Équarrissage
Dans l’atmosphère sinistre créée en Europe par la fièvre aphteuse, un mot non moins sinistre prend une importance inaccoutumée : c’est équarrissage.
Pourtant, le terme lui-même n’a rien d’affreux, le verbe latin exquadrare voulant dire « mettre au carré » ou, si l’on préfère, « d’équerre », exquadra. Ainsi, on équarrissait des pierres, précieuses ou non, en les taillant. Mais, tout comme écarteler, qui signifie simplement « couper en quatre » avant de désigner un affreux supplice, équarrir et ses dérivés se sont appliqués surtout au dépeçage des animaux qui viennent d’être abattus : dépecer, lui aussi, n’est autre que « dé-piécer ».
Aussi, plusieurs mots de la mise en pièces ont servi d’euphémismes pour masquer des réalités macabres. Abattage, de son côté, c’est-à-dire « mise à bas », a pris lui aussi une couleur noire.
Lorsqu’une épidémie frappe les humains, on soigne : au pire, on met en quarantaine. Lorsque les animaux étaient frappés, naguère, on vaccinait et on isolait. Aujourd’hui, une seule réponse : l’abattage et l’équarrissage.
Il serait hypocrite de pleurer devant le massacre de bêtes élevées pour leur viande — à moins d’être végétarien —, mais il est assez indigne de laisser équarrir, et brûler, des dizaines, des centaines de milliers d’êtres vivants, certains parfaitement sains, sans s’émouvoir. Or, on s’émeut, un peu distraitement, de la détresse des éleveurs, à quoi il faut ajouter les commerçants, ceux qui ont la malchance de porter un nom injustement discrédité, les maquignons, ainsi que les bouchers : toute la filière, comme on dit. Mais on n’écoute guère ceux qui disent leur tristesse devant la mort brutale de leurs animaux, qui ne sont pas d’inertes marchandises, mais des êtres sensibles. Il est vrai que la souffrance des bêtes ne vaut rien.
Au nom d’une précaution sans limites, ce qui ne la rend pas plus efficace, nos sociétés dites évoluées manifestent une indifférence extrême pour les valeurs fondamentales qui entrent en conflit avec la seule valeur reconnue : la valeur marchande. Nous sommes entrés dans un monde où, quand le Petit Prince demande « dessine-moi un mouton », il faudra lui montrer un atelier d’équarrisseur et un immense bûcher à la fumée nauséabonde, ce bûcher où disparaît aussi un sentiment moribond : la compassion. Boris Vian a nommé une de ses pièces L’Équarrissage pour tous : c’était, croyait-on, agressif et burlesque ; en fait, tristement prémonitoire.
16 mars 2001
Avouer
« N’avouez jamais ! », proféra l’ancien boucher Avinain, avant d’être guillotiné en novembre 1867, après des aveux qu’il regrettait amèrement. Le mot est resté célèbre, mais cet éloge du silence coupable ne semble plus de mise lorsqu’on envisage ses effets psychologiques désastreux sur l’entourage des victimes. Guy Georges, poussé par ses avocats, a donc avoué ses crimes.
Avocat, avouer, mais aussi invoquer et, soit dit sans malice, convoquer, tous ces mots font eux-mêmes un secret « aveu » : celui du rôle essentiel de la voix humaine, en latin vox, dont un dérivé est vocare, « appeler, dire, parler ». Si avouer n’était pas si ancien, et usé par le temps, il se dirait ad-voquer, pour advocare, qui signifiait notamment « convoquer ».
Dans le monde féodal, le vassal « avouait » son seigneur ; puis, on avoua ses croyances. Encore aujourd’hui, avouer une chose, c’est la reconnaître ; son contraire est désavouer. Or, dans la vie sociale et morale, ce qui doit être reconnu, c’est la vérité, et avouer s’est appliqué aux actes les plus difficiles à reconnaître, ces actes coupables que l’État de droit doit sanctionner.
Tous les mots tirés du latin vocare continuent d’exprimer la parole. Avouer, dire en reconnaissant sa culpabilité ; convoquer, en appelant ; invoquer, en s’adressant à une instance supérieure.
Faut-il en conclure qu’on ne peut qu’invoquer le chef de l’État français, qui siège à l’Élysée — séjour des dieux —, et non pas le convoquer ? Le juge Halphen n’a pas hésité à le faire, pour obtenir un simple témoignage, que l’Élysée lui refuse avec hauteur.
Demande et refus ont pour objet la parole. Il en va de même pour les invocations sans conviction, les omertà, les silences, les convocations qui tombent à l’eau et tous les désaveux. Mais la parole ne suffit pas : les faux aveux, les aveux extorqués, les appels piégés trahissent la vérité, ce qui est pire que la taire.