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L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]

Электронная книга - «L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]». Краткое содержание книги:

Prévoir l'avenir. Un vieux rêve de l'humanité.
Irréalisable scientifiquement ? Voire. Car les progrès des méthodes prévisionnelles, statistiques et autres, confondues dans un art baptisé stochastique, permettent à quelques-uns de jouer les prophètes.
Ainsi en est-il pour Lew Nüchols, spécialiste de l'art d'emmagasiner et de trier les informations, de dire même ce qu'il faut faire pour réduire l'intervalle d'incertitude entre la prévision et la réalité future.
Intervalle irréductible.
Sauf pour Carjaval, l'homme qui sait absolument tout de l'avenir. Jusqu'à l'heure et la circonstance de sa mort — Carjaval, prophète de l'homme à venir, l'homme stochastique.
Robert Silverberg a écrit ici un étrange roman où la liberté, la nécessité et les probabilités se livrent dans l'avenir proche à un ballet redoutable avec l'amour, le pouvoir et la mort.
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— Excuse-moi.

— Puis-je t’offrir un verre ?

— J’aimerais plutôt changer de sujet.

— Bon. De quoi veux-tu que nous parlions ?

— Du pétrole coagulé.

Lombroso ne se fit pas prier.

— Tout ce printemps, le conseil municipal a examiné un projet de loi qui exige la coagulation du pétrole transporté par chaque navire arrivant à New York. Il va de soi que les défenseurs de l’environnement sont pour, comme il va de soi que les grandes compagnies pétrolières s’y opposent. Les groupes consommateurs ne sont pas très chauds, car cette loi entraînerait fatalement une hausse des frais de raffinage, ce qui signifie augmentation du prix de vente au détail.

— Mais les navires ne sont-ils pas déjà équipés d’un dispositif de coagulation ?

— Ils en ont, oui. Il existe un règlement fédéral depuis… voyons, depuis 83, ou 84. L’année où l’on a commencé le pompage intensif en plein Atlantique » Chaque fois qu’un pétrolier a une avarie provoquant rupture de sa coque et qu’il y a risque de suintement, un circuit à jet arrose tout le contenu de la section endommagée avec des coagulants qui font de la cargaison liquide une masse solide. Vu ? Ce qui a pour résultat de retenir le pétrole brut dans les citernes, et même au cas où le navire s’ouvre complètement, le pétrole coagulé flotte sous forme de gros blocs que l’on peut récupérer sans peine. Après quoi il suffit de porter cette masse à une température de… ah oui, de 130° Fahrenheit, pour qu’elle redevienne liquide. Mais il faut entre trois et quatre heures rien que pour vaporiser les coagulants dans un seul de ces vastes réservoirs et sept ou huit encore pour obtenir une coagulation totale : nous avons donc un laps de temps de douze heures après le déclenchement de l’opération, au cours duquel le pétrole est toujours liquide, et une grosse quantité risque de s’échapper. Le conseiller municipal Ladrone a donc élaboré ce projet exigeant que le pétrole brut soit systématiquement coagulé quand il est acheminé par mer sur les raffineries, et non plus seulement comme mesure d’urgence prise en cas d’avaries. Mais les antagonismes politiques…

— Faites passer le projet, tranchai-je.

— J’ai ici toute une pile de dossiers pour ou contre, et j’aimerais d’abord te…

— Oublie-les. Et faites passer le projet. Adoptez le texte de loi dès cette semaine, pour qu’elle entre en vigueur, disons à dater du 1er juin. Laissez hurler les compagnies pétrolières. Faites signer le décret par Quinn, avec un beau paraphe bien visible.

— Le gros problème, objecta Lombroso, est que si New York adopte une telle loi et que les autres États de l’Est s’abstiennent, notre ville cessera tout bonnement d’être un port d’entrée pour le pétrole brut destiné aux raffineries métropolitaines. Et les revenus que nous perdrons…

— Tu n’as pas à t’inquiéter. Les pionniers doivent toujours prendre des risques. Expédiez le projet. Quand Quinn aura signé, dites-lui d’en appeler au président Mortonson pour qu’il soumette un texte analogue à l’approbation du Congrès. Quinn insistera sur le fait que New York entend protéger ses plages et ses installations portuaires par tous les moyens, mais en espérant que le reste du pays ne sera pas à la traîne. Tu saisis ?

— Ne vas-tu pas un peu vite en besogne, Lew ? Ça ne te ressemble guère, de donner des directives ex cathedra alors que tu n’as pas pesé…

— Qui te dit que je ne vois pas dans le futur, moi aussi ?

Ce fut à mon tour de rire. Lui pas.

Ébranlé par cette insistance de ma part, Lombroso fit le nécessaire. Nous conférâmes avec Mardokian, Mardokian eut un entretien avec Quinn, Quinn passa le mot au conseil municipal, et le projet fut adopté. Le jour prévu pour la signature, une délégation d’avoués représentant les trusts pétroliers vint trouver le maire. À leur manière onctueuse (je dirai même huileuse) ils le menacèrent d’une guérilla sans merci en justice s’il ne mettait pas son veto. Quinn m’envoya chercher et nous eûmes un colloque qui dura deux minutes.

— Ai-je vraiment besoin de cette loi ? insista-t-il.

Je répondis :

— Oui, il nous la faut.

Et il éconduisit les avoués. Lors de la signature, il prononça une brève allocution improvisée, sur un ton très modéré, en faveur de la coagulation obligatoire pour tout le pays. C’était une journée peu chargée en événements : le morceau de bravoure de Quinn, passage de trois minutes stigmatisant le viol de la nature et affirmant la détermination des hommes de ne point l’accepter, fut diffusé d’Est en Ouest avec les nouvelles du soir.

La coïncidence tint vraiment du miracle. Quarante-huit heures plus tard, le superpétrolier japonais Exxon Maru fut éventré au large de la Californie. Il s’ouvrit de façon spectaculaire, le circuit de coagulation fonctionna mal et des milliers de tonnes de pétrole brut vinrent polluer le littoral du cap Mendocino jusqu’à Big Sur. Ce même jour, un bâtiment vénézuélien à destination de Port Arthur (Texas) fut victime d’une mystérieuse catastrophe dans le golfe du Mexique, catastrophe qui répandit son pétrole sur les rivages de la zone refuge des oiseaux aquatiques (et notamment des dernières grues chanteuses) située non loin de Corpus Christi. Le lendemain, autre marée noire, du côté de l’Alaska celle-là. Et comme si ces trois nappes puantes étaient les premières que le monde eût jamais vues, chaque membre du Congrès déplorait soudain le fléau pollueur et prêchait la coagulation obligatoire. En outre, on parlait volontiers des mesures nouveau style qu’adoptait le maire Paul Quinn pour sa bonne ville de New York, exemples mêmes de lois fédérales à proposer.

Gilmartin.

Coagulation.

Restait le troisième point : Socorro pour Leydecker avant l’été. Prendre contact sans tarder.

Hermétique et brumeux, comme presque tous les avis d’oracle. J’étais dans l’obscurité totale sur ces deux phrases. Aucun des moyens stochastiques dont je disposais ne conduisait à une extrapolation valable. Je griffonnai dix ou douze scénarios qui me parurent en fin de compte ébouriffants ou insensés. Quelle sorte de prophète stipendié étais-je donc ? On m’avait fourni trois fils conducteurs solides menant à des événements futurs, et je ne gagnais que sur un seul !

J’en venais à penser que je devrais bien aller voir Carvajal.

Mais avant même que j’eusse fait le premier pas, une nouvelle renversante nous arriva de l’Ouest : Richard Leydecker, gouverneur de la Californie, leader reconnu du parti néo-démocrate et grand favori de la prochaine désignation en vue de la campagne présidentielle – Richard Leydecker était mort subitement au cours d’un tournoi de golf à l’âge de cinquante-sept ans, et son poste ainsi que ses pouvoirs passaient ipso facto au lieutenant-gouverneur Carlos Socorro qui devenait une grande force politique en raison du contrôle qu’il exerçait sur l’État le plus prospère et le plus influent de l’Union.

Socorro pour Leydecker… ou plutôt, à la place de Leydecker ! Socorro, qui allait maintenant commander la délégation californienne lors de la prochaine convention néo-démocrate, parla en monarque dès sa première conférence de presse, deux jours seulement après la mort de Leydecker. Il suggéra, à propos de rien, en passant, que selon lui le sénateur Eli Kane de l’Illinois serait le meilleur candidat démocrate l’an prochain, déclenchant aussitôt un battage monstre en faveur de Kane, qui allait tout balayer dans les quelques semaines à venir.

J’avais moi-même envisagé une candidature Kane. Lorsque nous arriva la nouvelle du décès de Leydecker, mon premier calcul fut que Quinn devait maintenant jouer la comédie de briguer le poste suprême au lieu de la simple vice-présidence (pourquoi ne pas s’adjuger le regain de publicité, puisqu’on n’avait plus à craindre une lutte féroce contre Leydecker ?), mais qu’il fallait toujours mener les choses de telle sorte que Quinn s’efface ensuite pour laisser passer un homme plus âgé et moins séduisant, lequel irait se faire étriller par Mortonson en novembre. Quinn hériterait alors les débris du parti et recollerait le tout d’ici à 2004. Un personnage comme Kane, distingué d’allure mais politicien sans étoffe, serait tout trouvé pour jouer le rôle du traître qui arrache indûment sa désignation au jeune et fougueux maire de New York.

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