Бесплатная библиотека
Читайте книгу на сайте или телефоне
Riquet à la houppe - Читать Любимую Русскую Полную Книгу 👉 Read-E-Book.com

Riquet à la houppe

Электронная книга - «Riquet à la houppe». Краткое содержание книги:

« L'art a une tendance naturelle à privilégier l'extraordinaire. »
Amélie Nothomb
1 ... 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
Перейти на страницу:

Tant de fois, il avait enjoint à ses amoureuses passées de voir ce qu’elles avaient au lieu de déplorer ce qu’elles n’avaient pas. Pris à son propre jeu, il mordait la poussière. « Sort étrange que le mien ! Je me passionne pour les oiseaux depuis mon enfance et maintenant que je suis amoureux d’une oiselle, c’est la catastrophe. »

Par ailleurs, il ne pouvait s’empêcher de persévérer dans son entreprise de séduction. Quand il exécutait avec elle les exercices censés lui muscler le dos, il tentait de l’éblouir par sa conversation.

Il lui raconta sa conférence à la Ligue de protection des oiseaux. En présence d’Allain Bougrain-Dubourg et de ses pairs, il avait exposé le contenu de sa thèse sur la huppe fasciée. Cet oiseau abondait dans l’Égypte des pharaons, où son aspect étrange suscitait la méfiance. Fallait-il voir en lui l’ennemi du faucon Horus ? Une commission de prêtres parmi les plus sages se réunit pour discuter de cette grave question avec, à la clef, un projet très sérieux d’extermination de cet oiseau dont le couvre-chef semblait une parodie de celui des souverains en place. Ce fut le moment que choisit l’une des plus fameuses plaies d’Égypte pour venir s’en donner à cœur joie. Des nuées de sauterelles ravagèrent la moitié des récoltes et auraient certainement dévoré l’autre moitié si des colonies de huppes, alléchées par ces délicieux insectes, ne les avaient préalablement avalés.

Dès lors, les hiérarques changèrent d’avis à cent quatre-vingts degrés au sujet de cette espèce : si comme les souverains la huppe portait le pschent, ce n’était pas par dérision, mais au contraire pour le glorifier. Cet oiseau protégeait les pharaons de toute éternité, d’où la prospérité de la haute et de la basse Égypte. Fallait-il l’élever au rang de divinité ? Non, Horus était déjà l’oiseau dynastique, il ne fallait pas tout mélanger ni susciter la jalousie des faucons, dont on avait également besoin. Alors la huppe fasciée eut droit au deuxième adoubement le plus colossal après la divinisation : elle devint un hiéroglyphe. Bien évidemment, l’hiéroglyphe à son effigie ne signifiait pas huppe fasciée — c’eût été trop simple —, mais, en fonction des contextes de cette langue archicomplexe, « protection » ou bien l’adjectif « glouton », ou encore un terme peu aimable pour se moquer des bègues, sans doute par allusion onomatopéique à son cri que l’on notait UPUPA.

Déodat terminait sa thèse par ce constat désabusé sur les gouvernements, qui n’avaient pas évolué depuis l’époque des pharaons : aussi longtemps que les dirigeants ne voyaient pas de raison concrète de sauver un oiseau, il ne se passerait rien. On pourrait s’époumoner en discours beaux, nobles et justes sur le fait qu’une espèce n’a pas besoin de servir à quelque chose pour être préservée, on prêcherait dans le désert. Aux politiques, il fallait parler leur langage, sauf à ne pas être entendu. C’est à cela que la huppe fasciée avait dû son salut. Les invasions de sauterelles restaient d’actualité et il n’y avait rien de tel pour terrifier les gouvernements.

— À vingt-cinq ans, me voici chargé d’affaires à la section parisienne de la Ligue de protection des oiseaux.

— Il y a des huppes à Paris ?

— Non, mais il y a des gens huppés que l’on peut convaincre de verser des fonds à la LPO.

Allain Bougrain-Dubourg prit l’habitude de paraître dans les médias en compagnie de ce jeune homme dont le physique frappait et dont l’éloquence marquait les esprits. En peu de temps, Déodat acquit une célébrité non négligeable. Il séduisait tout le monde, à l’exception de sa kiné.

Il s’en voulait de ces raisonnements. Elle ne lui devait rien. Et d’ailleurs, elle se conduisait loyalement envers lui. Elle ne lui avait jamais rien promis. Honnête, elle l’accueillait en souriant et souriait en lui disant au revoir.

— J’ai vu le portrait de Saskia Rembrandt, elle n’a pas votre grâce, lui dit-il un soir.

— Les goûts ont changé. Je suis brune, grande et mince : à l’époque, on m’aurait trouvée laide.

— On n’est pas sûr que Rembrandt aimait sa femme.

— Comment peut-on affirmer que quelqu’un aime sa femme ? Ou le contraire ?

Déodat aurait pu approfondir le sujet. Il décida de rester sur ce propos énigmatique : il pouvait l’interpréter en un sens qui lui convenait.

— Pourquoi ne m’a-t-on pas opéré ? Il paraît que l’on opère les enfants bossus, aujourd’hui ?

— Vous aviez quinze ans quand vous avez été diagnostiqué. Il était trop tard pour vous opérer. Et puis, votre cyphose était légère. Un traitement léger a suffi.

— Huit ans de corset et puis vous : je n’appelle pas cela un traitement léger.

Elle rit.

— Qu’est-ce qui est pire ? Le corset ou moi ?

— Vous. Le corset, je pouvais l’enlever la nuit. Vous, c’est la nuit que je vous sens le plus.

— Si vous me sentez, ce n’est pas si mal.

— Je vous sens, cela signifie que je sens le manque de vous.

— C’est bon, le manque, quand on sait qu’il sera comblé.

— Il ne l’est jamais.

— Ne vous plaignez pas trop. Vous n’êtes pas si malheureux.

Il saisit qu’il ne fallait pas insister. Elle pouvait très bien cesser de lui accorder ses faveurs. Coucher avec elle, cela ne lui suffisait pas. Mais ne plus coucher avec elle eût été mille fois pire. Il n’osait même pas lui poser la question terrible qui le hantait : que se passerait-il quand le traitement s’achèverait ? Il avait trop peur de la réponse parce qu’il la devinait.

Entre-temps, il savourait ce qu’elle lui donnait, avec l’angoisse ardente de la précarité amoureuse. Étrangement, ce qu’il préférait n’était pas les moments où ils faisaient l’amour, mais les instants où, lors d’un exercice, elle lui touchait le dos pour immobiliser, indiquer ou vérifier. Un jour, pour encourager son patient épuisé, elle lui saisit la main : il fut traversé d’une onde de plaisir si violent qu’il le cacha, faute de lui trouver une expression adéquate.

Quand Saskia approuvait un mouvement accompli comme il le fallait, elle disait de sa voix douce :

— Bien. Très bien.

Déodat éprouvait alors une joie qui lui était inconnue, une joie d’enfant, la joie d’un enfant qu’une fée observe sans dégoût, d’un regard vrai, indifférent à sa laideur et à sa réputation, et il avait conscience de la justice que cette femme lui rendait, et son cœur débordait de gratitude envers elle.

Dans le vain espoir qu’elle lui raconte ses week-ends, il lui parlait des siens :

— Je ne participe plus jamais à ces expéditions de birdwatching de la LPO. Ce que j’aime, dans l’observation des oiseaux, c’est être seul. Me retrouver claquemuré sous la tente avec d’autres êtres humains, subir leurs commentaires sur la mésange rémiz, très peu pour moi.

— Vous quittez rarement Paris ?

— Les oiseaux de Paris me ravissent. Peu m’importe qu’ils soient peu variés. Quand on aime vraiment les moineaux, on reconnaît les individus. Ce n’est plus le piaf, c’est Charles, c’est Maxime, c’est Joséphine que j’observe. Leur dédain industrieux de notre espèce me fascine. Ils ignorent nos mœurs mais ils exploitent nos miettes et nos fibres. L’authentique Parisien, c’est le moineau et non le râleur du trottoir. Voulez-vous aimer Paris ? oubliez l’homme, ne regardez que ce qui volette et sautille. Parfois, je passe le week-end à poursuivre des yeux une moinette unique, qui habite le jardin du presbytère de Notre-Dame.

— Elle a dû vous repérer.

— Même pas. Il peut arriver que ce soit une grâce d’être si peu remarqué par qui vous observe.

Le « Il peut arriver » cachait un monde de sous-entendus qui ne furent pas relevés.

1 ... 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
Перейти на страницу:
0
Сюжет
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Атмосфера
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Главный герой
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Общее впечатление
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
Итоговая оценка: 0.0 из 10 (голосов: 0 / История оценок)