines qu’elle a changé ! Elle est irrécupérable.

— Pourquoi la détestez-vous ?

— On ne la déteste pas.

— C’est comment, quand vous détestez quelqu’un ?

— Nous, nous voulions juste te prévenir. Si ça ne te dérange pas qu’elle te regarde avec ses yeux de vache, on s’en fiche.

Tristan, qui était un adolescent ordinaire, fut un peu ébranlé par cette exécration générale. Mais la beauté de Trémière ne laissait pas de l’impressionner. Il se tint à lui-même ce raisonnement : « Après tout, elle n’a jamais redoublé. Si ça ne fait pas d’elle un génie, ça prouve au moins qu’elle n’est pas si débile. »

Par conséquent, il s’autorisa à rechercher sa présence. À la pause, il venait lui parler. Si la jeune fille se retournait pendant qu’un professeur écrivait au tableau, elle surprenait le regard de Tristan posé sur elle.

Trémière n’avait jamais rien vécu de pareil. C’était la première fois de son existence qu’une personne de son âge lui adressait autre chose que du mépris. Cela la troubla au plus haut degré. Si elle doutait trop profondément d’elle-même pour ne pas être une proie facile, au moins conservait-elle la prudence de se taire. De sorte que Tristan, en lui donnant le premier baiser, frémit comme jamais, se crut sincèrement amoureux pendant quelques instants d’éternité et prononça les deux ou trois paroles irréparables qu’il est tentant de dire à quinze ans lorsque la beauté s’offre à soi.

Ce soir-là, la jeune fille rentra chez elle dans un état second. À table, elle ne put rien avaler. La grand-mère souriait en coin en l’observant.

— Je suis très fatiguée, je vais me coucher tôt, dit-elle à Passerose.

— Dors bien, ma chérie.

On était fin novembre, il pleuvait du désespoir : Trémière ouvrit grand ses fenêtres et trouva sublime ce ciel de suicidés. Elle s’allongea sur le lit et se laissa submerger par le froid : les joues en feu, elle revécut en boucle son premier baiser, le visage de Tristan s’approchant du sien, les paupières cachant ses beaux yeux, la bizarrerie exquise des deux bouches qui n’en faisaient plus qu’une, et puis les paroles du garçon, ces paroles incroyables qu’elle absorbait au fur et à mesure qu’elle se livrait à leur vertige.

La nuit entière, l’adolescente se laissa envahir par les remous de l’événement. Elle ne s’interrogea pas sur ce qu’elle-même éprouvait, ce n’était pas nécessaire, son corps parlait pour elle. Tout à sa première transe amoureuse, elle ne ferma pas l’œil une seconde. Au matin, elle se leva sans fatigue.

Dans le miroir de la salle de bains, elle se trouva belle. Les paroles de Tristan résonnaient dans sa boîte crânienne : elles avaient été inspirées par la fille qu’elle voyait dans la glace. Pour la première fois, elle parvint à prendre de la distance au point de s’imaginer dans la peau d’une autre qui la découvrirait. Elle trembla de peur.

Elle courut au lycée où Tristan était arrivé en avance. Le sort voulut que trois garçons la devancent d’une minute et s’en prennent à lui. Cachée derrière la porte entrouverte de la salle de classe, voici ce qu’elle entendit :

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