Riquet à la houppe
- Автор: Нотомб Амели
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2-226-42071-8
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Riquet à la houppe». Краткое содержание книги:
Amélie Nothomb
Un soir, comme ils se rhabillaient, Saskia le regarda longuement. Au moment de partir, elle dit que c’était la dernière séance :
— Il faudra continuer de faire vos vingt minutes d’exercices par jour.
Dévasté, Déodat eut un mal fou à retrouver la voix :
— Je ne vous verrai plus ?
— La rééducation est terminée.
— Mais je ne suis pas guéri ! Je ne peux pas vivre sans vous !
Elle soupira, lui prit gentiment la main et dit :
— Si vous deviez négliger vos exercices, retenez-en un seul, le plus simple : celui où, les paumes à plat sur un mur en face de vous, vous vous penchez de manière à avoir le dos droit. Ce mouvement tout bête peut vous sauver.
Dans la rue, elle lui caressa la joue, se retourna et s’en alla. Cloué au sol, Déodat resta immobile une éternité.
Quand il parvint enfin à rentrer chez lui, il s’effondra. « Huit années de corset, deux années de kinésithérapie intensive, tout ça pour me tenir droit — et au final, je ne tiens même pas debout ! »
Il attrapa le grand livre sur Rembrandt qu’il gardait à son chevet et le feuilleta à la recherche d’un secret qui aurait pu le sauver. Hélas, page après page, la beauté se taisait inexorablement. Soudain, il se posa la question qui aurait dû surgir deux années plus tôt dans son cerveau : « Ce damné Hollandais a-t-il peint des oiseaux ? »
Il ne savait pas si son livre était exhaustif, mais il n’y trouva qu’un seul représentant de la gent aviaire. C’était une étude de personnage pour un tableau qui s’appelait : Tête d’Oriental avec oiseau de paradis. Et l’oiseau, devant l’Oriental indifférent, était mort. « Voici qui aurait pu m’ouvrir les yeux plus tôt », se dit-il en pleurant.
Si le titre de l’œuvre ne l’avait pas indiqué, il n’aurait pas identifié le petit cadavre comme celui d’un oiseau de paradis. « Une pie-grièche, peut-être », ou davantage un oiseau de l’Enfer. Au moins Rembrandt avait-il songé à dessiner un oiseau. Déodat était toujours sidéré par le nombre d’artistes qui n’avaient jamais représenté d’oiseaux. Qu’on ne partage pas son obsession, il pouvait le comprendre. Cependant, l’oiseau était le seul animal qu’on ne pouvait éviter de croiser au quotidien, il suffisait de lever les yeux au ciel pour en apercevoir un. Ne pas représenter d’oiseau était une forme de déni aussi absurde que ne jamais peindre le ciel.
Il appelait ce phénomène l’ingratitude de Lascaux. Les chefs-d’œuvre de la célèbre grotte montrent des bêtes remarquables, aurochs, bisons, chevaux ; on y chercherait en vain les rennes ou les oiseaux appartenant au quotidien — et quand on les repère enfin, ils y sont dessinés aussi schématiquement que la moins intéressante des créatures, l’homme. L’art a une tendance naturelle à privilégier l’extraordinaire.
« Il va falloir apprendre à vivre sans la pinsonne », osa-t-il se formuler. Il pleura à nouveau. Sans jamais lui parler d’amour, Saskia lui avait infiniment plus apporté que toutes les femmes qu’il avait connues auparavant.
Quand un humain vient de souffrir d’un grave chagrin d’amour, soit il demeure célibataire très longtemps, soit il se marie aussitôt. Déodat commit la sottise précitée.
Il avait toujours plu aux femmes et sa notoriété n’avait fait qu’aggraver la chose. La première qui lui dit qu’elle l’aimait fut la bonne : il avait tellement espéré ces paroles dans la bouche de Saskia que la nouvelle venue bénéficia du prestige de ces mots.
Le lendemain des noces, Séréna changea de langage. Déodat aurait dû s’en amuser si cela n’avait entraîné une modification radicale de sa voix. Lorsqu’elle s’exclamait : « Putain de merde, où sont mes pompes ? », il ne reconnaissait absolument pas l’appareil phonatoire de celle qui lui avait dit : « Je remets ma vie entre tes mains, mon chéri. »
Si cela n’avait été qu’épisodique, cela ne l’eût pas dérangé. Or, en présence de son mari, Séréna ne parlait plus autrement. Mais ce qui perturba le plus l’époux, c’est que l’irruption du moindre tiers suffisait à rendre à l’épouse la voix exquise et distinguée qui l’avait charmé.
Il osa aborder le sujet.
— Quoi, on est mariés depuis deux jours et tu es déjà chiant ? s’écria-t-elle.
Il n’avait rien contre une poseuse mais déplorait la marchande de poissons. En équivalent langagier cela correspondait aux bigoudis des épouses d’autrefois : une fois mariée, la femme n’hésitait plus à s’exhiber devant son mari la tête couverte des petits rouleaux de plastique rose. Déodat appela ce phénomène le bigoudi verbal.
L’effet de contraste entre la langue utilisée pour les autres et celle qui lui était réservée n’était pas seul en cause. Les bigoudis verbaux s’accompagnaient de tous les symptômes de la lassitude matrimoniale : soupirs exaspérés, yeux au ciel, fatigue perpétuelle. Ce n’était pas drôle.
— Si tu es déjà comme ça après trois jours de mariage, comment seras-tu dans trois mois ?
— Ça y est. C’est reparti !
— Divorçons.
Ce projet fut salué d’une bordée d’insultes qui persuadèrent le mari de tenir bon. L’avocat qui reçut la demande de divorce regarda la date du mariage et commenta :
— Record battu.
Par bonheur, le jeune couple n’avait pas encore acheté d’appartement, ni d’ailleurs quoi que ce fût. Il n’y eut que d’étranges souvenirs à partager.
Un beau matin, Déodat contracta d’épouvantables douleurs dorsales. Tandis qu’il souffrait seul devant sa tasse de café, il se rappela les dernières paroles de Saskia. Il se leva, bras à angle droit, et pivota le bassin de manière à avoir le dos droit. Il répéta le mouvement un grand nombre de fois. Au bout de cinq minutes, son mal avait disparu.
Il se rassit et termina sa tasse de café en proie à la satisfaction : débarrassé de la poissonnière, il lui était désormais loisible de penser à celle qu’il aimait. S’il avait fallu ce mariage calamiteux pour ne plus éprouver d’amertume envers Saskia, il n’y avait rien à déplorer.
✩
Trémière obtint le baccalauréat sans mention et décida de commencer aussitôt à travailler.
Une belle fille qui ne veut pas faire d’études suscite bien des sarcasmes. Dans le meilleur des cas, on saluait sa lucidité avec des sourires entendus.
Rose confia son inquiétude à son mari :
— Notre fille mesure un mètre soixante-dix. Elle ne peut pas être mannequin. Comment va-t-elle gagner sa vie ?
— Elle semble avoir un projet, répondit Lierre.
Il disait vrai. Parmi les clients de la galerie d’art maternelle figurait un ponte de Trébuchet, le célèbre joaillier de la place Vendôme. Lors d’un vernissage, la jeune fille lui avait tenu ce langage :
— J’ai observé vos campagnes publicitaires. Vous recourez à des mannequins mains ou à des mannequins cou. J’ai dix-huit ans, mon visage n’a jamais été montré. Il pourrait devenir emblématique de la joaillerie Trébuchet.
L’homme d’affaires aurait eu de quoi lui répondre sur les techniques commerciales très particulières du monde de la joaillerie mais il y renonça. Le culot de Trémière lui plut. Sa réputation de bêtise n’était pas arrivée jusqu’à lui. Par ailleurs, elle avait une peau d’un éclat particulier : cette nacre appelait l’or et l’argent. Que perdait-on à essayer ? Il lui donna rendez-vous.
Quand les bijoutiers la parèrent de diverses pièces, elle cacha comme elle put son frémissement de plaisir. Celui-ci n’en irradia pas moins sur les photos qu’on prit d’elle.
— Une paire de boucles d’oreilles et un tour de cou, qu’est-ce que cela change une femme ! J’ai beau le savoir, cela m’épate toujours, déclara le ponte.