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Riquet à la houppe

Электронная книга - «Riquet à la houppe». Краткое содержание книги:

« L'art a une tendance naturelle à privilégier l'extraordinaire. »
Amélie Nothomb
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Trémière sourit. Elle savait que c’était beaucoup plus mystérieux. Elle se garda bien de dire qu’en vérité porter des bijoux fabuleux était un art, et qu’elle était trop jeune pour le pratiquer à son degré sublime.

— Il se passe quelque chose, dit sobrement le P-DG de Trébuchet quand il vit les photos.

La campagne d’affichage fit grand bruit. On salua combien, par la seule grâce d’un visage inconnu, on mettait en valeur ces œuvres d’art. Paris s’interrogea : qui était cette fille ? À qui pouvait appartenir une figure si apte à rehausser l’éclat d’une pierre, un regard à ce point hypnotique ?

Trébuchet respecta la procédure. Après avoir gardé le secret pendant la durée réglementaire, on livra la jeune fille aux médias. Ce moment représente toujours un risque : la magie va-t-elle opérer ? La personne décevra-t-elle ? Le ramage se rapportera-t-il au plumage ?

Le prénom, qui avait été l’une des principales tares de la fillette, fascina. Il lui permit d’emblée de ne pas avoir de patronyme. Le reste fut à l’avenant : Trémière avait le talent de la réponse lacunaire. Elle savait d’expérience combien le monde haïssait la beauté et ne demandait qu’à la traduire en sottise. Au lieu de s’inventer une légende, elle dissimula que l’idée d’apparaître était la sienne. Ainsi, le président de Trébuchet put dire à qui voulait l’entendre que lorsqu’il avait découvert ce visage « au cours d’une soirée où la belle esseulée semblait tant s’ennuyer », il avait eu la révélation : ce serait sa muse, il n’y en aurait pas d’autre.

On adora cette déclaration. On aima Trémière. Elle joua finement en refusant toutes les propositions qu’elle reçut.

— Vous portez les bijoux comme personne, remarquait-on. Comment l’expliquez-vous ?

— Je les aime d’amour.

Elle ne raconta pas qui lui avait enseigné cet amour. Cela ne regardait qu’elle. Même Rose ne connaissait rien du secret de Passerose.

— Les aimer d’amour, n’est-ce pas excessif ? Ce ne sont jamais que des bijoux, après tout.

— Aimer, ce n’est pas surestimer. Certains bijoux ne m’inspirent rien. Ce qui fait la valeur d’un bijou, c’est l’amour qu’il suscite. Certains artistes sont capables d’insuffler une âme dans le métal ou dans la pierre, ou plutôt de les sculpter et de les sertir de manière à révéler leur âme. Ce qui a lieu entre un bijou pourvu d’âme et une personne qui le porte en faisant vibrer cette âme s’appelle l’amour.

— Refusez-vous de poser avec certaines parures ?

— Bien sûr. Jamais par caprice, mais parce que certaines ne me vont pas, parce que je ne peux pas toutes les aimer.

Trémière avait le talent de couper court quand elle sentait qu’on allait l’entraîner trop loin. Sans un mot de plus, elle s’en allait.

On lui proposa des contrats annexes à n’en plus finir : des rôles au cinéma, des marrainages, du mannequinat de vêtements, d’incarner un parfum, et bien sûr de porter d’autres parures que celles de Trébuchet. Elle eut la sagesse de tout refuser sans hésiter. Elle avait conscience de la fragilité de son rôle : si auparavant les joailliers n’avaient pas engagé d’égéries, c’était parce qu’ils voulaient accorder la première place aux bijoux. Elle ne voulait en aucun cas leur voler la vedette. Précisément, elle savait comment rester en retrait quand elle arborait une merveille. Si elle se pensait destinée à ce métier, c’est parce qu’elle se trouvait quantité négligeable.

Une seule personne importante dans sa vie l’avait admirée : sa grand-mère. Elle aimait trop Passerose pour croire qu’elle s’était trompée à son sujet. Pourtant, elle n’oubliait pas le nombre de gens qui, à tort ou à raison, l’avaient proclamée stupide : pour ce motif, elle demeurait prudente.

De nombreux prétendants l’abordèrent. Elle n’eut pas la vanité de les envoyer tous paître. Elle vécut quelques histoires plus ou moins intéressantes et remarqua sans tarder que ne pas être amoureuse rendait ces liaisons ennuyeuses. Les hommes qu’elle quittait disaient qu’elle était froide comme un bijou.

« À cause de Tristan, je ne serai plus amoureuse », se disait-elle avec indifférence. Elle trouvait déjà miraculeux d’avoir réussi à gagner sa vie. « Ma propre mère ne m’en pensait pas capable. »

Paris a toujours faim de célébrités et s’usait les dents sur Trémière sans parvenir à la mordre. La jeune femme n’offrait pas de prise, on ne savait par où l’attraper. Elle était anormalement peu susceptible. Elle semblait ne pas remarquer les piques et ne les relevait jamais. La vérité était qu’on l’avait tant insultée depuis son enfance qu’elle ne s’en apercevait même plus. Et l’humeur égale qu’elle manifestait face aux injures l’apparentait à une grande dame.

— Cette petite a une classe folle, disaient les matrones, qui voyaient en elle la bru idéale.

Les hommes étaient plus intrigués que séduits. À tant de beauté, il manquait quelque chose, mais quoi ? La question était trop subtile pour les intéresser vraiment.

Les livres que l’on se sent appelé à lire sans savoir pourquoi étant souvent l’expression du destin, Trémière tomba dans une librairie au rayon « Enfants » sur Riquet à la Houppe de Perrault et sut qu’il lui fallait le lire. Ce petit conte délicieux l’aurait charmée si elle ne s’y était si gravement reconnue : « Cette belle, c’est moi. Ce n’est pas tant qu’elle est sotte, c’est qu’elle n’a pas d’esprit. »

Une note en bas de page attira son attention : « Dans la littérature facétieuse, donner de l’esprit signifiait s’initier à l’amour physique. » Trémière relut le conte à la lueur de cette information. Il en ressortait que le hideux Riquet avait beaucoup d’aventures galantes, quand la belle n’en avait aucune. « C’est la vérité, pensa-t-elle. Depuis quand n’y a-t-il plus eu d’homme dans mon lit ? Hélas, est-ce ma faute s’ils me lassent tous ? Par ailleurs, si j’avais de l’esprit, peut-être serais-je capable de trouver du plaisir à leur compagnie ? Mais, continua-t-elle, s’il me faut pour cela rencontrer un Riquet à la Houppe, sous prétexte que je suis sans esprit, je devrai me contraindre à accepter l’amour d’un monstre. »

Si elle n’avait pas fait de ce conte une lecture si injustement masochiste, elle aurait pu apprécier son exquise absence de morale. On sent que Perrault éprouve de la tendresse pour cette belle comme pour Riquet. Il veut les délivrer d’une malédiction absurde pour leur donner l’absurde bonheur de l’amour qu’ils méritent tout autant que n’importe qui.

Toujours est-il que, traumatisée par son interprétation du conte, Trémière se mit à observer les hommes laids avec méfiance. Elle cessait de respirer et leur jetait des regards de mépris. Il y eut des âmes basses pour s’apercevoir de ce manège. C’est ainsi que l’animateur d’un show télévisé à succès eut l’idée d’inviter sur son plateau l’égérie du joaillier pour la confronter à ce brillant ornithologue au physique repoussant. « On va rigoler », annonça-t-il à son équipe. Pour noyer le poisson, il invita également un fameux fabricant de pneus et une sportive de haut niveau.

Trémière, qui n’avait pas de téléviseur, ne connaissait aucune de ces personnalités. Trébuchet la pressa d’accepter de participer à cette émission qui bénéficiait d’une audience considérable. La jeune femme y vit d’autant moins d’inconvénient qu’entre-temps lui était arrivé le livre de Déodat, Un règne ignoré. Cet essai la passionna, qui soutenait que les plus grandes civilisations avaient attribué à l’oiseau une place immense quand la nôtre le reléguait aux volières. Chez les Égyptiens, les oiseaux étaient des déités, qui avaient inspiré la forme d’une quantité d’hiéroglyphes. Chez les Grecs et les Romains, l’observation de leur vol était sacrée, qui renseignait les hommes quant à leur destin. L’âge d’or des Persans voyait dans La Conférence des oiseaux la source mystique la plus sublime. La quasi-totalité des géoglyphes, ces énigmatiques œuvres d’art amérindiennes visibles des seuls dieux, représentaient des oiseaux mythologiques. Au douzième siècle, François d’Assise avait eu le coup de génie de s’inspirer du passereau pour créer sa règle monastique. Toutes les religions avaient ceci de commun avec le chamanisme qu’elles désignaient l’oiseau comme intercesseur entre le Ciel et la Terre, entre la divinité et l’homme. Qu’à présent on fasse si bon marché de la survie de ce tiers ailé en disait long sur le court terme auquel on se condamnait. Et si l’ornithologie demeurait le dernier bastion d’une aspiration intelligente à la verticalité, n’était-il pas plus urgent que jamais de se mobiliser pour elle, au lieu d’y voir un sympathique passe-temps pour citadins à jumelles ?

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