Riquet à la houppe
- Автор: Нотомб Амели
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2-226-42071-8
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Riquet à la houppe». Краткое содержание книги:
Amélie Nothomb
— Cela ne vous fatigue pas, d’exécuter toujours les mêmes exercices avec moi ?
— C’est mon métier. Non, ça ne me fatigue pas.
Son égalité d’humeur le déconcertait. Les seuls moments où il pouvait discuter avec elle étaient ceux des massages. Cela le désolait, car il aurait préféré profiter en silence du plaisir qu’elle lui donnait. Mais il fallait bien qu’il parvienne à l’intéresser.
— Je suis ornithologue, annonça-t-il au bout de quelques séances.
Il avait l’habitude que cette déclaration produise son effet. Saskia se contenta de répondre :
— C’est un beau métier.
Rebondir là-dessus ne fut pas facile.
— Vous au moins, vous ne me demandez pas à quoi cela sert. C’est une question qui me hérisse. Nous vivons dans une société où il faut que les choses servent. Or, le verbe servir a pour étymologie être l’esclave de. Et s’il y a bien un animal qui incarne l’idée de liberté, c’est l’oiseau. On croit habituellement qu’un ornithologue travaille à la protection de l’espèce aviaire : ce n’est qu’une partie de son travail. Pour moi, l’ornithologie consiste aussi à suggérer à l’homme d’autres pistes. Saint François d’Assise est à ce titre un ornithologue selon mon cœur, lui qui proposait à l’homme l’insouciance des oiseaux. Le problème est qu’il n’y connaissait pas grand-chose, car en vérité la liberté des oiseaux ne repose sur aucune insouciance. Ce que l’oiseau nous apprend, c’est que l’on peut être libre pour de bon, mais que c’est difficile et anxiogène. Ce n’est pas pour rien que cette espèce est toujours sur le qui-vive : la liberté, c’est angoissant. Contrairement à nous, l’oiseau accepte l’angoisse.
Il se tut, attendant une réaction qui ne vint pas. Saskia le massait avec application.
— Étudier l’oiseau, c’est s’intéresser à une expérience radicalement autre. On me demande parfois comment éviter l’anthropomorphisme, la propension à tout interpréter de notre point de vue ; les trois quarts du temps, les comportements aviaires sont incompréhensibles. L’erreur consisterait à vouloir les traduire : il est merveilleux de respecter leur opacité. C’est aussi ce qui confère à cette espèce une aussi authentique noblesse : la grande majorité de ses actes n’ont pas d’utilité.
L’ennui de parler en étant allongé sur le ventre, c’est qu’on ne voit pas l’expression de son interlocuteur.
— Vous vous en fichez, de ce que je vous raconte ?
— Non. C’est très instructif.
« Instructif » : il eut du mal à supporter le mot. « Instructif », ça sonnait comme une insulte. Il se tut jusqu’à la fin du massage, ce qui ne dérangea pas plus Saskia que son monologue. Tout lui allait : qu’il la courtise, qu’il boude, qu’il tente de l’éblouir, qu’il lui offre des fleurs, qu’il ait l’air désespéré, elle ne semblait même pas remarquer ses variations de comportement.
En revanche, elle observait son dos avec la plus extrême vigilance. Un lundi, elle lui dit :
— Vous n’avez pas fait vos exercices ce week-end.
— En effet.
— Il ne faut plus oublier. Vous êtes en train de vous construire une musculature dont dépend la suite de votre vie. Deux jours de relâche, c’est beaucoup de temps perdu.
— J’aime être bossu. Toucher la bosse d’un bossu, cela porte bonheur.
— Les bossus mouraient prématurément d’asphyxie. Ce n’est pas ce que vous voulez, non ?
— L’écrivain Italien Erri de Luca suggère qu’un bossu est un homme à qui des ailes sont en train de pousser dans le dos.
— C’est très joli mais c’est faux. Je vous demande de prendre mes consignes au sérieux.
Encouragé par le ton plus véhément que de coutume de la kinésithérapeute, Déodat se crut autorisé à lui écrire une lettre d’amour qu’il déposa sur son bureau à la fin de la séance suivante. Le lendemain, elle le reçut avec sa bienveillance habituelle. Il attendit le massage pour lui parler.
— Vous avez lu ma lettre ?
— Oui.
— Et comment avez-vous l’intention d’y réagir ?
— Comme vous voyez.
— Cela vous est complètement égal que je sois fou amoureux de vous ?
— Ce n’est pas ce que je disais.
— Vous disiez quoi, au juste ?
— Rien.
— Vous allez me pousser au suicide.
— N’y pensez pas !
— Qu’est-ce que cela peut vous faire ?
— Vous êtes mon patient.
Cette réponse le stupéfia. Elle sembla aussi étonnée que lui par ce qu’elle avait dit. Il profita de cette brèche dans la carapace de la kinésithérapeute pour se redresser, l’attraper et l’embrasser. Elle ne se débattit pas, ni lors du baiser, ni lors de ce qui suivit. Il la trouva même plutôt enthousiaste.
— Vous acceptez cela de tous vos patients ?
— C’est la première fois.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas. Vous ne m’avez pas laissé le temps de me poser la question.
Ce devint une habitude. Cinq fois par semaine, au terme de la séance, à la place du massage, ils faisaient l’amour. Comme il était le dernier patient de la journée, cela ne dérangeait pas son planning. Pour autant, il ne fallait pas s’éterniser : Saskia voulait rejoindre son mari.
— Vous l’aimez ?
— Ça ne vous regarde pas.
— Et moi, vous m’aimez ?
— Ça ne vous regarde pas.
— Si, un peu, quand même.
Elle était très douée pour s’en aller sans répondre. Déodat la regardait s’éloigner à la hâte : « Une pinsonne. Seule la pinsonne est capable d’un coup pareil. Aucun autre oiseau ne commettrait cette infidélité. » Il observait son comportement à l’aune des mœurs aviaires, d’abord parce qu’il l’aimait, ensuite parce qu’elle échappait à toutes les règles de l’adultère humain : à l’évidence, Saskia n’avait pas mauvaise conscience, elle n’était pas déchirée. Quand il couchait avec elle sur la table de massage, il voyait bien qu’elle n’éprouvait pas l’ombre d’un état d’âme.
— Cela vous suffit ? Vous n’avez pas envie de mieux me connaître ?
Elle haussait les épaules. Aucun mépris dans son attitude. Elle couchait avec lui, voilà. Pas de quoi en faire une affaire.
Il l’admirait pour cela. Comme il aurait voulu, à son exemple, avoir les mœurs du pinson ! Il souffrait de son attachement humain à cette femme si équilibrée qu’elle en était inhumaine. Et il se maudissait d’avoir tant reproché à ses amies passées leur insatisfaction : il aurait pleuré de joie si Saskia avait manifesté un peu de ce qu’il avait pris pour la tare féminine par excellence et dont il incarnait à présent le pendant masculin.
Oui, il était profondément insatisfait de cette liaison. Et il s’indignait que la kinésithérapeute s’en contentât. Et quand il s’en plaignait auprès d’elle et qu’elle finissait par lui dire ce que lui-même avait dit mille fois en pareil cas — « Nous devrions peut-être arrêter » —, il souffrait le martyre.
« Tu récoltes ce que tu as semé », pensait-il, et, loin de le consoler, son raisonnement le suppliciait. Comme il était horrible d’aimer ! « En amour, il y en a toujours un qui souffre et l’autre qui s’ennuie », disait l’adage. Il avait tant de fois été celui qui s’ennuyait et, à présent, il découvrait l’autre rôle avec effroi. Il regrettait l’ennui, cette posture si élégante et douce, si étrangère à l’humiliation qu’il vivait désormais.
— Vous ennuyez-vous avec moi ?
— Non, jamais.
« Normal, c’est une pinsonne. Il faut que j’arrête de projeter sur elle des sentiments humains. »
— Et vous ennuyez-vous de moi quand je ne suis pas là ?
Les yeux de la pinsonne s’arrondirent d’étonnement, ce qui constituait une réponse éloquente et désespérante.