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L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]

Электронная книга - «L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]». Краткое содержание книги:

Prévoir l'avenir. Un vieux rêve de l'humanité.
Irréalisable scientifiquement ? Voire. Car les progrès des méthodes prévisionnelles, statistiques et autres, confondues dans un art baptisé stochastique, permettent à quelques-uns de jouer les prophètes.
Ainsi en est-il pour Lew Nüchols, spécialiste de l'art d'emmagasiner et de trier les informations, de dire même ce qu'il faut faire pour réduire l'intervalle d'incertitude entre la prévision et la réalité future.
Intervalle irréductible.
Sauf pour Carjaval, l'homme qui sait absolument tout de l'avenir. Jusqu'à l'heure et la circonstance de sa mort — Carjaval, prophète de l'homme à venir, l'homme stochastique.
Robert Silverberg a écrit ici un étrange roman où la liberté, la nécessité et les probabilités se livrent dans l'avenir proche à un ballet redoutable avec l'amour, le pouvoir et la mort.
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— Somme toute, vous voulez dire que votre soutien à Quinn n’est pas fondé sur une connaissance absolue, mais sur une simple intuition ?

— Mon soutien ? Quel soutien ?

Pour paisible que fut le ton, la question faillit me désarçonner.

— Vous avez pensé qu’il ferait un bon maire. Et vous souhaitez le voir un jour président.

— J’ai dit cela, moi ?

— Vous avez versé de grosses sommes à son trésorier, lorsqu’il était candidat pour l’Hôtel de Ville. Si ce n’est pas un soutien, qu’est-ce donc ? En mars, vous vous êtes présenté au bureau d’un de ses grands stratèges et avez proposé de mettre tout en œuvre pour aider Quinn à atteindre un poste supérieur. Ce n’est pas non plus un soutien, peut-être ?

— Il m’est totalement indifférent que Paul Quinn remporte ou non d’autres élections, déclara Carvajal.

— Vraiment ?

— Ses ambitions politiques ne m’intéressent pas le moins du monde.

— Alors, pourquoi diable avez-vous versé de pareilles sommes dans sa cagnotte ? Pourquoi vouliez-vous tellement proposer à ses collaborateurs vos suggestions concernant l’avenir ? Pourquoi voulez-vous…

— Pourquoi je veux, dites-vous ?

— Pourquoi vous voulez, oui. Ai-je employé le mauvais terme ?

— Ma volonté n’a strictement rien à faire dans tout cela, monsieur Nichols.

— Plus je vous parle, et moins je vous comprends.

— La volonté suppose le choix, le libre arbitre, la volition. Trois concepts qui ne figurent point dans mon existence. Je soutiens financièrement Paul Quinn parce que je sais qu’il le faut, et non parce que je le préfère à tel ou tel autre. J’ai rendu visite à Bob Lombroso en mars pour la seule raison que je me suis vu faire cette démarche, il y a plusieurs mois. Je savais qu’il me faudrait aller à son bureau ce jour-là, quelles que fussent mes préférences. Si je reste dans ce quartier en ruine, c’est que je n’ai jamais pu obtenir une vision où je me trouverais résider ailleurs. Je vous tiens ces propos aujourd’hui parce qu’il s’agit d’une conversation qui m’est déjà aussi connue qu’un film passé des dizaines de fois : je sais que je dois vous révéler des choses dont je n’ai jamais entretenu personne. Pourquoi ? Je ne me pose pas la question. Ma vie est sans surprises, monsieur Nichols, sans décisions à prendre et sans volition. J’agis comme je sais devoir agir, et je le sais parce que je me suis vu agir de telle manière.

Les mots qu’il prononçait avec tant de calme me terrifiaient bien davantage que toutes les horreurs vraies ou supposées dont je peuplais son sinistre escalier. Jamais, jusqu’alors, je n’avais envisagé un monde d’où le libre arbitre, le hasard, l’incertitude, l’inattendu auraient été bannis. Je considérais maintenant Carvajal comme un homme entraîné impitoyablement, mais sans révolte, à travers le présent, par sa vision d’un futur que rien ne pouvait modifier. Idée terrifiante, oui, et cependant, après cette minute de vertige où l’effroi me plongeait, toute angoisse cessa pour ne plus revenir. Une fois supprimée la sombre image de Carvajal sous les traits d’une victime de tragédie, l’autre m’apparaissait, plus grandiose : celle d’un Carvajal dont le pouvoir était l’ultime accomplissement du mien – d’un homme qui avait laissé derrière lui les méandres capricieux du hasard pour atteindre une terre promise où la prophétie régnait en reine absolue. Cette conception me poussa irrésistiblement vers lui. Je sentis tout à coup nos âmes se joindre, s’interpénétrer, et je compris qu’il ne me serait jamais plus possible d’échapper à son influence. C’était comme si la force émanant de Carvajal, le rayonnement glacé issu de son étrangeté et qui me l’avait d’abord rendu antipathique, inversait ses pôles pour m’attirer vers le personnage.

Je demandai.

— Et vous jouez toujours votre rôle tel que vous le voyez ?

— Toujours.

— Vous n’essayez jamais de corriger le script ?

— Jamais.

— Parce que vous avez peur de ce qui pourrait arriver si vous le faisiez ?

Il secoua la tête.

— Comment pourrais-je avoir peur ? C’est l’inconnu qui nous effraie, n’est-ce pas ? Non, je n’ai pas peur : j’obéis, je m’en tiens aux lignes du scénario, car il n’y a pas d’alternative. Ce qui vous semble être l’avenir m’apparaît beaucoup plus comme une réplique du passé – une suite d’événements déjà vécus, de situations qu’il est vain de vouloir modifier. Je donne de l’argent à Paul Quinn parce que je l’ai déjà fait, parce que mon esprit a perçu cette action. Comment aurais-je pu me voir agir de la sorte si, dans la réalité, je m’abstenais quand l’instant de ma vision croise l’instant de mon présent ?

— Ne craignez-vous jamais d’oublier le script, d’agir à l’inverse le moment venu ?

Carvajal eut un petit rire.

— Si seulement vous pouviez, rien qu’une minute, voir comme j’en ai la faculté, vous comprendriez à quel point votre question est oiseuse. Il n’est pas possible d’agir « à l’inverse ». Il n’existe que le « droit chemin », tout ce qui doit arriver, tout ce qui est réalité. Je perçois les événements futurs tels qu’ils surviendront, et tôt ou tard ils se produisent : je suis simple acteur dans un drame qui ne laisse aucune place à l’improvisation… comme vous-même, comme nous tous.

— Et vous n’avez jamais essayé, ne fût-ce qu’une fois, de rectifier le script ? Par un petit détail ? Jamais ?

— Oh ! si, monsieur Nichols. Bien des fois, et pas seulement par de petits détails. Quand j’étais plus jeune, beaucoup plus jeune. À l’époque où je n’avais pas encore compris. Il me venait la vision d’un malheur, mettons un bambin courant au-devant d’un camion, ou un incendie ravageant un immeuble. Je décidais de me substituer à Dieu, d’empêcher le malheur d’arriver.

— Et puis ?

— Et puis, pas moyen. J’avais beau faire, j’avais beau dresser mes plans, quand l’instant était venu, la catastrophe se produisait exactement comme je l’avais vue se produire. Toujours. Invariablement, une ou deux circonstances m’empêchaient de faire dévier l’événement. Combien de fois n’ai-je pas essayé d’altérer le cours préétabli des choses. Jamais je n’ai réussi. J’ai fini par renoncer. Depuis lors, je me suis strictement limité à mon personnage. Je dis mon texte tel qu’il doit être dit.

— Et vous acceptez cela sans restriction ? m’écriai-je. (J’allais et venais dans la pièce, incapable de rester assis, en proie à une fièvre soudaine.) Pour vous, le livre du temps est donc rédigé, scellé, définitif ? Mektoub, inutile de discuter ?

— Inutile de discuter, répéta Carvajal en écho.

— N’est-ce pas une philosophie un peu trop sombre ? Ma question sembla légèrement l’amuser.

— Il ne s’agit pas de philosophie, monsieur Nichols. C’est une adaptation à l’essence même de la réalité. Voyons : est-ce que vous « acceptez » le présent ?

— Quoi ?

— Quand certaines choses vous arrivent, les tenez-vous pour des événements inéluctables ou les regardez-vous comme conditionnelles, susceptibles d’être changées ? Avez-vous le sentiment de pouvoir les modifier à l’instant où elles se produisent ?

— Non, bien sûr. Personne ne pourrait…

— Justement, monsieur Nichols. Un individu peut essayer de changer le cours de son avenir, il peut même broder sur son passé, le rebâtir, mais il reste impuissant en ce qui concerne l’instant tout proche quand celui-ci devient le présent.

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