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L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]

Электронная книга - «L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]». Краткое содержание книги:

Prévoir l'avenir. Un vieux rêve de l'humanité.
Irréalisable scientifiquement ? Voire. Car les progrès des méthodes prévisionnelles, statistiques et autres, confondues dans un art baptisé stochastique, permettent à quelques-uns de jouer les prophètes.
Ainsi en est-il pour Lew Nüchols, spécialiste de l'art d'emmagasiner et de trier les informations, de dire même ce qu'il faut faire pour réduire l'intervalle d'incertitude entre la prévision et la réalité future.
Intervalle irréductible.
Sauf pour Carjaval, l'homme qui sait absolument tout de l'avenir. Jusqu'à l'heure et la circonstance de sa mort — Carjaval, prophète de l'homme à venir, l'homme stochastique.
Robert Silverberg a écrit ici un étrange roman où la liberté, la nécessité et les probabilités se livrent dans l'avenir proche à un ballet redoutable avec l'amour, le pouvoir et la mort.
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Toutefois, si nous voulions que Quinn pût faire figure de rival sérieux, il nous fallait le soutien de Socorro. Notre homme n’était encore qu’un personnage obscur, et Kane jouissait de l’estime générale dans les vastes territoires du Centre. Un appui fourni par la Californie permettrait à Quinn de livrer un honnête combat volontairement perdu d’avance. Je prévoyais de laisser s’écouler un intervalle décent, puis de faire les premières ouvertures auprès de Socorro. Or, le soutien catégorique qu’il offrait à Kane changeait tout du jour au lendemain, nous coupait l’herbe sous le pied. Brusquement, il y avait un sénateur Kane sillonnant la Californie en compagnie du nouveau gouverneur et multipliant ses phrases bêlantes pour louer les talents administratifs de Socorro.

Les dés étaient lancés. Quinn se trouvait hors de course. L’on préparait manifestement une candidature Kane-Socorro, et le tandem coifferait tout le monde lors de la prochaine convention, avec désignation au premier tour garantie. Quinn ferait simplement figure de jeune Don Quichotte naïf ou, pire peut-être, sans naïveté, s’il essayait une joute. Nous n’avions pas su nous ménager Socorro en temps utile, malgré le conseil donné par Carvajal, et Quinn perdait l’occasion de se faire un puissant allié.

Aucun coup fatal n’était porté à Quinn pour les présidentielles de 2004, mais notre lenteur nous valait quand même de payer cher.

Quelle déception ! Honte et vergogne ! Quelle responsabilité, Lew Nichols ! L’étrange petit bonhomme te l’a dit : voici un papier où sont notés trois points concernant l’avenir. Agis dans le sens que tes dons prophétiques te montreront comme le plus souhaitable. Merveilleux, réponds-tu, merci mille fois ! Et tes dons ne te révèlent rien. Zéro. L’avenir se rétrécit, se rapproche, bourdonne à tes oreilles, se transforme en présent. Tu aperçois clairement les mesures qu’il eût fallu prendre et tu te trouves tout ébaubi.

J’étais humilié. Je me faisais l’impression d’être un pauvre type. D’avoir raté une sorte d’examen.

Il me fallait un guide, un appui. Je me rendis chez Carvajal.

16

Ça, l’endroit où habite un millionnaire qui possède le don de double vue ? Ce petit logement crasseux, cette bâtisse délabrée par ses quatre-vingts ans d’âge, située à l’autre bout de Flatbush Avenue, en plein Brooklyn, au diable ? Y aller était vraiment faire preuve d’une folle témérité. Je savais (car chacun dans l’administration municipale a tôt fait de l’apprendre) quels secteurs sont marqués en rouge, bannis de tout espoir de rédemption, mis hors la loi. Tel était le cas pour ce quartier. Sous la poussière du temps et de la décrépitude, j’y retrouvais les vestiges de son ancienne noblesse résidentielle. Autrefois séjour d’une classe moyenne d’Israélites avec leur environnement de boucheries casher et d’avocats besogneux, puis accueillant des Noirs de la classe inférieure, puis les Noirs habitués aux taudis, et sans doute des îlots de Portoricains, ce n’était plus maintenant que la jungle, une terre morte plantée de pavillons jumelés pour deux familles et d’immeubles aux murs souillés de suie, repaires de vagabonds, de drogués, de voleurs et de voleurs encore, de hordes de chats retournées à l’état sauvage, de jeunes bandits en culottes courtes, de rats monstrueux… et l’endroit où vivait Martin Carvajal.

— Là-bas ? bredouillai-je quand, lui ayant proposé une entrevue, il m’offrit de venir le voir à son domicile.

C’était manquer de tact, je pense, que d’afficher une telle surprise en apprenant où il résidait. Mais Carvajal répondit tranquillement que rien de fâcheux ne m’arriverait.

— Je me ferai tout de même escorter par la police, insistai-je.

Il se mit à rire en déclarant que c’était le meilleur moyen de s’attirer des histoires. Il me répéta que je n’avais rien à craindre, que je ne courrais nul danger si je venais seul.

La voix intérieure dont je suivais toujours les conseils me poussa à le croire. J’allai chez Carvajal sans escorte, quoique non sans peur.

Aucun taxi n’eût voulu me véhiculer dans ce coin de Brooklyn et, naturellement, les transports urbains ne desservent plus de tels secteurs. Je pris une voiture non immatriculée, du parc municipal, et la conduisis moi-même, n’ayant pas le cœur de mettre une autre vie en péril. Comme la plupart des New-Yorkais, je conduis assez peu, et mal – et le trajet offrait déjà bien des embûches. J’arrivai malgré tout à l’heure dite dans la rue de Carvajal indemne, sinon indompté. La crasse, je m’y attendais, certes, et les tas d’ordures qu’on laissait pourrir sur les trottoirs, et aussi les emplacements d’édifices abattus que jonchaient mille débris, semblables à des brèches laissées par des chicots arrachés. Mais je n’avais pas imaginé les charognes noirâtres qui se desséchaient çà et là (chiens, chèvres, porcs ?), ni ces plantes dont les tiges ligneuses faisaient éclater le béton comme si je me fusse trouvé dans une ville fantôme du Far West, ni les relents d’urine et d’excréments humains, ni les trous remplis de sable où j’enfonçais jusqu’aux chevilles. Une haleine de fournaise m’assaillit dès que j’émergeai timidement (et avec une certaine appréhension) de l’oasis qu’offrait ma voiture. Bien qu’on fût seulement dans les premiers jours de juin, une chaleur accablante de plein été rôtissait les misérables ruines. Un quartier de New York, ça, ou une ! ville de pionniers, telle qu’on en voyait dans le désert mexicain, il y a plus d’un siècle ? J’abandonnai l’auto, dont j’avais pris soin de brancher le système d’alarme. Je portais une baguette antipersonnel à grande puissance et un cône protecteur qui me serrait la taille, dispositif garanti pour repousser tout malfaiteur à douze mètres. Quand même, je me sentis ; terriblement vulnérable lorsque je traversai la lugubre chaussée. Je n’avais aucune défense possible contre un ; tueur éventuel qui m’eût visé d’en haut. Mais si quatre ou cinq habitants de ces lieux cauchemardesques sortirent leurs visages blafards des ténèbres pour me lorgner derrière certaines fenêtres aux vitres fêlées, si quelques jeunes voyous efflanqués me lancèrent des coups d’œil inquisiteurs, il n’y eut pas de fusillade provenant d’un étage ou d’un autre. Quand j’atteignis l’immeuble branlant, je fus presque rassuré : les gens du voisinage exagéraient peut-être, et la sombre réputation de ce secteur ne provenait-elle pas d’une psychose que nourrissait la classe moyenne ? J’appris par la suite que je ne serais pas resté vivant une minute hors de la voiture si Carvajal n’avait pas donné des ordres garantissant ma sécurité. Dans cette jungle, il jouissait d’un prestige immense : aux yeux de ses farouches voisins, il apparaissait comme un sorcier, un totem, un dément dont la folie est chose sacrée. Il était respecté, craint, obéi. Sans nul doute, ses dons de visionnaire employés à bon escient, avec une force d’impact irrésistible, le rendaient ici intouchable (chez les peuplades primitives, personne n’oserait braver un shaman), et ce jour-là, il avait posé sa main sur moi.

Son appartement était au cinquième. Pas d’ascenseur. Chaque volée de marches constituait une progression hasardeuse. J’entendis des rats gigantesques détaler, j’eus la nausée et pensai vomir sous l’effet » de relents fétides, je m’imaginais des jeunes assassins de huit ans tapis dans tous les coins d’ombre. Et j’arrivai indemne à la porte de Carvajal. Il m’ouvrit avant que j’aie pu trouver la sonnerie. Même par cette chaleur, il portait une chemise blanche à col boutonné, une cravate marron et une veste de tweed gris. On aurait cru un professeur attendant que je lui récite mes déclinaisons latines.

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