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Mille vies valent mieux qu'une

Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:

Jean-Paul Belmondo a aujourd’hui décidé de tout raconter. Son enfance marquée par la guerre, sa mère courage, l’atelier de son père, et ses premières amours.
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
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Le séjour chez Le Roy n’avait pas été que nourrissant. Car, s’il n’était pas avare de judicieuses suggestions en matière de jeu, il faisait de la rétention de bouffe. À chaque dîner, la frustration était la même. Il s’étonnait de n’avoir pas prévu assez, de n’avoir qu’un œuf pour trois, et nous, nous souffrions à mort d’une faim tenace dont nous savions qu’elle ne serait pas plus comblée le lendemain que le surlendemain.

Régulièrement, Gérard Philipe, qu’il côtoyait, séjournait dans cette maison et, pour se concentrer, s’enfermait à clé dans sa chambre. Le Roy, nous voyant revenir essoufflés, suants et excités d’une bonne course à vélo, nous a punis en nous rendant prisonniers de la chambre de Gérard Philipe. Comme ça, nous serions bien obligés de nous calmer et de nous concentrer. Il mésestimait notre sens de la révolte et nos aptitudes sportives. Nous nous sommes échappés par la fenêtre et en avons profité pour aller nous remplir un peu la panse que notre honoré professeur négligeait.

Il devait se convaincre qu’un bon comédien est un comédien affamé, ou qu’il fallait nous entraîner à la pénurie dont nous ne manquerions pas d’être victimes, comme tout artiste qui se respecte.

Au Conservatoire, il était d’autant plus difficile de ne pas être fauché qu’il était formellement interdit de travailler ailleurs en touchant des émoluments. Comme cette institution fonctionnait d’une façon soviétique, tout contrevenant se voyait exposé à des châtiments allant du retrait des bourses au renvoi. Une sorte d’œil de Moscou, vieille fille acariâtre et antipathique appelée Mademoiselle Suzanne, veillait au grain. Il était impossible d’échapper à sa surveillance et son zèle a, hélas, engendré des générations successives de comédiens sans le sou, qui ont rêvé de la poignarder collectivement comme si elle s’était nommée Jules César. Elle était l’âme damnée du Conservatoire.

7.

Saint-Germain-de-la-Joie

L’envie de faire l’idiot était déjà inscrite dans mon ADN, mais, au contact de loustics comme Marielle, Rochefort, Beaune, Vernier, Rich, elle se démultiplie. Et, dans le rythme imposé par les cours au Conservatoire, je parviens même à trouver le créneau quotidien consacré à la déconnade : le déjeuner. Notre restaurant universitaire, qui n’est pas banal, s’y prête à merveille.

Nous ne partageons pas les grandes tables de la cantine avec des internes en médecine portés sur les blagues salaces, l’ivresse et les canulars osés, mais avec de jeunes rats de l’Opéra d’une austérité et d’une sobriété incorruptibles. Il faut donc se dévouer pour ne pas gâcher le vin qui attend, dans les carafes posées, qu’on le consomme. Et nous nous en occupons de bon cœur avec, comme résultat logique, un taux d’ébriété élevé qui échauffe notre sang et notre fantaisie. Il arrive que nous dépassions un peu les bornes, ainsi qu’il est coutume de dire.

Ce franchissement des limites de la bienséance ou de la politesse ne nous fait pas peur ; au contraire, il nous excite et, l’émulation aidant, nous nageons dans la folie pure avec une aisance remarquable. Nous œuvrons à décoincer les rouages rouillés du Conservatoire, et son peuple de vieux et de jeunes vieillards. Mais il serait dommage que nous ne fassions pas profiter le reste du monde de notre saint et joyeux chahut.

Dans cette cantine au public bigarré où nous avons à peine le temps de nous sustenter entre deux blagues de potaches psychopathes, nous ne craignons pas, par exemple, un jour où je me suis pris le bec avec la caissière, de verser la totalité de nos assiettes de lentilles sur ses billets et pièces soigneusement rangés dans son tiroir.

Sur le chemin déjà de notre self, le sérieux se dégrade avec une dangereuse célérité. Nous amorçons l’un de nos jeux en fonction de l’humeur. L’une de nos plaisanteries favorites, avec Jean-Pierre Marielle et Bruno Cremer, consiste à nous lancer dans de fausses bagarres en pleine rue pour effrayer les passants. C’est Bruno qui vient à nous en gueulant : « Tu m’as pris ma femme, salaud ! », et fait semblant de me frapper violemment. Je fais mine de tomber par terre et enchaîne une série de galipettes avant de me relever et de bondir sur mon agresseur comme un lion dépendant aux amphétamines. Les spectateurs improvisés de la rixe restent sidérés devant tant de sauvagerie et se rassemblent, inquiets, autour de celui de nous qui interprète le vaincu, le blessé à terre. Lequel, au bout de quelques secondes, se remet d’un coup sur ses pattes, comme un diable sort de sa boîte, et terrifie le public de passants qui s’envole.

L’un de mes tours fétiches, en allant à la cantine de l’Opéra, est celui de la chaussure. Je marche avec les copains sur le trottoir et, à un moment, je lâche volontairement l’un de mes mocassins sur le bitume. Les gens qui se trouvent derrière moi — et dont il convient d’admettre qu’ils sont, dans l’ensemble, assez serviables pour jouer leur rôle de naïfs dans nos sketchs — ne manquent pas de m’interpeller pour me signaler la perte. Mais je réponds un inattendu : « Mais elle n’est pas à moi ! » Alors ils s’obstinent, gentiment, avec une bienveillance toute maternelle : « Mais enfin, vous voyez bien que vous ne portez qu’une seule chaussure ? » Le dialogue s’achève quand je déclare sur un ton ferme : « Et alors ? Si ça m’amuse de me balader comme ça ! »

Hormis le rôle de badaud au pied nu, j’excelle dans la peau du déséquilibré. Pour faire marrer mes camarades, je me mets dans les traces de mon idole, Michel Simon. Je m’enfonce le béret jusqu’aux yeux, j’ouvre la bouche et je déambule les pieds en dedans, me postant devant les kiosques à journaux avec un air hébété. La vendeuse finit par me demander charitablement : « Qu’est-ce que tu veux, mon petit ? » Et là, je fais rouler mes yeux et lui dis avec un air idiot : « Est-ce que vous avez des revues pornographiques ? » Affolée et choquée, la dame me chasse loin d’une littérature interdite aux jeunes attardés.

De temps à autre, Marielle m’accompagne dans ce délire et joue le grand frère attentif à son cadet inadapté. Il me tient par la main dans la rue, ce qui suscite l’intérêt de passants dont j’entends avec délices la belle compassion. Ils me plaignent, moi, le pauvre petit, et mon aîné, sacrifié sur l’autel de mon handicap. Quand leur regard se fait trop insistant, Jean-Pierre adore les engueuler. Il s’énerve et hurle : « Ça vous amuse de regarder mon petit frère malade ? »

Très mal à l’aise, ils nient en baissant les yeux et s’en vont discrètement. Le reste de notre congrégation de déments assiste à notre manège de loin et se fend la gueule, en en redemandant. Alors nous enchaînons, pour répondre à leur attente, un cran au-dessus dans la provocation. Jean-Pierre dégote de vieilles dames auxquelles il me confie, le temps d’une course. Les malheureuses n’osent pas refuser le service à mon aîné, si douloureux, si accablé par sa charge. À peine a-t-il disparu que je prends un malin plaisir à dire, d’abord d’une voix timide, puis de plus en plus fort, jusqu’à ce que toute la rue et celles d’à côté nous regardent : « PIPIIIIII ! PIPIIIII ! » Et que ma gardienne explose de honte.

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